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License ABU
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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT desespere>
<IDENT_AUTEURS bloyl>
<IDENT_COPISTES surcoufj>
<ARCHIVE http://www.abu.org/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Le Désespéré (1886)>
<GENRE prose>
<AUTEUR Bloy, Léon>
<COPISTE Joël Surcouf>
<NOTESPROD>
COPIÉ LE : 1er avril 1997
NOTE :
Les mots en italiques du texte original sont placés entre deux
caractères de soulignement.
Exemple : Le _jeune maître_ reçut la lettre dans son lit.
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER desespere1 --------------------------------
AD FRATRES IN EREMO :
JACQUES-CHRISTOPHE MARITAIN
ET PIERRE-MATTHIAS
VAN DER MEER DE WALCHEREN,
MES FILLEULS BIEN-AIMÉS
L. B.
PREMIERE PARTIE
I
_Quand vous recevrez cette lettre, mon cher ami, j'aurai
achevé de tuer mon père. Le pauvre homme agonise, et mourra, dit-on,
avant le jour.
Il est deux heures du matin. Je suis seul dans une chambre
voisine, la vieille femme qui le garde m'ayant fait entendre qu'il
valait mieux que les yeux du moribond ne me rencontrassent pas et qu'on
m'avertirait_ quand il en serait temps.
_Je ne sens actuellement aucune douleur ni aucune impression
morale nettement distincte d'une confuse mélancolie, d'une indécise
peur de ce qui va venir. J'ai déjà vu mourir et je sais que, demain, ce
sera terrible. Mais, en ce moment, rien ; les vagues de mon coeur sont
immobiles. J'ai l'anesthésie d'un assommé. Impossible de prier,
impossible de pleurer, impossible de lire. Je vous écris donc,
puisqu'une âme livrée à son propre néant n'a d'autre ressource que
l'imbécile gymnastique littéraire de le formuler.
Je suis parricide, pourtant, telle est l'unique vision de
mon esprit ! J'entends d'ici l'intolérable hoquet de cette agonie qui
est véritablement mon oeuvre, -- oeuvre de damné qui s'est imposée à
moi avec le despotisme du destin !
Ah ! le couteau eût mieux valu, sans doute, le rudimentaire
couteau du chourineur filial ! La mort, du moins, eût été, pour mon
père, sans préalables années de tortures, sans le renaissant espoir
toujours déçu de mon retour à l'auge à cochons d'une sagesse bourgeoise
; je serais fixé sur la nature légalement ignominieuse d'une probable
expiation ; enfin, je ne resterais pas avec cette hideuse incertitude
d'avoir eu raison de passer sur le coeur du malheureux homme pour me
jeter aux réprobations et aux avanies démoniaques de la vie d'artiste.
Vous m'avez vu, mon cher Alexis, coiffé d'une ordure
cylindrique, dénué de vêtements, de souliers, de tout enfin, excepté de
l'apéritive espérance. Cependant, vous me supposiez un domicile
conjecturable, un semblant de subsides intermittents, une mamelle
quelconque aux flancs d'airain de ma chienne de destinée et vous ne
connûtes pas l'irréprochable perfection de ma misère.
En réalité, je fus un des Dix-Mille retraitants sempiternels
de la famine parisienne, -- à qui manquera toujours un Xénophon, -- qui
prélèvent l'impôt de leur fringale sur les déjections de la richesse et
qui assaisonnent à la fumée de marmites inaccessibles et pénombrales la
croûte symbolique récoltée dans les ordures.
Tel a été le vestibule de mon existence d'écrivain, --
existence à peine changée, d'ailleurs, même aujourd'hui que je suis
devenu quasi célèbre. Mon père le savait et en mourait de honte.
Excellent théologien maçonnique, adorateur de Rousseau et de
Benjamin Franklin, toute sa jurisprudence critique était d'arpenter le
mérite à la toise du succès. De ce point de vue, Dumas père et Béranger
lui paraissaient des abreuvoirs suffisants pour toutes les soifs
esthétiques.
Il me chérissait, cependant, à sa manière. Avant que j'eusse
fini de baver dans mes langes, avant même que je vinsse au monde, il
avait soigneusement marqué toutes les étapes de ma vie, avec la plus
géométrique des sollicitudes. Rien n'avait été oublié, excepté
l'éventualité d'une pente littéraire. Quand il devint impossible de
nier l'existence du chancroïde, sa confusion fut immense et son
désespoir sans bornes. Ne discernant qu'une révolte impie dans
le simple effet d'une intransgressable loi de nature, mais absolument
pénétré de son impuissance, il me donna, néanmoins, une dernière preuve
de la plus inéclairable tendresse en ne me maudissant jamais tout à
fait.
Mon Dieu ! que la vie est une horrible dégoûtation ! Et
combien il serait facile aux sages de ne jamais faire d'enfants !
Quelle idiote rage de se propager ! Une continence éternelle
serait-elle donc plus atroce que cette invasion de supplices qui
s'appelle la naissance d'un enfant de pauvre ?
Déjà, dans toutes les conditions imaginables, un père et un
fils sont comme deux âmes muettes qui se regardent de l'un à l'autre
bord de l'abîme du flanc maternel, sans pouvoir presque jamais ni se
parler ni s'étreindre, à cause, sans doute, de la pénitentielle
immondicité de toute procréation humaine ! Mais si la misère vient à
rouler son torrent d'angoisses dans ce lit profané et que l'anathème
effroyable d'une vocation supérieure soit prononcé, comment exprimer
l'opaque immensité qui les sépare ?
Nous avions depuis longtemps cessé de nous écrire, mon père
et moi. Hélas ! nous n'avions rien à nous dire. Il ne croyait pas à mon
avenir d'écrivain et je croyais moins encore, s'il eût été possible, à
la compétence de son diagnostic. Mépris pour mépris. Enfer et silence
des deux côtés.
Seulement, il se mourait de désespoir et voilà mon parricide
! Dans quelques heures, je me tordrai peut-être les mains en poussant
des cris, quand viendra l'énorme peine. Je serai ruisselant de larmes,
dévasté par toutes les tempêtes de la pitié, de l'épouvante et du
remords. Et cependant, s'il fallait revivre ces dix dernières années,
je ne vois pas de quelle autre façon je pourrais m'y prendre. Si ma
plume de pamphlétaire catholique avait pu conquérir de grandes sommes,
mon père, -- le plus désintéressé des pères ! -- aurait fait cent
lieues pour venir s'asseoir devant moi et me contempler à l'aise dans
l'auréole de mon génie. Mais il était de ma destinée d'accomplir
moi-même ce voyage et de l'accomplir sans un sou pour l'abominable
contemplation que voici !
Vous ignorez, ô romancier plein de gloire, cette parfaite
malice du sort. La vie a été pour vous plus clémente. Vous reçûtes le
don de plaire et la nature même de votre talent, si heureusement
pondéré, éloigne jusqu'au soupçon du plus vague rêve de dictature
littéraire.
Vous êtes, sans aucune recherche, ce que je ne pourrais
jamais être, un écrivain aimable et fin, et vous ne révolterez jamais
personne, -- ce que, pour mon malheur, j'ai passé ma vie à faire. Vos
livres portés sur le flot des éditions innombrables vont d'eux-mêmes
dans une multitude d'élégantes mains qui les propagent avec amour.
Heureux homme qui m'avez autrefois nommé votre frère, je crie donc vers
vous dans ma détresse et je vous appelle à mon aide.
Je suis sans argent pour les funérailles de mon père et vous
êtes le seul ami riche que je me connaisse. Gênez-vous un peu, s'il le
faut, mais envoyez moi, dans les vingt-quatre heures, les dix ou quinze
louis strictement indispensables pour que la chose soit décente. Je
suis isolé dans cette ville où je suis né, pourtant, et où mon père a
passé sa vie en faisant, je crois, quelque bien. Mais il meurt sans
ressources et je ne trouverais probablement pas cinquante centimes dans
une poche de compatriote.
Donnez-vous la peine de considérer, mon favorisé confrère,
que je ne vous ai jamais demandé un service d'argent, que le cas est
grave, et que je ne compte absolument que sur vous.
Votre anxieux ami._
CAïN MARCHENOIR
II
Cette lettre, aussi maladroite que dénuée d'illusions
juvéniles, était adressée, rue de Babylone, à M. Alexis Dulaurier,
l'auteur célèbre de Douloureux Mystère.
Les relations de celui-ci avec Marchenoir dataient de
plusieurs années. Relations troublées, il est vrai, par l'effet de
prodigieuses différences d'idées et de goûts, mais restées à peu près
cordiales.
A l'époque de leur rencontre, Dulaurier, non encore entré
dans l'étonnante gloire d'aujourd'hui, vivait obscurément de quelques
nutritives leçons triées pour lui, avec le plus grand soin, sur le
tamis de ses relations universitaires. Il venait de publier un volume
de vers byroniens de peu de promesses, mais suffisamment poissés de
mélancolie pour donner à certaines âmes liquides le miracle du Saule de Musset sur le tombeau d'Anacréon.
Aimable et de verve abondante -- tel qu'il est encore
aujourd'hui -- sans l'érésipèle de vanité qui le défigure depuis ses
triomphes, son petit appartement du Jardin des Plantes était alors le
lieu d'un groupe fervent et cénaculaire de jeunes écrivains, dispersés
maintenant dans les entrecolonnements bréneux de la presse à quinze
centimes. Le plus remarquable de tous était cet encombrant tzigane
Hamilcar Lécuyer, que ses goujates vaticinations antireligieuses ont
rendu si fameux.
Alexis Dulaurier, ami, par choix, de tout le monde et, par
conséquent, sans principes comme sans passions, comblé des dons de la
médiocrité, -- cette force à déraciner des Himalayas ! -- pouvait
raisonnablement prétendre à tous les succès.
Quand l'heure fut venue, il n'eut qu'à toucher du doigt les
murailles de bêtise de la grande Publicité pour qu'elles tombassent
aussitôt devant lui et pour qu'il entrât, comme un Antiochus, dans
cette forteresse imprenable aux gens de génie, avec les cent vingt
éléphants futiles chargés de son bagage littéraire.
Sa prépondérante situation d'écrivain est désormais incontestable. Il ne représente rien moins que la Littérature française !
Bardé de trois volumes d'une poésie bleuâtre et frigide, en
excellent acier des plus recommandables usines anglaises, -- au travers
de laquelle il peut défier qu'on atteigne jamais son coeur ; inventeur
d'une psychologie polaire, par l'heureuse addition de quelques procédés
de Stendhal au dilettantisme critique de M. Renan ; sublime
déjà pour les haïsseurs de toute virilité intellectuelle, il escalada
enfin les plus hautes frises en publiant les deux premiers romans d'une
série dont nul prophète ne saurait prévoir la fin, car il est persuadé
d'avoir trouvé sa vraie voie.
Il faut penser à l'incroyable anémie des âmes modernes dans
les classes dites élevées, -- les seules âmes qui intéressent Dulaurier
et dont il ambitionne le suffrage, -- pour bien comprendre
l'eucharistique succès de cet évangéliste du Rien.
Raturer toute passion, tout enthousiasme, toute indépendance
généreuse, toute indécente vigueur d'affirmation ; fendre en quatre
l'ombre de poil d'un sénile fantôme de sentiment, faire macérer, en
trois cents pages, d'impondérables délicatesses amoureuses dans l'huile
de myrrhe d'une chaste hypothèse ou dans les aromates d'un élégant
scrupule ; surtout ne jamais conclure, ne jamais voir le Pauvre, ne
jamais s'interrompre de gémir avec lord Byron sur l'aridité des joies
humaines ; en un mot, ne jamais ÉCRIRE ; -- telles furent les
victuailles psychologiques offertes par Dulaurier à cette élite
dirigeante engraissée dans tous les dépotoirs révolutionnaires, mais
qui, précisément, expirait d'une inanition d'aristocratie.
Après cela, que pouvait-on refuser à ce nourrisseur ? Tout,
à l'instant, lui fut prodigué : l'autorité d'un augure, les éditions
sans cesse renouvelées, la survente des vieux brouillons, les prix
académiques, l'argent infini, et jusqu'à cette croix d'honneur si
polluée, mais toujours désirable, qu'un artiste fier, à supposer qu'il
l'obtînt, n'aurait même plus le droit d'accepter !
Le fauteuil d'immortalité lui manque encore. Mais il l'aura
prochainement, dût-on faire crever une trentaine d'académiciens pour
lui assurer des chances !
On ne voit guère qu'un seul homme de lettres qui se puisse
flatter d'avoir joui, en ces derniers temps, d'une aussi insolente
fortune. C'est Georges Ohnet, l'ineffable bossu millionnaire et avare,
l'imbécile auteur du Maître de Forges, qu'une stricte justice devrait contraindre à pensionner les gens de talent dont il vole le salaire et idiotifie le public.
Mais, quelque vomitif que puisse être le succès universel de
ce drôle, qui n'est, en fin de compte, qu'un sordide spéculateur et
qui, peut-être, se croit du génie, celui de Dulaurier, qui doit sentir
la misère de son esprit, est bien plus révoltant encore.
Le premier, en effet, n'a vu dans la littérature qu'une
appétissante glandée dont son âme de porc s'est réjouie et c'est bien
ainsi qu'on a généralement compris sa fonction de faiseur de livres. Le
second a vu la même chose, sans doute, mais, sagement, il s'est
cantonné dans la clientèle influente et s'est ainsi ménagé une
situation littéraire que n'eut jamais l'immense poète des Fleurs du Mal et qui déshonore simplement les lettres françaises.
Cette réserve faite, la pesée intellectuelle est à peu près
la même des deux côtés, l'un et l'autre ayant admirablement compris la
nécessité d'écrire comme des cochers pour être crus les automédons de
la pensée.
L'auteur de L'Irrévocable et de Douloureux Mystère
est, par surcroît, travaillé de manies anglaises. Par exemple, on ne
passe pas dix minutes auprès de lui sans être investi de cette
confidence, que la vie l'a traité avec la dernière rigueur et qu'il
est, à peu de chose près, le plus à plaindre des mortels.
Un brave homme qui venait de voir mourir dans la misère et
l'obscurité un être supérieur dont quelques journaux avaient à peine
mentionné la disparition, s'indignait, un jour, de ce boniment d'un
médiocre à qui tout a réussi. -- Après tout, dit-il en se calmant, il y
a peut-être quelque sincérité dans cette vile blague. Ce garçon a l'âme
petite, mais il n'est ni un sot, ni un hypocrite, et, par moments, il
doit lui peser quelque chose de la monstrueuse iniquité de son bonheur
!
III
L'imploration postale de ce Marchenoir au prénom si étrange
était donc doublement inhabile. Elle étalait une complète misère, la
chose du monde la plus inélégante aux yeux d'un pareil dandy de plume,
et laissait percer, dans les dernières lignes un vague, mais
irrémissible mépris, dont l'infortuné pétitionnaire, inexpert au
maniement des vanités, et, d'ailleurs, anéanti, ne s'était pas aperçu.
Il avait même cru, dans son extrême fatigue, pousser assez loin la
flatterie et il s'était dit, avec le geste de lancer un trésor à la
mer, que son effrayante détresse exigeait un tel sacrifice.
Dulaurier et lui ne se voyaient presque plus depuis des
années. Une sorte de curiosité d'esprit les avait poussés naguère l'un
vers l'autre. Pendant des saisons on les avait vus toujours ensemble,
-- la misanthropie enflammée du bohème qui passait pour avoir du génie,
faisant repoussoir à la sceptique indulgence de l'arbitre futur des
hautes finesses littéraires.
Dès la première minute de succès, Dulaurier sentit
merveilleusement le danger de remorquer plus longtemps ce requin, aux
entrailles rugissantes, qui allait devenir son juge et, suavement, il
le lâcha.
Marchenoir trouva la chose très simple, ayant déjà pénétré
cette âme. Ce ne fut ni une rupture déclarée, ni même une brouille. Ce
fut, de part et d'autre, comme une verte poussée d'indifférence entre
les intentions inefficaces dont cette amitié avait été pavée. On avait
eu peu d'illusions et on ne s'arrachait aucun rêve.
De loin en loin, une poignée de main et quelques paroles
distraites quand on se rencontrait. C'était tout. D'ailleurs le
rayonnant Alexis montait de plus en plus dans la gloire, il devenait
empyréen. Qu'avait-il à faire de ce guenilleux brutal qui refusait de
l'admirer ?
Un jour cependant, Marchenoir ayant réussi à placer quelques articles éclatants au Pilate,
-- journal pituiteux à immense portée, dont le directeur avait eu
passagèrement la fantaisie de condimenter la mangeoire, -- Dulaurier se
découvrit tout à coup un regain de tendresse pour cet ancien compagnon
des mauvais jours, qui se présentait en polémiste et qui pouvait
devenir un ennemi des plus redoutables.
Heureusement, ce ne fut qu'un éclair. Le journal immense,
bientôt épouvanté des témérités scarlatines du nouveau venu et de son
scandaleux catholicisme, s'empressa de le congédier. L'exécuté
Marchenoir vit se fermer aussitôt devant lui toutes les portes des
journaux sympathiquement agités du même effroi et, plein de famine,
évincé du festin royal de la Publicité, pour n'avoir pas voulu revêtir
la robe nuptiale des ripaillants maquereaux de la camaraderie, il
replongea dans les extérieures ténèbres d'où ne purent le tirer deux
livres supérieurs, étouffés sans examen sous le silence concerté de la
presse entière.
Le fatidique Dulaurier, qui n'avait jamais eu la pensée de
secourir ce réfractaire d'une parcelle de son crédit de feuilletoniste
influent, n'était, certes, pas homme à se compromettre en jouant pour
lui les Bons Samaritains. Dans les rencontres peu souhaitées que leur
voisinage rendait difficilement évitables, il sut se borner à quelques
protestations admiratives, accompagnées de gémissements mélodieux et
d'affables reproches sur l'intransigeance, au fond pleine d'injustice,
qui lui avait attiré cette disgrâce.
-- Pourquoi se faire des ennemis ? Pourquoi ne pas aimer
tout le monde qui est si bon ? L'Évangile, d'ailleurs, auquel vous
croyez, mon cher Caïn, n'est-il pas là pour vous l'apprendre ?
Il osait parler de l'Évangile !... et c'était pourtant vers
cet homme que le naufragé Marchenoir se voyait réduit à tendre les bras
!
IV
Le jeune maître reçut la lettre dans son lit. Il
avait passé la soirée chez la baronne de Poissy, la célèbre
amphitryonne de tous les sexes, en compagnie d'un groupe élu de
chenapans du Premier-Paris et de cabotins lanceurs de rayons. Il avait été étincelant, comme toujours, et même un peu plus.
Dès cinq heures du matin, Le Gil Blas en avait
répandu la nouvelle chez quelques marchands de vin du faubourg
Montmartre ; à huit heures, aucun employé de commerce ne l'ignorait
plus. Le squameux chroniqueur nocturne laissait entendre, avec la
pudique diaphanéité congruente à ce genre d'information, que la
présence d'une jeune Norvégienne des fiords lointains, à la gorge
liliale et à la virginité ductile, avait été pour quelque chose dans
l'éréthisme d'improvisation de l'irrésistible ténor léger de "nos
derniers salons littéraires".
En conséquence, il se réconfortait d'un peu de sommeil, après cette lyrique dilapidation de son fluide.
-- Est-ce vous, François ? dit-il d'une voix languissante,
en s'éveillant au faible bruit de la porte de sa chambre à coucher que
le domestique entrouvrait avec précaution.
-- Oui, Monsieur, c'est une lettre très pressée pour Monsieur.
-- C'est bien, posez-la ici. Ouvrez les rideaux et apportez
du feu. Je vais me lever dans un instant... Il me semble que j'ai
beaucoup dormi, quelle heure est-il donc ?
-- Monsieur, la demie de huit heures venait de sonner, quand le facteur est arrivé.
Dulaurier referma les yeux et, dans la tiédeur du lit, au
grondement d'un excellent feu, s'immergea dans l'exquise ignavie
matutinale de ces colons de l'heureuse rive du monde, pour qui la
journée qui monte est toujours sans menaces, sans abjection de comptoir
ni servitude de bureau, sans le dissolvant effroi du créancier et la
diaphragmatique trépidation des coliques de l'échéance, sans tout le
cauchemar des plafonnantes terreurs de l'expédient éternel !
Ah ! que le Pauvre est absent de ces réveils d'affranchis,
de ces voluptueux entre-bâillements d'âmes entretenues, à la chantante
arrivée du jour ! Comme il est, -- alors, -- Cimmérien, télescopique,
aboli dans l'ultérieure ténébrosité des espaces, le dolent Famélique,
le sale et grand Pauvre, ami du Seigneur !
La flûte pensante qu'était Dulaurier vibrait encore des
bucoliques mondaines de la veille. L'édredon de Norvège ondulait
mollement, à l'entour de son esprit, dans la grisaille lumineuse d'un
demi-sommeil. Une jeune oie, venue du Cap Nord, épandait sur lui de
chastes songes, neige psychologique sur cette flottante imagination
glacée...
-- Quelle pureté ! quelle âme fine ! murmurait-il en étendant la main vers la lettre. Très pressée, en cas d'absence, faire suivre. C'est l'écriture de Marchenoir. Je le reconnais bien là. Comme s'il y a jamais eu rien de pressé dans la vie !
Il lut, sans aucune émotion visible, les quatre pages de
cette écriture, droite et robuste, à la façon des dolmens, dont
l'étonnante lisibilité a fait la joie de tant d'imprimeurs. Vers la
fin, cependant, une alarme soudaine apparut en lui, accompagnée de
gestes de détresse, aussitôt suivis de l'interprétative explosion d'une
petite fureur nerveuse.
-- Il m'embête, ce misanthrope, s'écria-t-il, en rejetant la
prose cruciale de son onéreux ami. Me prend-il pour un millionnaire ?
Je gagne ma vie, moi, il peut bien en faire autant ! Eh ! que diable,
son père ne sera pas jeté à la voirie, peut-être ! Pourquoi pas les
funérailles d'Héphestion à ce vieil imbécile ?
Il s'habilla, mais sans enthousiasme. Sa journée allait être gâtée.
-- J'avais bien besoin de ça ! Décidément, il n'y a de
belles âmes que les mélancoliques et les tendres et ce Marchenoir est
dur comme le diable... Caïn ! c'est la seule idée spirituelle que son
père ait jamais eue, de le nommer ainsi. Mais, que faire ? Si je ne lui
réponds pas, je m'en fais un ennemi, ce qui serait absurde et
intolérable. J'ai pu le blâmer pour son fanatisme et ses violences dont
j'ai vainement essayé de lui démontrer l'injustice, surtout lorsqu'il
s'est attaqué d'une façon si sauvage à ce pauvre Lécuyer, qu'il devrait
pourtant épargner, ne fût-ce que par amitié pour moi ; je me suis vu
forcé, à mon grand regret, de m'écarter de lui, à cause de son
insupportable caractère ; mais enfin je ne l'ai jamais attaqué, moi,
j'ai même dit du bien de lui, au risque de me compromettre, et je lui
ai laissé voir assez clairement la pitié que m'inspirait sa situation.
Il abuse aujourd'hui de ce sentiment... Dix ou quinze louis, il va bien
! C'est à peine si je gagne deux mille francs par mois, je ne peux
pourtant pas aller tout nu. D'un autre côté, si je lui réponds que je
prends part à son chagrin, mais que je ne puis faire ce qu'il me
demande, il ne manquera pas de m'accuser d'avarice. Tout est dangereux
avec cet enragé. On est toujours trop bon, je l'ai dit bien souvent. Il
faudrait pouvoir vivre dans la solitude, en compagnie d'âmes charmantes
et incorporelles !... Quelle lassitude est la mienne !... Déjà dix
heures et cinq cents lignes d'épreuves à corriger avant d'aller chez
Des Bois, qui m'attend à déjeuner !... Cette lettre m'exaspère !
Il s'assit devant le feu, ses épreuves à la main, et se mit
à considérer le volubile effort d'une flamme bleuâtre autour d'une
bûche humide.
-- Mais, au fait, c'est bien simple, dit-il tout à coup à
voix basse, répondant à d'interrogantes pensées intérieures plus basses
encore, Marchenoir est en fort bons termes avec Des Bois, qui est
riche, lui. Je déciderai sans doute le docteur à faire quelque chose.
Sa figure s'éclaira, le cordial de cette résolution ayant
réconforté sa belle âme, et il put relire, avec la clairvoyance rapide
d'un contempteur de la petite bête littéraire, les phrases collantes et albumineuses espérées par deux mille salons.
V
Le docteur Chérubin Des Bois habite un appartement somptueux
dans le milliardaire quartier de l'Europe, au plus bel endroit de la
rue de Madrid. C'est le médecin du monde exquis, le thérapeute des
salons, l'exorciste délicat des petites névroses distinguées.
A peine au début de sa brillante carrière, il a déjà conquis
des avenues et des boulevards. Ses grâces personnelles faites de rien
du tout, comme sa science même, passent généralement pour
irrésistibles. Sa petite tête ascendante et mobile de casoar consultant
est habituellement scrutatrice à la manière d'un speculum qui aurait
d'aimables sourires. Casuiste médical plein de mystères et conjecturant
brochurier plein d'intentions, mais thaumaturge hypothétique, il serait
peut-être le premier docteur du monde pour guérir les gens de mettre le
pied chez lui, s'il n'avait reçu l'admirable don de tranquilliser
Cypris ulcérée et d'attraire ainsi une vaste clientèle de muqueuses
aristocratiques dont il est devenu le tentaculaire confident.
Curieux d'alchimie et de traditions occultes, mais sans
archaïque manipulation de substances, jobardement épris de toute
absconse doctrine capable de travestir son néant, fanatique de
littérature décente et d'art correct, ami respectueux de cabots
puissants, tels que Coquelin cadet, ou d'avares scribes, tels que
Georges Ohnet, -- prototypes accomplis des relations de son choix, --
il gratifie d'excellents dîners tous les estomacs influents qu'il
suppose coutumiers de reconnaissantes digestions.
On l'a dit un peu plus haut, le lamentable Marchenoir avait
eu sa minute de célébrité. On avait pu penser un moment qu'il allait
s'asseoir dans une situation formidable. Le docteur, aussitôt, rêva de
l'annexer.
Marchenoir était, alors, comme il fut tant de fois, dans une
de ces agonies où le lycanthrope le plus imprenable s'abandonne à la
moite main qui veut le saisir, au lieu de la trancher férocement d'un
coup de mâchoire.
Puis, le misérable était ainsi fait, pour sa confusion et
son indicible rage, que la grimace de l'amour l'avait toujours vaincu
et qu'il se trouvait toujours désarmé devant l'expression postiche de
la plus manifestement droguée des bienveillances.
Des Bois, s'étant arrangé pour le rencontrer comme par
hasard, sut entrer, avec une souplesse fondante, dans les sentiments du
pamphlétaire et emporta, presque sans effort, les sauvages répugnances
du révolté. Il obtint que Marchenoir déjeunât chez lui, sans témoins.
-- Mon cher monsieur Marchenoir, lui dit-il sur-le-champ, je
gagne cent mille francs par an et je les dépense. Par conséquent, je
suis pauvre, plus pauvre que vous, peut-être, a cause des
charges écrasantes qui résultent de ma situation même. Je suis donc en
état de très bien comprendre certaines choses. Permettez-moi de vous
parler avec une entière franchise. Vous êtes évidemment appelé au plus
brillant avenir littéraire, mais je sais que vous êtes momentanément
embarrassé. Droit au but. Je mets vingt-cinq louis à votre disposition.
Acceptez-les sans façon comme d'un ami qui croit en vous et qui serait
heureux de pouvoir vous offrir bien davantage.
Cela fut si parfaitement dit, et d'une cordialité si
sûrement décochée, que le pauvre Marchenoir, ravagé d'angoisses
provenant du manque d'argent, menacé d'imminentes catastrophes et
croyant voir le ciel s'entrouvrir, accepta sans délibérer, avec un
enthousiasme imbécile.
Quant à Des Bois, il était bien trop habile et complexe pour
comprendre quoi que ce fût à la simplicité incroyablement rudimentaire
d'un tel homme et il se tint pour assuré d'avoir conclu un heureux
marché.
Cette amitié, si étrangement assortie, fut quelque temps
sans nuages. Mais, un jour, Marchenoir ayant commencé de broncher dans
la vivifiante estime des journaux, le Chérubin docteur commença d'être
oraculaire.
Avec d'infinies mesures, en de circonspectes exhortations,
ce dernier fit comprendre à son hôte que le bon sens était tenu de
réprouver l'absurde inflexibilité de ses principes, que le bon goût
endurait, par ses insolences écrites, un intolérable gril, qu'il
fallait soigneusement se garder de croire qu'une si farouche
indépendance d'esprit fût un rail rigide pour arriver à l'indépendance
par l'argent, enfin qu'on avait espéré beaucoup mieux de lui et qu'on
était navré de tout ça jusqu'à l'effusion des larmes.
En même temps, des paroles moins humides et beaucoup plus
nettes étaient dites à un tiers commensal qui s'empressa de les répéter
à Marchenoir. On se plaignait de ses visites abusivement fréquentes et
la vie privée de ce vaincu ne fut pas exemptée de blâme. On le savait
vivant avec une jeune femme et le mot infamant de collage fut prononcé.
C'était la fin. Marchenoir ramassa tous ces propos au ras de
l'ordure et les flanqua, pêle-mêle, avec l'argent, comme un tas de
trésors, dans une incorruptible caisse de cèdre, bardée d'un airain
vibrant, au plus profond de son coeur !
VI
La loi des "attractions proportionnelles" devait, au
contraire, infailliblement précipiter l'un vers l'autre et souder
ensemble Alexis Dulaurier et le docteur Chérubin Des Bois. Évidemment,
de telles âmes avaient été créées pour fonctionner à l'unisson.
Ils n'avaient à déplorer que de s'être rencontrés si tard.
Ils se connaissaient, par malheur, depuis peu de temps. Quoiqu'ils
fréquentassent à peu près les mêmes salons -- l'un raffermissant et
cicatrisant ce que l'autre se contentait de lubrifier, -- un
inconcevable guignon avait longtemps écarté les occasions, qui eussent
dû être sans nombre, d'une si désirable conjonction.
Cette circonstance, regrettable au point de vue de
l'entrelacs de leurs esprits, avait été providentielle pour Marchenoir,
que le consciencieux Dulaurier n'aurait jamais permis de secourir avec
un tel faste, s'il avait pu être consulté.
Si maintenant celui-ci venait, de lui-même, inciter Des Bois
à de nouvelles largesses, c'était uniquement, comme on vient de le
voir, pour ménager une amitié dangereuse encore, bien que jugée
inutile, en préservant au meilleur marché, du maculant soupçon de
ladrerie, sa pure hermine d'excellent enfant.
C'est toujours une allégresse chez le docteur quand
Dulaurier s'y présente. De part et d'autre, on se placarde de sourires,
on se plastronne de simagrées affectueuses, on se badigeonne au lait de
chaux d'une sépulcrale sensibilité
C'est un négoce infini de filasse sentimentale,
d'attendrissements hyperboréens, de congratulatoires frictions, de
susurrements apologétiques, de petites confidences pointues ou
fendillées, d'anecdotes et de verdicts, une orgie de médiocrité à
cinquante services dans le dé à coudre de l'insoupçonnable femelle de
César !
Car ces fantoches sont, à leur insu, des majestés
fort jalouses et c'est une question de savoir si Dieu même, avec toute
sa puissance, arriverait à leur inspirer quelque incertitude sur
l'irréprochable beauté de leur vie morale.
C'est peut-être l'effet le moins aperçu d'une dégringolade
française de quinze années, d'avoir produit ces dominateurs, inconnus
des antérieures décadences, qui règnent sur nous sans y prétendre et
sans même s'en apercevoir. C'est la surhumaine oligarchie des
Inconscients et le Droit Divin de la Médiocrité absolue.
Ils ne sont, nécessairement, ni des eunuques, ni des
méchants, ni des fanatiques, ni des hypocrites, ni des imbéciles
affolés. Ils ne sont ni des égoïstes avec assurance, ni des lâches avec
précision. Ils n'ont pas même l'énergie du scepticisme. Ils ne sont
absolument rien. Mais la terre est à leurs pieds et cela leur paraît
très simple.
En vertu de ce principe qu'on ne détruit bien que ce qu'on
remplace, il fallait boucher l'énorme trou par lequel les anciennes
aristocraties s'étaient évadées comme des ordures, en attendant
qu'elles refluassent comme une pestilence. Il fallait condamner à tout
prix cette dangereuse porte et les Acéphales furent élus pour
chevaucher un peuple de décapités !
Aussi, la Fille aînée de l'Église, devenue la Salope du
monde, les a triés avec une sollicitude infinie, ces lys d'impuissance,
ces nénuphars bleus dont l'innocence ravigote sa perverse décrépitude !
Si l'Exterminateur arrivait enfin, il ne trouverait plus une âme
vivante dans les quartiers opulents de Paris, rien aux Champs-Élysées,
rien au Trocadéro, rien au Parc Monceau, trois fois rien au Faubourg
Saint-Germain et, sans doute, il dédaignerait angéliquement de frapper
du glaive les simulacres humains pavés de richesses qu'il y
découvrirait !
VII
Dulaurier ne parla pas immédiatement de Marchenoir. Par
principe, il ne parlait jamais immédiatement de rien et rarement
ensuite, se décidait-il à parler avec netteté de quoi que ce fût. Il
gazouillait des conjectures et s'en tenait là, abandonnant les
grossièretés de l'affirmation aux esprits sans délicatesse.
Cette fois, pourtant, il fallut bien en venir là.
-- J'ai reçu une lettre de Marchenoir, commença-t-il. Le
pauvre diable m'écrit de Périgueux que son père est à l'agonie. La mort
était attendue hier matin. Il me demande d'une manière presque
impérieuse de lui envoyer quinze louis, aujourd'hui même, pour les
funérailles. Il a l'air de croire que j'ai des paquets de billets de
banque à jeter à la poste, mais il paraît affligé et je suis fort
embarrassé pour lui répondre.
-- Je ne vois pas d'autre réponse que le silence, prononça
Des Bois. Marchenoir est un orgueilleux et un ingrat qu'il faut
renoncer à secourir utilement. Il méprise et offense tout le monde, à
commencer par ses meilleurs amis. J'ai voulu le tirer d'affaire et il
s'en est fallu de peu qu'il ne me mît dans l'embarras. C'est assez
comme cela. Je n'ai pas le droit de sacrifier mes intérêts et mes
devoirs d'homme du monde à un personnage de mauvaise compagnie qui
finirait par me compromettre.
-- Il a du talent, c'est bien dommage !
-- Oui, mais quelle odieuse brutalité ! Si vous saviez le
ton qu'il apportait ici ! Il paraissait ne faire aucune différence
entre ma maison et une écurie qui eût été l'annexe d'un restaurant.
Heureusement, je ne l'ai jamais reçu quand j'avais du monde. Il prenait
à tache de dire du mal de tous mes amis. Un jour, malgré mes
précautions, il rencontra mon vieux camarade Ohnet, à qui il ne peut
pardonner son succès. Eh bien ! il affecta de le considérer comme une
épluchure. Vous conviendrez que ce n'est pas fort agréable pour moi.
Croiriez-vous qu'il avait pris l'habitude de manger constamment de
l'ail et qu'il empestait de cette infâme odeur mon appartement et
jusqu'à mon cabinet de consultation ? Je me suis vu forcé de le
consigner et je crois qu'il a fini par comprendre, car il a cessé de
venir depuis deux ou trois mois.
-- Il est malheureux. Il faut avoir pitié de lui. Tout mon
spiritualisme est là, mon bon Des Bois. Il n'y a de divin que la pitié.
Je vois Marchenoir tel que vous le voyez vous-même et je pourrais faire
les mêmes plaintes. Je lui ai bien souvent, et combien vainement !
reproché son intolérance et son injustice ! Lui-même, il s'accuse
d'avoir fait mourir son père de chagrin. Il ne m'a jamais répondu que
par le mépris et l'injure. Une fois, ne s'est-il pas emporté jusqu'à me
dire qu'il ne m'estimait pas assez pour me haïr ? Il est vrai que je
lui avais rendu, moi aussi, quelques services, mais il m'a laissé
entrevoir que je devais me sentir fier d'avoir été sollicité par un
homme de son mérite. Il faut en prendre son parti, voyez-vous ! Cet
énergumène catholique est ingrat mais pas vulgaire, et c'est assez pour
qu'on en puisse jouir. Vous rappelez-vous ce fameux esclave des
solennités triomphales de l'ancienne Rome, chargé de tempérer
l'apothéose en insultant le triomphateur ? Tel est Marchenoir.
Seulement, sa journée finie et sa hotte d'injures vidés, il s'en va
tendre humblement la main pour l'amour de Dieu, à ceux-là mêmes qu'il
vient d'inonder de ses outrages. Ne pensez-vous pas qu'il serait
criminel de décourager cette industrie ?
Dulaurier ayant expulsé ces choses, une brise de
contentement passa sur son coeur. Il se replanta sous l'arcade un
instable monocle que l'émotion du discours en avait fait tomber et,
levant son verre, il regarda le docteur en homme qui va porter un toast
à la Justice éternelle.
-- Mais que voulez-vous donc que je fasse ? repartit Des
Bois. Je ne peux pourtant pas le prendre chez moi avec son ail et ses
perpétuelles fureurs !
-- Assurément, mais ne pourriez-vous, une dernière fois, le
secourir de quelque argent ? Il s'agit d'enterrer son père et le cas
est grave, ainsi qu'il me l'écrit-lui-même, avec une légère nuance de
menace, le pauvre garçon ! La pitié doit intervenir ici. Par malheur,
je ne peux rien ou presque rien en ce moment, ma récente promotion
m'ayant forcé à des dépenses infinies. Je ne veux pas vous le
dissimuler, Des Bois, j'ai espéré vous attendrir sur ce malheureux. En
toute autre circonstance, je ne vous eusse pas importuné de cette mince
affaire. Vous me connaissez. J'aurais fait ce qu'il désire sans
hésitations et sans phrases, mais je suis étranglé et, précisément,
parce qu'il me suppose comblé des dons de la fortune, je craindrais
qu'il ne se crût en droit de m'accuser d'une dureté sordide si je
n'accomplissais ostensiblement aucun effort...
La voix chantante de Dulaurier était descendue du soprano
des vengeresses subsannations jusqu'aux notes gravement onctueuses d'un
baryton persuasif
Il avait su ce qu'il faisait, ce légionnaire, en rappelant,
d'un seul mot explicativement détaché, sa décoration toute fraîche
éclose. Cette boutonnière était extrêmement agissante sur le docteur,
pour qui elle représentait une irréfragable sanction des préférences
esthétiques de son milieu ; l'auteur de Douloureux Mystère ayant surtout attrapé ce signe de grandeur à force de rapetisser la littérature.
Le juteux succès de son dernier livre, -- irréprochablement
glabre, -- avait été l'occasion, longtemps espérée, de cette récompense
nationale dont le titulaire, un beau matin, reçut la nouvelle, -- à
l'heure précise où l'un des plus rares écrivains de la France
contemporaine accueillait, en pleine figure, le quarante-cinquième coup
de poing hebdomadaire de ses fonctions de moniteur dans une salle de boxe anglaise, aux appointements de soixante francs par mois, -- pour nourrir son fils !
VIII
-- Soit ! conclut Des Bois, après un assez long combat. Par
considération pour vous, Dulaurier, je consens à faire encore un
sacrifice. Mais, songez-y, ce sera le dernier. Je me croirais coupable
si j'encourageais l'orgueil et la paresse de ce garçon, qui n'est
malheureux que par sa faute, vous en convenez vous-même.
Voici trois louis. Je ne puis ni ne veux donner davantage.
Envoyez-lui cet argent comme vous le jugerez convenable. Vous
m'obligerez en lui faisant comprendre qu'il ne doit plus rien espérer
de moi.
En conséquence, le poète sigisbéen des flueurs
psychologiques du grand monde jetait à la poste, le soir même, un
message ainsi libellé :
_Mon cher Marchenoir,
Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Vous savez combien
est vraie mon amitié pour vous, en dépit des superficielles différences
d'opinion qui ont paru l'altérer, et vous ne pouvez pas douter de la
part sincère que je prends à votre chagrin. Je sais trop ce que c'est
que de souffrir, quoi que vous en pensiez, et personne, peut-être, n'a
senti aussi douloureusement que moi, depuis lord Byron, le mal
d'exister. Je me suis appelé moi-même, dans un poème du plus désolant
scepticisme, une âme "à la fois exaspérée et lasse". Rien de plus vrai,
rien de plus triste.
Vous m'avez quelquefois reproché, bien à tort, ce que vous
appeliez mon indifférence et ma légèreté, sans tenir compte des
déchirements affreux d'une vie écartelée à vingt misères. Votre demande
d'argent m'a plongé dans le plus cruel embarras. Vous me croyez riche
sur la foi de succès fort exagérés qui compensent bien faiblement des
années d'obscur labeur et de continuel effort pour imprégner
d'idéalisme les plus répugnantes vulgarités.
Apprenez que je suis très pauvre et, par conséquent, très
éloigné de pouvoir, même en me gênant, vous envoyer ce que vous me
demandez. Cependant, je n'ai pas voulu vous faire une réponse aussi
affligeante avant d'avoir essayé une démarche. J'ai donc été chez Des
Bois, à qui j'ai fait connaître votre situation.
Il vous aime beaucoup, lui aussi, mais vous l'avez froissé
comme tant d'autres, souffrez que je vous le dise amicalement, mon cher
Marchenoir. Votre inflexible caractère a toujours rebuté les gens les
mieux disposés. Je vous ai défendu avec toute la chaleur de mon amitié
pour vous, sans pouvoir surmonter ses préventions. J'espérais obtenir
la somme entière et ce n'est qu'à force d'instances et de guerre lasse
qu'il a consenti à me remettre pour vous soixante francs, en me
chargeant de vous avertir que toute tentative du même genre serait
désormais inutile.
Je joins de bon coeur à cet argent les deux louis
nécessaires pour vous compléter une centaine de francs et je vous jure,
qu'il a fallu l'horrible urgence du cas pour que je me décidasse, en ce
moment, à un pareil sacrifice.
Cependant, je le prévois bien, vous allez dire qu'on
marchande un misérable service et vous ferez d'amères plaintes sur ce
que vous ne pouvez réaliser pour votre père les funérailles excessives
que vous aviez rêvées. Mais, mon pauvre ami, nul n'est tenu à
l'impossible et il n'y a aucun déshonneur à s'en tenir à la fosse
commune quand on ne peut faire les frais d'une sépulture moins modeste.
Je sais que je vous afflige en parlant ainsi, mais ma
conscience aussi bien que ma raison me dicte ce langage et, comme
catholique, vous n'avez pas le droit de repousser une exhortation à
l'humilité chrétienne.
-- Pourquoi, me disait le docteur, Marchenoir ne
resterait-il pas à Périgueux ? Il y serait assurément beaucoup mieux
qu'à Paris, où il est aussi mal que possible. Il y trouverait
infailliblement des amis de sa famille, d'anciens condisciples qui
seront heureux de lui procurer des moyens d'existence...
Je trouve qu'il a raison et je ne puis m'empêcher de vous
donner le même avis. Prenez-le en bonne part, comme venant d'une âme
unie de tristesse à la vôtre et qui a renoncé, depuis longtemps, à
toute illusion.
La littérature vous est interdite. Vous avez du talent sans
doute, un incontestable talent, mais c'est pour vous une non-valeur, un
champ stérile. Vous ne pouvez vous plier à aucune consigne de journal,
et vous êtes sans ressources pour subsister en faisant des livres. Pour
vivre de sa plume, il faut une certaine largeur d'humanité, une
acceptation des formes à la mode et des préjugés reçus, dont vous êtes
malheureusement incapable. La vie est plate, mon cher Marchenoir, il
faut s'y résigner. Vous vous êtes cru appelé à faire la justice et tout
le monde vous a abandonné, parce qu'au fond vous étiez injuste et sans
charité.
Croyez-moi, renoncez à la littérature et faites
courageusement le premier métier venu. Vous êtes intelligent, vous avez
une belle écriture, je vous crois appelé à un infaillible succès dans
n'importe quelle autre carrière. Tel est le conseil désintéressé d'un
homme qui vous aime sincèrement et qui serait heureux d'apprendre que
vous avez enfin trouvé votre véritable voie.
Votre dévoué,_
ALEXIS DULAURIER
IX
Un éternel mouvement dans le même cercle, une éternelle
répétition, un éternel passage du jour à la nuit et de la nuit au jour
; une goutte de larmes douces et une mer de larmes amères ! Ami, à quoi
bon moi, toi, nous tous, vivons-nous ? A quoi bon vécurent nos aïeux ?
A quoi bon vivront nos descendants ? Mon âme est épuisée, faible et
triste.
Ces lignes furent écrites, dans les dernières années du siècle passé, par l'historien Karamsine.
On le voit, l'étrange Russie était déjà travaillée de ce
célèbre désespoir qui descend aujourd'hui, comme un dragon d'apocalypse
des plateaux slaves sur le vieil Occident accablé de lassitude.
Ce Dévorateur des âmes est si formidable, dans sa lente,
mais invincible progression, que toutes les autres menaces de la
météorologie politique ou sociale commencent d'apparaître comme rien
devant cette Menace théophanique, dont voici l'épouvante et trilogique
formule inscrite en bâtardes de feu sur le pennon noir du Nihilisme
triomphant :
Vivent le chaos et la destruction ! Vive la mort ! Place à l'avenir !
De quel avenir parlent-ils donc, ces espérants à rebours, ces excavateurs du néant humain ? Ils ne s'arrangent pas des fins dernières
notifiées par le catholicisme et protestent avec rage contre
l'intolérable déni de justice d'une imbécile évasion de l'âme pensante
dans la matière.
Quoi donc, alors ? Nul ne peut le dire, et jamais la pauvre
mécanique raisonnable n'avait enduré les affres d'une telle agonie. On
s'est raccroché autant qu'on l'a pu, on a essayé de toutes les amarres
et de tous les crampons du rationalisme ou du mysticisme humanitaire,
pour ne pas tomber jusque-là. Tout vésicatoire philosophique, supposé
capable de ressusciter un instant le souffle de l'Espérance, a été
appliqué à cette phtisique, depuis l'hiérophante Saint-Simon qui
parlait de rédemption jusqu'au patriarche des nihilistes, Alexandre
Herzen, qui en parlait aussi.
Prêchez la bonne nouvelle de la mort, dit ce
dernier, montrez aux hommes chaque nouvelle plaie sur la poitrine du
vieux monde, chaque progrès de la destruction ; indiquez la décrépitude
de ses principes, la superficialité de ses efforts ; montrez qu'il ne
peut guérir, qu'il n'a ni soutien, ni foi en lui-même, que personne ne
l'aime réellement, qu'il se maintient par des mésentendus ; montrez que
chacune de ses victoires est un coup qu'il se porte ; prêchez la Mort
comme bonne nouvelle, comme annonce de la prochaine RÉDEMPTION.
Tel est le gravitant Absolu de doctrine que nul cric religieux ne déplacera jamais plus !
Négation absolue de tout bien présent et certitude absolue
de récupérer l'Eden après l'universelle destruction. Enthymème délateur
du néant de la vie par le néant de la mort, dernier acculement de
l'orgueil, sommant une suprême fois l'X de la Justice, au nom de toute
la douleur terrestre, d'accorder enfin autre chose que le simulacre
d'une rédemption ou de raturer, -- comme un solécisme, -- en même temps
que la malheureuse race humaine, l'inexpiable Infini de notre nature !
Cette pensée terrible, cette convoitise de derrière le coeur,
s'est jetée sur la société moderne et l'a enveloppée comme un poulpe.
Les plus myopes esprits commencent à comprendre qu'elle est en train de
confectionner un fameux cadavre, -- le cadavre même de la Civilisation
! -- aussi grand que cinquante peuples, dont les chiens sans Dieu se
préparent à ronger le crâne en Occident, pendant que ses pieds
putréfiés répandront la peste au fond de l'Orient !
Expectans, expectavi, attendre en attendant. Les
mille ans du Moyen Age ont chanté cela. L'Église a continué de le
chanter depuis l'égorgement du Moyen Age par les savantasses bourgeois
de la Renaissance, comme si rien n'avait changé de ce qui pouvait
donner un peu de patience et, maintenant, on en a tout à fait assez.
Attendre cinquante siècles à la marge enluminée d'un livre
d'heures saturé de poésie, comme un de ces expectants patriarches, au
sourire fidèle, qui regardent sempiternellement pousser des cèdres
sortis de leur ventre, passe encore.
Mais attendre sur un trottoir venu de Sodome, en plein milieu de la retape électorale, dans le voisinage immédiat de l'Américain ou de Tortoni,
avec la crainte ridicule de mettre le pied dans la figure d'un premier
ministre ou d'un chroniqueur, c'est décidément au-dessus des forces
d'un homme !
C'est pourquoi tout ce qui a quelque quantité virile, depuis
une trentaine d'années, se précipite éperdument au désespoir. Cela fait
toute une littérature qui est véritablement une littérature de
désespérés. C'est comme une loi toute despotique à laquelle il ne
semble pas qu'aucun plausible poète puisse désormais échapper.
Il ne faut pas chercher cette situation inouïe des âmes
supérieures en un autre point de l'histoire que cette fin de siècle, où
le mépris de toute transcendance intellectuelle ou morale est
précisément arrivé à une sorte de contrefaçon du miracle.
Antérieurement à Baudelaire, on le sait trop, il y avait eu
lord Byron, Chateaubriand, Lamartine, Musset, postiches lamentateurs
qui trempèrent la soupe de leur gloire avec les incontinentes larmes
d'une mélancolie bonne fille qui leur partageait ses faveurs.
Or, qu'est-ce que le vague passionnel de l'incestueux
René, bâtard de Rousseau, ou la frénésie décorative de Manfred, auprès
de la tétanique bave de quelques réprouvés tels que Baudelaire ?...
Ceux-là ne se souviennent plus des cieux,
blague lamartinienne tant admirée ! Ils ne s'en souviennent plus du
tout. Mais ils se souviennent de la tangible terre où ils sont forcés
de vivre, au sein de l'ordure humaine, dans une irrémédiable privation de la vue de Dieu,
-- quel que soit leur concept de cette Entité substantielle, -- avec un
désir enragé de s'en repaître et de s'en soûler à toute heure !...
A cette profondeur de spirituelle infortune il n'y a plus
qu'une seule torture, en qui toutes les autres se sont résorbées pour
lui donner une épouvantable énergie, je veux dire : le besoin de la
JUSTICE, nourriture infiniment absente !
Parbleu ! ils savent ce que disent les chrétiens, ils le
savent même supérieurement. Mais il faut une foi de tous les diables et
ce n'est pas la vue des chrétiens modernes qui la leur donnerait !
Alors, ils produisent la littérature du désespoir, que de sentencieux
imbéciles peuvent croire une chose très simple, mais qui est en
réalité, une sorte de mystère... annonciateur d'on ne sait quoi.
Ce qui est certain, c'est que toute pensée vigoureuse est
maintenant poussée, emportée, balayée dans cette direction, aspirée et
avalée par ce Maëlstrom !
Serait-ce que nous touchons enfin à quelque Solution divine dont le voisinage prodigieux affolerait la boussole humaine ?...
L'un des signes les moins douteux de cet acculement des âmes
modernes à l'extrémité de tout, c'est la récente intrusion en France
d'un monstre de livre, presque inconnu encore, quoique publié en
Belgique depuis dix ans : Les Chants de Maldoror, par le comte
de Lautréamont ( ?), oeuvre tout à fait sans analogue et probablement
appelée à retentir. L'auteur est mort dans un cabanon et c'est tout ce
qu'on sait de lui.
Il est difficile de décider si le mot monstre est ici
suffisant. Cela ressemble à quelque effroyable polymorphe sous-marin
qu'une tempête surprenante aurait lancé sur le rivage, après avoir
saboulé le fond de l'Océan.
La gueule même de l'Imprécation demeure béante et silencieuse au conspect de ce visiteur, et les sataniques litanies des Fleurs du Mal prennent subitement, par comparaison, comme un certain air d'anodine bondieuserie.
Ce n'est plus la Bonne Nouvelle de la Mort du bonhomme Herzen, c'est quelque chose comme la Bonne Nouvelle de la Damnation. Quant à la forme littéraire, il n'y en a pas. C'est de la lave liquide. C'est insensé, noir et dévorant.
Mais ne semble-t-il pas à ceux qui l'ont lue que cette
diffamation inouïe de la Providence exhale, par anticipation, -- avec
l'inégalable autorité d'une Prophétie, -- l'ultime clameur imminente de
la conscience humaine devant son Juge ?...
X
Marchenoir était né désespéré. Son père, petit bourgeois
crispé, employé aux bureaux de la Recette générale de Périgueux,
l'avait affublé, sur le conseil du Vénérable de sa Loge et par
manière de défi, du nom de Caïn, à l'inexprimable effroi de sa mère qui
s'était empressée de le faire baptiser sous le vocable chrétien de
Marie-Joseph. La volonté maternelle ayant été, par extraordinaire, la
plus forte, on l'appela donc Joseph dans son enfance et le nom
maléfique, inscrit au registre de l'état civil, ne fut exhumé que plus
tard, en des heures de mécontentement solennel.
D'autres ont besoin des déconfitures ou des crimes de leur
propre vie pour en sentir la nausée. Marchenoir, mieux doué, n'avait eu
que la peine de venir au monde.
Il était de ces êtres miraculeusement formés pour le
malheur, qui ont l'air d'avoir passé neuf cents ans dans le ventre de
leur mère, avant de venir lamentablement traîner une enfance chenue
dans la caduque société des hommes.
Il fut orné, dès son premier jour, de la déplorable faculté,
trop rare pour qu'on ait pu l'observer, de porter, autour de son
intelligence, comme une brume de choses anciennes et indiscernables,
comme un halo de rêveries antérieures qui ne lui permirent longtemps
qu'une vision réfractée du monde ambiant. Il eut le maillot
réminiscent, si l'on veut concéder cette façon d'exprimer une chose
naturellement indicible.
-- Cette anormale disposition extatique, racontait-il, à
trente ans, ce prenant despotisme du Rêve qui me faisait incapable de
toute application en me livrant à une perpétuelle stupeur, attira sur
moi des tribulations et des épouvantes à défrayer un martyrologe
d'enfants. Mon père, endurci par d'imbéciles préjugés sur l'éducation
et résolument enfermé dans la forteresse inexpugnable d'un tout petit
nombre d'idées absolues, ne voulut jamais voir en moi qu'un paresseux
et m'assommait avec une fermeté lacédémonienne.
Peut-être avait-il raison. Je suis même arrivé à me
persuader que la culture intensive du roseau pensant est, en général,
la résultante spirituelle d'un ascendant épidermique. Malheureusement,
le pauvre homme stérilisait ses raclées en ne les faisant jamais suivre
d'aucun retour de tendresse qui en eût intellectualisé la cuisson.
Naturellement incliné à chérir, cet éducateur infortuné nourri au
râtelier de Plutarque avait cru faire des miracles en prenant conseil
de cette rosse antique, et, refoulant son coeur, à lui, son moderne
coeur scarifié par d'anachroniques immolations, il s'était infligé de
n'avoir jamais une caresse de son enfant, dans le civique espoir de
sauvegarder la majesté paternelle.
Quand il me mit au lycée, ce fut un enfer. Hébété déjà par
la crainte, méprisé des autres enfants dont la turbulence me faisait
horreur, bafoué par d'ignobles cuistres qui m'offraient en risée à mes
camarades, puni sans relâche et battu de toutes mains, je finis par
tomber dans un taciturne dégoût de vivre qui me fit ressembler à un
jeune idiot.
Cette parfaite détresse, cette perpétuelle constriction du
coeur, ordinairement dévolue aux enfants mélancoliques dans les
pénitentiaires de l'Université, s'aggravait pour moi de l'impossibilité
de concevoir une condition terrestre qui fût moins atroce. Il me
semblait être tombé, j'ignorais de quel empyrée, dans un amas infini
d'ordures où les êtres humains m'apparaissaient comme de la vermine.
Telle était, à quatorze ans, et telle est encore, aujourd'hui, ma
conception de la société humaine !
Un jour, cependant, je me révoltai, la malice de mes
condisciples ayant dépassé je ne sais plus quelles bornes. Je dérobai
un couteau de réfectoire heureusement inoffensif et m'élançai, après
une bravade emphatique, sur un groupe de quarante jeunes drôles dont je
blessai deux ou trois. On me releva écumant, broyé de coups, superbe !
Mon couteau avait fait peu de mal, à peine quelques écorchures, mais
mon père dut me retirer de l'abrutissant séjour et me garder à la
maison.
XI
Marchenoir père, instruit par sa propre expérience du néant
des espérances administratives, avait décidé de pousser son fils dans
l'industrie. Les chemins de fer se construisaient alors partout avec
fureur. Périgueux était précisément le foyer d'irradiation de ce réseau
de lignes que la spéculation jeta comme un filet sur le centre de la
France et qui s'appela, pour cette raison, le Grand Central d'Orléans.
L'araignée industrielle, aujourd'hui repue et même crevée,
avait fixé là son laboratoire et pompait les sucs financiers de
beaucoup de provinces, naguère tranquilles, qu'elle avait promis
d'enrichir. La frénésie californienne, la prostitution et le jobardisme
civilisateur battaient leur plein. La vieille petite cité romaine,
envahie par plusieurs armées d'ingénieurs poussiéreux et de limousins
prolifiques, s'était accrue du double en quelques années et menaçait
tout à l'heure, de son inondante obésité, les montagnes à hauteur
d'appui qui l'avaient contenue pendant vingt siècles...
En conséquence, le besogneux employé de l'État avait formé
le bouddhique voeu d'immerger le fils de ses secrètes ambitions déçues
dans ce Brahmapoutre d'or.
A ce point de vue, c'était sans doute un bien qu'il n'eût pas mordu aux humanités.
Apparemment, l'estomac de son esprit n'avait été calculé que pour la
digestion des mathématiques. Il s'agissait de le gaver sans retard de
cet aliment nouveau.
Le pauvre garçon n'y mordit pas davantage. L'hypothèse
préliminaire, l'acte de foi primordial, planté comme un basilic sur le
seuil de toute science naturelle, suffit pour éteindre, du premier
coup, la timide flamme de curiosité que les pollicitantes exhortations
de son père avaient paru allumer en lui. L'insuffisance de l'outillage
cérébral chez le jeune Périgourdin éclata manifestement, dès qu'il
fallut excogiter l'impossible roman d'une ligne conjecturale,
problématiquement engendrée par copulation dubitable d'une multitude de
points inexistants !...
Il fallut se résigner à de médiocres destins et devenir
expéditionnaire. Caïn-Joseph, désormais abandonné comme une lande
inculte, livré à une tâche presque manuelle qui ne comprimait plus ses
facultés, retourna de lui-même, par une pente insoupçonnée, aux
premières études dont il avait paru si prodigieusement incapable. Seul,
presque sans effort, il apprit en deux ans ce que le despotisme
abêtissant de tous les pions de la terre n'aurait pu lui enseigner en
un demi-siècle. Il se trouva soudainement rempli des lettres anciennes
et commença de rêver un avenir littéraire.
Au fait, que diable voulez-vous que puisse rêver,
aujourd'hui, un adolescent que les disciplines modernes exaspèrent et
que l'abjection commerciale fait vomir ? Les croisades ne sont plus, ni
les nobles aventures lointaines d'aucune sorte. Le globe entier est
devenu raisonnable et on est assuré de rencontrer un excrément anglais
à toutes les intersections de l'infini. Il ne reste plus que l'Art. Un
art proscrit, il est vrai, méprisé, subalternisé, famélique, fugitif,
guenilleux et catacombal. Mais, quand même, c'est l'unique refuge pour
quelques âmes altissimes condamnées à traîner leur souffrante carcasse
dans les charogneux carrefours du monde.
Le malheureux ne savait pas de quelles tortures il faut
payer l'indépendance de l'esprit. Personne, dans sa sotte province,
n'eût été capable de l'en instruire et l'ironique mépris de son père,
résolument hostile à tout ambitieux dessein qu'il n'eût pas couvé
lui-même, ne pouvait être qu'un stimulant de plus. D'ailleurs, il se
croyait un coeur de martyr, capable de tout endurer.
Un jour donc, ayant, à force de démarches, obtenu à Paris le
plus misérable des emplois, il s'en vint docilement agoniser, après
cent mille autres, dans cet Ergastule de promission où l'on met à
tremper la fleur humaine dans le pot de chambre de Circé.
La hideuse Goule des âmes qui n'a qu'à les siffler pour
qu'elles accourent à ses sales pieds des extrémités de la terre, une
fois de plus, avait été obéie !
XII
Il avait dix-huit ans, une de ces physionomies rurales où le
mufle atavique n'avait pas encore eu le temps de livrer sa dernière
bataille à l'envahissante intelligence qui monta, bientôt, pour tout
ennoblir des vallées intimes du coeur.
Il tenait de sa mère, morte depuis longtemps, le ridicule
romantique d'une origine espagnole, partagé d'ailleurs avec cette
multitude de prêtres infâmes dont on peut lire les identiques forfaits
dans la plupart des romans anticléricaux.
Cette origine, -- à peine démentie par des yeux d'un bleu si
naïf qu'il avait toujours l'air de s'en servir pour la première fois,
-- était surabondamment attestée par l'extraordinaire énergie de tous
les autres traits sans exception. Seulement, c'était l'énergie
contemplative de ces amoureux de l'action héroïque qui n'estiment pas
que l'action vulgaire vaille la dépense de l'autre énergie.
Hirsute et noir, silencieux et avare de gestes, exécrateur
victimaire du propos banal et de la rengaine, il portait sur
l'extrémité de sa langue une catapulte pour lancer d'erratiques
monosyllabes qui vous crevaient à l'instant même une conversation
d'imbéciles. Bouche close, narines vibrantes, sourcils presque barrés
et entrant l'un dans l'autre à la plus légère commotion, il avait
parfois des colères muettes et blanches de séditieux comprimé, qui
eussent donné la colique à un éventrable despote. En ces rencontres, le
cannibale sortait du rêveur, instantanément. Les yeux noyés et d'une
tendresse presque enfantine, -- seuls capables de tempérer l'habituelle
dureté de l'ensemble, -- changeaient alors de couleur et devenaient
noirs !...
Des années d'humiliations et de supplices tamisèrent peu à
peu sur la friche de ce visage la fertilisante poudrette de quelques
inévitables accommodements. Le teint, déjà bilieux, prit cette lividité
brûlante d'un chrétien mal lapidé, de la première heure, qui serait
devenu sacristain dans les catacombes.
Il avait le don des larmes, signe de prédestination,
disent les Mystiques. Ces larmes furent l'allégresse cachée, l'occulte
trésor d'une des existences les plus dénuées et les plus tragiques de
ce siècle.
Quand il avait avalé une de ces couleuvres à dimensions de boa devin
qui furent si souvent son exclusive nourriture, il répandait autour de
lui, dans sa chambre solitaire, avec des prudences d'avare, cette gemme
liquide qu'il n'aurait pas échangée contre les consolations
desséchantes d'une plus solide richesse.
Car il avait l'étrangeté de chérir sa peine, cet incunable
de mélancolie, qui était tombé dans son berceau comme dans un Barâthre
et que sa mère stupéfaite regardait pleurer, des journées entières sur
ces genoux, -- silencieusement ! Il eut, tout enfant, la concupiscence
de la Douleur et la convoitise d'un paradis de tortures, à la façon de
sainte Madeleine de Pazzy. Cela ne résultait ni de l'éducation, ni du
milieu, ni d'aucune lésion mentale, ainsi que d'oraculaires idiots
entreprirent de l'expliquer. Cela ne tenait à aucune opération
discernable de l'esprit naissant. C'était le tréfonds mystérieux d'une
âme un peu moins inconsciente qu'une autre de son abîme et naïvement
enragée d'un absolu de sensations ou de sentiments qui correspondît à
l'absolu de son entité. Quand le christianisme lui apparut, Marchenoir
s'y précipita comme les chameaux d'Eliézer à l'abreuvoir nuptial de
Mésopotamie.
Il était expirant de soif depuis si longtemps ! Son
incrédule père n'avait pas cru devoir s'opposer à ce semblant
d'instruction religieuse que des simulacres de prêtres, empaillés de
formules, tordent comme du linge sale de séminaire, sur de jeunes
fronts inintéressés. Il avait fait sa première communion sans malice et
sans amour. Les deux seules facultés qui parussent vivantes en lui, --
les deux seules anses par lesquelles on pût espérer de le saisir, -- la
mémoire et l'imagination, avaient tout simplement reçu cette vague
empreinte littérale du symbolisme chrétien que de sacrilèges entrepreneurs jugent suffisante pour être admis au bachot
de l'Eucharistie. Aucun débitant de formules ne s'étant avisé de
s'enquérir de son coeur, le pauvre enfant n'avait pu rien garder de ce
pain mal cuit, et comme tant d'autres, l'avait revomi presque aussitôt
sur ce chemin verdoyant de la quinzième année où l'on voit rôder le
grand lion à tête de porc de la Puberté.
XIII
Ce ne fut que beaucoup plus tard, -- après dix ans d'un
impur noviciat dans les latrines de l'examen philosophique, étant déjà
sur le point de prononcer de stercoraires voeux, -- qu'ayant parcouru,
pour la première fois, le Nouveau Testament, durant l'oisive chaufferie
de pieds d'une nuit de grand'garde, en 1870, il eut l'aperception
immédiate, foudroyante, d'une Révélation divine.
Il s'est toujours rappelé le trouble immense, l'ahurissement
surhumain de cette minute aux ailes d'aigle qui l'enleva dans un
ouragan d'ininterprétables délices. Il s'était dressé dans le sentiment
nouveau d'une force inconnue, artères battantes et coeur en flammes ;
ivre de certitude, secoué par le roulis d'une espérance mêlée
d'angoisse, prêt à toutes les acceptations du martyre. Car cette âme
divinatrice et synthétiquement ardente, bondissant au-dessus des
intermédiaires leçons de la foi, s'était emportée, du premier coup, au
décisif concept de l'immolation.
Il lui sembla sortir d'un de ces rares songes, aux
déterminables contours, qui feraient croire à quelque vision sensible
de la Conscience, réflexement manifestée dans l'extra-lucide
intussusception des dormants. Il avait cru s'apparaître à lui-même,
inimaginablement transmué pour se ressembler davantage, mais horrible, ruisselant d'abominations et triste par-delà toute hyperbole.
Cette impression s'ajustait assez aux effrayantes
scrutations inspirées de certains Mystiques, -- à propos de l'Enfer et
de la paralysante affreuseté de l'irrévocable, -- dont la lecture, déjà
ancienne, avait laissé sur sa mémoire comme des brûlures d'enthousiasme
et des ecchymoses de poésie.
Un double abîme s'ouvrit en cet être, à dater de ce
prodigieux instant. Abîme de désir et de fureur que rien ne devait plus
combler. Ici, la Gloire essentielle inaccessible ; là, l'ondoyante
muflerie humaine, inexterminable. Chute infinie des deux côtés, ratage
simultané de l'Amour et de la Justice. L'enfer sans contrepoids, rien
que l'enfer !
Le Christianisme lui donnait sa parole d'honneur de
l'Éternité bienheureuse, mais à quel prix ! Il la comprenait,
maintenant, cette fringale de supplices de toute son enfance ! C'était
le pressentiment de la Face épouvantable de son Christ !... Face de
crucifié et face de juge sur l'impassible fronton du Tétragramme !...
Les misérables se tordent et meurent depuis deux mille ans
devant cette inexorable énigme de la Promesse d'un Règne de Dieu qu'il
faut toujours demander et qui jamais n'arrive. "Quand telles choses
commenceront, est-il dit, sachez que votre Rédemption approche". Et combien de centaines de millions d'êtres humains ont enduré la vie et la mort sans avoir rien vu commencer !
Marchenoir considérait cette levée d'innombrables bras
perpétuellement inexaucés et il comprit que c'était là le plus énorme
de tous les miracles. -- Voilà dix-neuf siècles, pensa-t-il, que cela
dure, cette demande sans réponse d'un Père qui règne in terra
et qui délivre. Il faut que le genre humain soit terriblement constant
pour ne s'être pas encore lassé et pour ne s'être pas assis dans la
caverne de l'absolu désespoir !
Il conclut au conditionnel désespoir des millénaires.
Il avait senti passer l'Amour, l'amour spirituel, absolu. Il
avait, lui aussi, comme tous les autres, répandu son coeur dans cet
infidèle crible de l'oraison Dominicale et... il avait été saturé de la
joie parfaite. Il y avait donc quelque chose sous cet amas de
sépultures, sous cette Maladetta de coeurs souffrants en poussière, au
fond de ce gouffre du silence de Dieu, -- un principe quelconque de
résurrection, de justice, de triomphe futur ! A force d'amoureuse foi,
il se fit de l'éternité palpitante avec une poignée de temps pétrie
dans sa main et se fabriqua de l'espérance avec le plus amer
pessimisme.
Il se persuada qu'on avait affaire à un Seigneur Dieu
volontairement eunuque, infécond par décret, lié, cloué, expirant dans
l'inscrutable réalité de son Essence, comme il l'avait été
symboliquement et visiblement dans la sanglante aventure de son
Hypostase.
Il eut l'intuition d'une sorte d'impuissance divine, provisoirement concertée entre la Miséricorde et la Justice, en vue de quelque ineffable récupération de Substance dilapidée par l'Amour.
Situation inouïe, invocatrice d'un patois abject. La Raison
Ternaire suspend ses paiements depuis un tas de siècles et c'est à la
Patience humaine qu'il convient de l'assister de son propre fonds. Ce
n'est que du Temps qu'il faut au solvable Maître de l'Éternité et le
temps est fait de la désolation des hommes. C'est pourquoi les Saints
et les Docteurs de la foi ont toujours enseigné la nécessité de
souffrir pour Dieu.
Le brûlant néophyte, ayant deviné ces choses, arracha
l'épine de son pied boiteux de catholique arrivé si tard, et -- se
ruant à la Douleur, -- en fit un glaive qu'il s'enfonça dans les
entrailles, après s'être crevé les yeux.
Plus que jamais, il fut un désespéré, mais un de ces
désespérés sublimes qui jettent leur coeur dans le ciel, comme un
naufragé lancerait toute sa fortune dans l'océan pour ne pas sombrer
tout à fait, avant d'avoir au moins entrevu le rivage.
D'ailleurs, il regardait comme fort prochaine la catastrophe
de la séculaire farce tragique de l'Homme. Certaines idées étonnantes
qui lui vinrent sur l'histoire universelle, -- et qu'il déroula jusqu'à
leurs plus extrêmes conséquences, -- lui faisaient conjecturer, avec
une autorité d'exégèse quasi prophétique, l'imminent accomplissement
des scripturales Vaticinations.
L'exaltation des humbles, l'essuiement des larmes, la
béatitude des pauvres et des maudits, la préséance paradisiaque des
voleurs et le couronnement réginal des prostituées, enfin cette venue
si solennellement annoncée d'un Paraclet libérateur, -- tout ce que la
fratricide surdité des argousins de la Tradition a conspué, tout ce qui
empêche les orphelins et les captifs de mourir d'horreur, il ne croyait
pas possible qu'on l'attendît longtemps encore et il donnait ses
raisons.
Mais les seuls crevants de faim étaient dans la confidence,
non par crainte qu'on le jugeât ridicule ou insensé, -- à cet égard, il
n'avait plus rien à gagner ni à perdre depuis longtemps, -- mais par
l'horreur de la bienveillance viscérale des digérants heureux qui
l'eussent écouté.
XIV
Telle fut la doctrine de Marchenoir. Doctrine qui ne le
séparait pas du catholicisme, puisque l'Église romaine a tout permis de
ce qui n'altère pas le canonique Symbole de Nicée, mais jugée
singulièrement audacieuse par les vendeurs de contremarques célestes
qui vocifèrent le boniment sulpicien sur le trottoir fangeux des
consciences.
Un croyant qui voulait contraindre les regrattiers du salut
à reposer devant lui leur marchandise et que l'orgueil chrétien
révoltait plus que le pharisaïsme crucificateur de la Thora, ne pouvait
pas se faire beaucoup d'amis dans le sacerdoce.
Il n'en put trouver qu'un seul, un prêtre doux et humble à
la manière de cet émule ignoré de saint Vincent de Paul que le peuple
de Paris nommait le Pauvre prêtre et qui, un jour, pressé par
le tout-puissant Cardinal de Richelieu de lui demander quelque
importante faveur, lui fit cette simple réponse :
-- Monseigneur, veuillez donner des ordres pour qu'on
remette des planches neuves à la charrette qui porte les condamnés à
mort au lieu de leur supplice, afin que la crainte de tomber en chemin ne les détourne pas de recommander leur âme à Dieu.
Marchenoir eut l'inespérée fortune de dénicher un prêtre de
cette sorte, mais ce fut pour très peu de temps. En général, le Clergé
français n'aime pas les saints ni les apôtres. Il ne vénère que ceux
qui sont morts depuis longtemps et en poussière. Rejeton ligneux de la
vieille souche gallicane et légataire de son coriace orgueil, il
abhorre par-dessus tout la supériorité de l'esprit, naturellement
incompressible comme l'eau du ciel et par conséquent, dangereuse pour
l'équilibre sacerdotal.
L'abbé T... était mort à la peine, peu de temps après la
rencontre du Périgourdin. Écarté soigneusement de toutes les chaires où
ses rares facultés de prédicateur apostolique eussent pu servir à
quelque chose, navré du cloaque de bêtise où il voyait le monde
catholique s'engouffrer, abattu par le chagrin au pied de l'autel, il
avait à peine eu le temps d'ensemencer ce vivipare dont la monstrueuse
fécondité immédiate eût peut-être suffi pour le faire expirer d'effroi.
Il est certain que Marchenoir tenait de lui le meilleur de
ce qu'il possédait intellectuellement. Le défunt lui avait transmis
d'abstruses méthodes d'interprétation sacrée qui devinrent aussitôt une
algèbre universelle dans le miroir ardent de cet esprit concentrateur.
L'élève, plus robuste que le maître, avait violemment répercuté du
premier coup, dans toutes les directions imaginables, l'ésotérisme
brûlant d'un intégral de Beauté divine, que le timide apôtre,
de nature moins incendiaire, se bornait à convoiter avec la douceur
résignée d'un saint.
Marchenoir accomplit ce prodige de dépasser toutes les
audaces d'investigation ou de conjecture, sans oblitérer en lui la
soumission filiale à l'autorité souveraine de l'Église. Ce poulain
sauvage, affronteur de gouffres, ne cassa pas son licol et resta dans
le brancard.
Seulement, il avait réussi de telles escalades que la
société catholique contemporaine ne pouvait plus avoir pour lui le
moindre prestige. L'obéissance fut un décret de sa raison, un hommage
tout militaire et de pure consigne aux Eunuques du Sérail de la PAROLE.
Il ne fallait pas lui en demander davantage.
Le sel de la terre, -- pour employer le saint Texte liturgiquement adopté dans le commun
des Docteurs, -- il le voyait dénué de saveur, incapable de saler, même
une tranche de cochon, gravier sédimentaire bon tout au plus à
sablonner de vieilles bouteilles ou à ressuyer les allées d'un parc
mondain sous les vastes pieds du dédaigneux "larbin de Madame".
Investi des plus transcendantales conceptions, il
considérait avec d'horrifique épouvantements ce collège oecuménique de
l'Apostolat, cette cléricature fameuse qui avait été réellement "la
lumière du monde", -- si formidable encore que la dérision ne peut
l'atteindre sans rejaillir sur Dieu comme une tempête de fange, --
devenue pourtant le décrottoir des peuples et le tapis de pied des
hippopotames !
Il se disait que c'était justice, cela, et que la grande
Prévarication sacerdotale allait sans doute recommencer, puisqu'on
revenait à l'obduration et à l'enflure théologique de la Synagogue, --
avec l'aggravation, pour les seuls bourreaux, cette fois, de
l'universel mépris.
De l'ignominie du Christianisme naissant à l'ignominie du
Catholicisme expirant, la translation s'achevait enfin dans ce char de
gloire qui avait roulé dix-neuf siècles, par toute la terre !
Le Seigneur n'avait plus qu'à se montrer. Les pasteurs des
âmes allaient lui régler son compte plus sûrement encore que les
Princes des Prêtres et les Pharisiens de l'Ancienne qui ne surent ce qu'ils faisaient, dit l'Évangile.
Émasculation systématique de l'enthousiasme religieux par
médiocrité d'alimentation spirituelle ; haine sans merci, haine punique
de l'imagination, de l'invention, de la fantaisie, de l'originalité, de
toutes les indépendances du talent ; congénère et concomitant oubli
absolu du précepte d'évangéliser les pauvres ; enfin, adhésion
gastrique et abdominale à la plus répugnante boue devant la face des
puissants du siècle : tels sont les pustules et les champignons
empoisonnés de ce grand corps, autrefois si pur !...
Marchenoir collait l'oreille à toutes les portes de son
enfer pour entendre venir ce Dieu que ses propres domestiques allaient
massacrer.
XV
Il avait peu de consolation à espérer des chrétiens laïques.
Ils sont faits à l'image de leurs pasteurs et c'est tout ce qu'on en
peut dire. Ici, comme là, l'innocence est presque toujours imbécile,
hélas ! quand elle n'est pas faisandée.
Les hardiesses viriles de sa foi et les indignations trop
éloquentes de sa probité religieuse révoltèrent, au début, ce lanigère
troupeau qui s'en va paissant, sous des houlettes paroissiales, au
mugissement automatique des petites cataractes dominicaines.
D'ailleurs, il était pauvre et, par conséquent, élagable... Il vécut
seul, dans le voisinage d'un unique ami, à peine moins indigent, qui le
sauva de la mort quinze ou vingt fois.
Les dix années antérieures à sa conversion avaient
été faites à la ressemblance de toutes les années d'adolescent pauvre,
niais, timide, ambitieux, mélancolique, misanthropique, épiphonémique
et brutal. Mais il avait apporté de sa province, en excédent de ce
commun bagage, le particulier viatique d'impuissance que j'ai dit plus
haut. Ce sempiternel rêveur ne pouvait voir les choses telles qu'elles
étaient et il n'y eut peut-être jamais un homme d'aussi peu de
ressource et moins ambidextre pour s'emparer du toupet de l'occasion.
Son auge unique, l'emploi de copiste qui avait été le
prétexte et le moyen de son embauchage pour la lutte parisienne, à
laquelle il était si merveilleusement impropre, il le perdit au bout de
quelques mois. Son chef de bureau, vieillard adipeux et favorable, mais
plein de principes et sans faiblesse, lui révéla, un jour, que
l'administration ne le payait pas pour ne rien faire et le mit
tranquillement à la porte, avec une dignité incroyable.
Ce fut la misère classique et archiconnue, tant de fois
explorée et décrite. Le pauvre garçon n'était bon absolument à rien. Il
était de ces fruits sauvages, d'une âpreté terrible, que la cuisson
même n'édulcore pas et qui ont besoin de mûrir longtemps "sur la
paille", ainsi que Balzac l'a judicieusement observé dans son âge mûr.
Il a fait plus tard ce calcul basé sur d'approximatives
défalcations qu'il avait passé, alors, huit années entières sur dix,
sans prendre aucune nourriture ni porter aucune sorte de vêtement !...
Successivement évincé de toutes les industries et de tous
les trucs suggérés par l'ambition de subsister, il se vit réduit à
condescendre aux plus linéamentaires expédients. Ramasseur diurne et
noctambule investigateur, il s'acharna faméliquement à la recherche de
tout ce qui peut être glané ou picoré, dans les mornes steppes de
l'égoïsme universel, par le besoin le plus fléchisseur, en vue
d'apaiser l'intestinale vocifération.
Forcé d'ajourner indéfiniment son éclosion littéraire, il
enfouit sa précieuse tête sous les décombres de ses illusions et s'en
alla se ronger le coeur dans les carrefours de l'indifférence. -- Cette
époque de ténèbres a été le Moyen Age de mon ère, disait-il, au
lendemain de sa renaissance chrétienne.
Les lettres, il est vrai, n'y perdaient pas grand-chose. Cet
esprit noué comme un cep, condamné à se chercher et à s'attendre bien
longtemps, ne devait se développer, littérairement, que fort tard, sous
un arrosage emphytéotique de pleurs.
Les bibliothèques publiques étant devenues pour lui
l'habituel refuge, il y connut cet ami déjà mentionné, le seul qu'il
ait jamais eu. C'était un doux maniaque d'histoire ecclésiastique et de
monographies pontificales, âme sereine et peu croyante, en tout
l'opposé de Marchenoir.
Privé de fortune, comme il convient aux lapicides de
l'érudition, ce documentaire vivait besogneusement d'un grisâtre
bulletin bibliographique dans une grande revue. A ce titre, il voyait
passer chez lui le torrent des livres lancés sur le monde par la
sottise ou la vanité contemporaines.
Providentiellement, il y avait menace de déluge, vers le
temps où il commença de s'intéresser à ce vagabond, qui avait l'air de
marcher dans une gloire de misères et dont la physionomie douloureuse
lui parut extraordinaire.
Un jour donc, ému de compassion, il le fit dîner et l'emmena
chez lui, pour qu'il le débarrassât, disait-il, de ce monceau de
brochures dont la vente seule pouvait être utile. C'est à dater de ce
bienheureux instant que Marchenoir s'élança dans la carrière enviée d'ami du critique, la seule que, durant une assez longue période, on l'ait vu exercer avec avantage.
Mais, surtout, il eut un ami, enfin ! "Un ami fidèle, medicamentum vitoe et immortalitatis",
prononce mystérieusement le Saint Livre, -- comme si la véritable
amitié pesait les milliards de mondes qu'il faut pour contre-balancer
la miette de pain transsubstantiée que ces expressions rappellent !
XVI
La femme n'apparut dans la vie de Marchenoir qu'à la fin de
cette première période, c'est-à-dire après la guerre et après cette
décisive secousse d'âme qui l'avait subitement restitué au sentiment
religieux dont il portait en lui, dès son premier jour, les
prédéterminations ignorées.
Auparavant, il avait été chaste à la manière des prisonniers
et des matelots, lesquels ne voient ordinairement dans l'amour qu'une
désirable friction malpropre, en l'obscurité de coûteux repaires.
Tantale stoïque d'un festin d'ordures, il s'était résigné, comme il
avait pu, à la privation des inespérables immondices. D'un côté, le
dénûment absolu, de l'autre, la timidité la plus incroyable chez un tel
violent, le préservèrent plus efficacement que la religion même, quand
elle intervint pour lui amollir le coeur...
Les hauts penseurs qui décrètent professionnellement le
balayage de toute notion religieuse ont cette amusante contradiction
d'exiger que les chrétiens dont la foi résiste à leurs récurages et à
leur potasse soient, au moins, des saints. Surtout, ils les veulent
purs. Ils leur disent des choses aussi robustes que ceci : Vous péchez,
donc vous êtes des hypocrites ; enthymème lacustre d'une autorité
certaine sur les palmes et les squames du marécage antireligieux.
Ce ne serait pas encore trop bête, s'il ne s'agissait ici,
pour l'âme pensante, livrée aux Dévorants invisibles, que d'un combat
très difficile où l'héroïsme continuel fût de rigueur. Après tout,
c'est une politique judicieuse et barbue comme l'expérience même,
d'empiler sur les épaules d'autrui d'écrasants fardeaux qu'on ne
voudrait pas seulement remuer du bout des doigts.
Mais le sentiment religieux est une passion d'amour et voilà
ce qu'ils ne comprendront jamais, ces pédagogues de notre dernière
enfance, quand il pleuvrait des clefs de lumière pour leur ouvrir
l'entendement !
Or, ce tison incendiaire lancé tout à coup, du plus
inaccessible des sommets, dans le misérable torchis humain, au travers
du chaume défoncé, -- il serait pourtant nécessaire d'en tenir compte,
si l'on voulait être raisonnable et juste, à la fin des fins !...
Marchenoir était, plus qu'aucun autre, une conquête de
l'Amour et son coeur avait été l'évangéliste de sa raison. Les
châtiments et les récompenses du prône, par lesquels on explique si
bassement les plus désintéressés transports, n'avaient été pour rien
dans son exode spirituel. Il s'était rué sur Dieu comme sur une proie,
aussitôt que Dieu s'était montré -- avec la rudimentaire spontanéité de
l'instinct.
Alors, comme si sa destinée se fût accomplie à cet instant,
une soudaine et corrélative révélation s'était faite, en cet élu de la
Douleur, de sa propre puissance affective, jusqu'alors inconnue de
lui-même, enveloppée et flottante dans l'amnios... Une surprenante
avidité de tendresse humaine fut l'accompagnement immédiat des
surnaturelles appétences de ce vierge coeur.
Du premier coup, sans avoir passé par le cloaque des
intermédiaires impressions cupidiques, il se trouva prêt pour la grande
tribulation passionnelle. Tout ce que la misère et les défiances d'un
rétractile orgueil avaient, jusque-là, comprimé, fit explosion :
l'ignorance, les niaises pudeurs, les crédulités jobardes, les lyriques
éruptions, les attendrissements dangereux, le besoin subit de se fendre
l'âme du haut en bas, au milieu du hennissement sexuel, enfin, tout le
déballage coquebin d'un chérubinisme attardé et grandiloque. Éternelle
dilapidation des mêmes trésors pour aboutir à l'empyreume fatal de la
passion satisfaite !
Cet éphèbe de vingt-huit ans, sourcilleux et mal vêtu, --
qui portait son coeur comme un hanneton dans une lanterne et dont le
redoutable esprit, semblable à la fleur détonante du cactus, commençait
à peine à se détirer sous ses membraneuses enveloppes, -- était une
proie trop facile pour que de passantes curiosités libertines ne s'en
emparassent pas.
Marchenoir fit de l'amour extatique dans des lits de boue,
avec une conscience dilacérée, en se vomissant lui-même, -- à l'instar
de ces anachorètes pulvérulents de l'ancienne Égypte que l'aiguillon de
la chair contraignait parfois à venir secouer leurs carcasses
mortifiées dans d'impures villes et qui s'enfuyaient ensuite, gavés
d'horreur.
Plus coupable encore, cet assidu relaps d'incontinence
laissait mijoter son vomissement de chien de la Bible, en prévision des
lâches retours. Écartelé à Dieu et aux femmes, navré du perpétuel
fiasco des héroïques puretés qu'il avait rêvées, -- également incapable
de s'asseoir dans un granitique parti pris de paillarder impavidement,
et d'exterminer le bouc intérieur qui renaissait jusque sous le couteau
des holocaustes pénitentiels, il se vit souffleter par l'imperturbable
nature, juste autant de fois qu'il avait prématurément espéré de la
dompter.
Lâche pénitent, sans aucun doute, mais vergogneux et
humilié. Il avouait, du moins, sa détresse et ne cadenassait pas
exclusivement son ignominie dans le coffre-fort des confessionnaux et
des tabernacles. Il eût été difficile de rencontrer un fornicateur plus
éloigné de l'hypocrisie ou de la plus légère velléité de contentement
de lui-même.
Il faut le redire, cet adolescent ne ressemblait à aucun autre. Il était né pour le désespoir et le christianisme dérangea
sa vie, en le remplissant, -- si tard ! -- de l'afflictive famine
d'amour, surajoutée à l'autre famine. A moins d'un miracle que Dieu ne
fit pas, comment cet ébloui de la Face du Seigneur, -- Icare mystique
aux ailes fondantes -- aurait-il pu échapper au vertige qui l'aspirait
vers les argileuses créatures conditionnées à cette Ressemblance ?...
Il serait évidemment insensé d'espérer que des contemporains
de Zola, par exemple, auront la bonté de concéder ces prolégomènes
enfantins de la très rare grandeur morale qui va être racontée. La
déliquescente psychologie littéraire de cette fin de siècle n'acceptera
pas non plus que d'aussi peu perverses prémisses puissent jamais
engendrer une concluante délectation esthétique. Enfin et surtout, la
porcine congrégation des sycophantes de la libre pensée pourra
s'accorder le facile triomphe de contemner, -- jusqu'au fientement
vertical ! -- l'exacte genèse de ce catholique ballotté par d'impures
vagues au-dessus d'absurdes abîmes... Qu'importe !
XVII
Marchenoir pleurait auprès du corps de son père, lorsqu'il
reçut à la fois deux lettres de Paris : celle de Dulaurier et une autre
de son ami le bibliographe. Il ouvrit aussitôt cette dernière :
_Mon affligé, voici cinq cents francs que j'ai pu réunir en
tricotant activement de mes deux jambes de derrière depuis ton départ,
et que je t'adresse avec une joie infinie. Pas de remerciements,
surtout, n'est-ce pas ? tu sais si je les méprise.
Cher Coeur souffrant, ne te laisse pas dévorer par ton
chagrin. Tu as ton livre à faire. Tu as de grandes choses à dire à
certaines âmes à qui personne ne parle plus. Relève-toi. Je n'ai pas
d'autre parole de consolation à t'offrir. Ton infortuné père, que tu
n'as pas plus tué que je n'ai tué le mien, a beaucoup plus besoin, à
cette heure, de tes suffrages actifs que de tes larmes. Tu dois, ce me semble, comprendre ce langage.
Tu ne m'as pas écrit, naturellement ! -- et je n'y comptais
guère, malgré ta promesse. Mais, en revanche, tu as écrit à Dulaurier
pour lui demander de l'argent, comme si je n'existais pas, moi ! Je
l'ai rencontré aujourd'hui même, alors que j'étais en course
précisément pour t'en procurer, et il m'a tout appris.
Tu es un traître, mon pauvre Caïn, et un imbécile par-dessus
le marché. Comment pouvais-tu espérer que ce fantoche de lettres, cet
Harpagon-Dandy, se porterait volontiers à te secourir ? Est-ce que, par
hasard, tu tomberais dans le gâtisme définitif de supposer que cette
reliure, soi-disant pensante, de tous les lieux communs et de toutes
les inanités clichées, puisse être capable d'entrevoir seulement
l'immense honneur que tu lui fais en l'implorant ? C'est par trop idiot
et si tu n'étais pas si malheureux, je t'assommerais d'injures.
Il m'a joué tous les airs de sa mandoline, le misérable ! Il
s'est attendri, comme toujours, sur tes chagrins, sur ta malchance
littéraire, etc. Puis prenant mon silence pour une approbation de tout
ce qu'il lui plairait de me faire entendre, cet eunuque, -- pour qui le
fanatisme consiste à dire oui ou non sur n'importe quoi, -- a
parlé, une fois de plus, de ton intolérance si regrettable et de ton
injuste rage de dénigrement ; il m'a donné sa parole d'honneur que tes
absurdes principes étaient incompatibles avec l'idée qu'on pouvait se
faire d'une tête sagement équilibrée et qu'ainsi tu n'arriverais jamais
à rien. Au fond, il te redoute terriblement et voudrait bien que tu
restasses à Périgueux.
J'ai parfaitement senti qu'il tenait surtout à se justifier
par avance du soupçon de ladrerie. Il paraît qu'il a poussé le zèle de
l'amitié jusqu'à s'en aller demander pour toi l'aumône au docteur, qui
s'est fendu de quelques pièces de cent sous, à ce que j'ai pu
comprendre. Ça ne doit pas être gros. Une bien jolie pratique, celui-là
encore ! J'espère bien que tu vas leur renvoyer immédiatement leur sale
monnaie.
Ce Dulaurier a eu un mouvement admirable : -- Voulez-vous
prendre ma montre ? m'a-t-il dit d'une voix mourante, vous la porteriez
au mont-de-piété et vous enverriez l'argent à ce malheureux.
Moi, toujours silencieux, je regardais l'oignon monter et
descendre dans le gousset, puis finalement disparaître, comme un pauvre
coeur qu'on dédaigne. Cela tournait au Palais-Royal.
Cette oblation grotesque me rappela, néanmoins, que l'heure
galopait. Je me hâtai de le féliciter sur son ruban rouge et sur le
prix de cinq mille francs qu'on vient de lui décerner, en le suppliant
avec douceur de vouloir bien épandre désormais sa protection sur
quelques écrivains supérieurs que je lui nommai, et que les récompenses
n'atteignent jamais. Il m'a regardé alors avec des yeux de merlan au
gratin et s'est immédiatement fait disparaître. J'espère que m'en voilà
débarrassé pour quelque temps.
Maintenant, très cher, pleure à ton aise, tant que tu
pourras, en une seule fois, et quand ce sera bien fini, fais ce que je
vais te dire.
Va-t'en à la Grande-Chartreuse et demande l'hospitalité pour
un mois. Je connais ces excellents religieux ; confie-leur tes idées,
tes projets, ils te feront la vie douce, et si tu sais leur plaire, ils
ne te laisseront pas revenir à Paris sans ressources. N'hésite pas, ne
délibère pas, je sais ce que je te dis. Je vais même écrire au Père
Général pour t'annoncer et te présenter. On te sinapisera le coeur sur
cette montagne et tu pourras ensuite reprendre la lutte avec une
vigueur nouvelle qui déconcertera plusieurs sages.
Ne t'inquiète pas au sujet de ta Véronique. La bonne fille
s'extermine à prier pour toi dix-huit heures par jour. Tu peux te
flatter d'être aimé d'une bien extraordinaire façon. Sa hâte de te
revoir est extrême, mais elle comprend que je te donne un bon conseil
en t'envoyant à la Chartreuse.
Rien à craindre pour le pot-au-feu. Je suis là et tu dois un peu me connaître, n'est-ce pas ? Je te serre dans mes bras.
GEORGES LEVERDIER
XVIII
Ce Georges Leverdier, à peine connu dans le monde des
lettres, était bien, en réalité, le seul homme sur lequel Marchenoir
pût compter. L'avare destinée ne lui avait donné que cet ami, et,
encore, elle l'avait choisi pauvre, comme pour empoisonner le bienfait.
Il faut l'expérience de la misère pour connaître l'affreuse
dérision d'un sentiment exquis frappé d'impuissance. La crucifiante
blague archaïque sur les consolations lambrissées et trimalcionnes de
l'amour dans l'indigence ne paraît pas une ironie moins insupportable
quand il s'agit de la simple amitié. C'est peut-être la plus énorme des
douleurs, et la plus suggestive de l'enfer, que cette nécessité
quotidienne d'éluder le réciproque secours qui s'achèterait quelquefois
au prix de la vie, -- si l'infâme vie du Pauvre pouvait jamais avoir le
poids d'une rançon !
Leverdier, passionné pour Marchenoir, qu'il regardait comme un homme du plus rare génie, et dont il s'honorait d'être l'inventeur,
avait réalisé des prodiges de dévouement. Il se comptait pour rien
devant lui et ne s'estimait qu'à la mesure des services qu'il pouvait
lui rendre.
Il l'avait connu en 1869, il y avait déjà quatorze ans, --
alors que la supériorité hivernale de son étonnant ami ne donnait
encore aucun signe de maturité prochaine. Mais il l'avait fort bien
démêlée sous la gourmande frondaison de chimères et de préjugés qui en
retardait le développement. Il avait même, en horticulteur plein de
diligence, pratiqué, d'un sécateur tremblant, quelques émondages
respectueux.
Marchenoir était un peu son oeuvre. Naturellement froid et
peu enthousiaste pourtant, cet original critique avait livré son âme en
esclavage pour cette Galatée d'airain qui aurait lassé la ferveur d'un
Pygmalion moins intellectuel. Cette donation de tout son être avait été
jusqu'au célibat volontaire -- la piété de ce séide ne lui permettant
pas de reculer devant aucune immolation avantageuse pour son prophète.
Il est vrai que celui-ci lui avait à peu près sauvé la vie
pendant la guerre. Ils faisaient partie du même bataillon de
francs-tireurs et, dans l'effroyable sauve-qui-peut de la retraite du
Mans, le chétif Leverdier, épuisé de fatigue et tordu par le froid,
serait peut-être mort sur la neige, au milieu de l'indifférence
universelle, si son compagnon, doué d'une vigueur extraordinaire, ne
l'eût porté dans ses bras pendant plus de deux lieues et n'eût enfin
réussi, par supplications et menaces, à le faire admettre dans une
charrette quelconque dont il faillit égorger le conducteur.
Aussi, Leverdier ne pouvait s'absoudre de n'être pas
millionnaire. Volontiers, il s'accusait de sa pauvreté comme d'une
trahison.
-- Je déteste l'argent pour lui-même, disait-il, mais je
devrais être un sac d'écus sous la main de Marchenoir. J'aurais ainsi
une excuse plausible d'encombrer sa voie.
Et cependant, il n'était guère assuré d'un futur triomphe !
Sa pensée, fort enflammée quand elle se fixait sur son ami, redevenait
singulièrement lucide et froide quand il l'abaissait sur le public
contemporain. L'espérance d'un avenir moins sombre était chez lui en
raison inverse de la hauteur de génie qu'il supposait et ce calcul
n'allait pas sans déchirement.
Marchenoir, son aîné de quelques mois, venait d'entrer dans
sa quarante et unième année, il avait publié déjà deux livres jugés de
premier ordre et la gloire aux mains pleines d'or ne venait pas. Elle
se prostituait dans les pissotières du journalisme.
Leverdier avait fait des démarches inouïes auprès des
directeurs et rédacteurs en chef, qui se refusèrent toujours au
lancement d'un écrivain dont l'indépendance révoltait leur abjection.
Celui-ci, d'ailleurs, ne leur avait jamais caché son absolu dégoût.
Littéralement, il les déféquait. Il laissait agir son fidèle esclave
pour qu'on ne lui reprochât pas de refuser absolument de s'aider
lui-même, mais il se serait fait couper tous les membres avec des
cisailles de tondeur de jument et scier entre deux planches à
bouteilles longtemps savonnées, par un maniaque centenaire ivre depuis
trois jours, avant de consentir à une démarche personnelle en vue de
recueillir, de leurs nidoreuses mains, un quartier de cette charogne
archiputréfiée dont ils sont les souteneurs et qu'ils vendent pour de
la vraie gloire !
On ne pouvait raisonnablement pronostiquer un succès
beaucoup plus éclatant à la nouvelle oeuvre qui se préparait.
Marchenoir allait toujours s'exaspérant dans sa forme déchaînée, qui
rappelait l'invective surhumaine des sacrés Prophètes. Il se faisait de
plus en plus torrentiel et rompeur de digues.
Leverdier, qui l'admirait précisément à cause de cela, ne
pouvait, cependant, se dissimuler qu'on allait ainsi à d'inévitables
catastrophes. Il avait fini par en prendre son parti et s'était fait le
résigné pilote de la tempête et du désespoir.
XIX
La munificence de Leverdier consterna Marchenoir sans le
surprendre. Depuis longtemps, il était habitué à ces merveilles de
dévouement qui le bourrelaient d'inquiétude. Il ne s'était pas adressé
à lui, le sachant fort gêné et capable, néanmoins, de s'écorcher vif et
de se tanner sa propre peau, s'il eût fallu, pour lui procurer un peu
d'argent. Quoique l'égoïsme affectueux et l'élégante sordidité de
Dulaurier lui fussent parfaitement connu, il avait espéré que, pour
cette fois du moins, il n'oserait se dérober et que l'exceptionnelle
monstruosité d'un tel refus l'épouvanterait par ses conséquences
possibles. Il n'avait pas prévu le truc du docteur.
Il mit, un moment, les deux lettres sur le visage du mort,
comme pour le faire juge, puis il alla s'occuper des préparatifs
funèbres, non sans avoir cacheté avec soin, sous une vierge enveloppe,
le billet de cent francs de Dulaurier qu'il lui renvoya, le soir même,
sans un seul mot.
Il avait terriblement besoin d'une impression qui le
protégeât contre les dévouements de sa pensée, et le message de son ami
lui fut, de toutes manières, une délivrance.
Son père était mort sans le reconnaître, ou, ce qui revenait
au même, sans témoigner, par aucun signe, qu'il le reconnût. Le silence
de plusieurs années de séparation et de mécontentement n'avait pas été
interrompu, même à ce suprême instant. Les deux dernières heures de
l'agonie, il les avait passées, auprès du moribond, agenouillé,
pénitent, plein de prières, portant son coeur, -- comme un calice, --
dans ses mains tremblantes, pour qu'une parole, un regard ou seulement
un geste de pardon y tombât. Le mystère de la mort était entré, sans
prendre conseil, et s'était mis entre eux sur son trône d'énigmes...
Cette reine de Saba qui pérambule sans cesse avec ses
effrayants trésors de devinailles, Marchenoir la connaissait bien ! Il
l'avait appelée en de néfastes heures, et elle était venue frapper à
côté de lui, -- tellement près qu'il en avait adoré le souffle et bu la
sueur. Il lui en était resté comme un goût de pourriture et des
crevasses au coeur !...
Mais, cette fois, il lui semblait avoir été mieux atteint.
Il se découvrait une palpitation filiale ignorée et cet arrachement
nouveau, après tant d'autres, lui parut une lésion énorme, hors de
proportion avec le reliquat d'énergie qu'on lui laissait pour le
supporter.
Un moment, il oublia tout, les deux êtres dont il était
aimé, les vastes projets de son esprit, le cadavre même qui bleuissait
sous son regard ; une glaçante rafale d'isolement vint tournoyer dans
cette chambre mortuaire embrumée de crainte, il se sentit "unique et
pauvre", ainsi qu'il est écrit du Sabaoth terrible, et il sanglota sur
lui-même, comme un enfant abandonné dans les ténèbres.
Mais, bientôt, l'épine de révolte aux noires fleurs, dont il
s'était transpercé de sa propre main, renouvela ses élancements. --
Pourquoi une vie si dure ? Pourquoi cette aridité invincible de l'humus
social autour d'un malheureux homme ? Pourquoi ces dons de l'esprit, si
semblables à d'efficaces malédictions, qui ne semblaient lui avoir été
départis que pour le torturer ? Pourquoi, surtout, ce piège à peu près
inévitable, de ses facultés rationnelles en conflit perpétuellement
inégal avec ses facultés affectives ?...
Tout ce qu'il avait entrepris pour la gloire de la vérité ou
le réconfort de ses frères avait tourné à sa confusion et à son
malheur. Les entraînements de sa chair, les avait-il assez
infernalement expiés ! C'était fini, maintenant, tout cela, c'était
très loin, c'était effacé par toutes les canoniques pénitences qui
raturent la coulpe du chrétien. Le torrent d'immondices avait passé
sans retour, mais le vase de la mémoire avait gardé la lie la plus
exquise d'anciennes douleurs, qui avaient été presque sans mesure.
Deux cadavres de femmes, naguère lavés de ses larmes, lui
paraissaient étendus à droite et à gauche de celui de son père, et un
quatrième, cent fois plus lamentable, -- celui d'un enfant, -- gisait à
leurs pieds.
De ces deux femmes qu'il avait adorées jusqu'à la démence et
dont il avait accompli le miracle de se faire aimer exclusivement, la
première, arrachée à une étable de prostitution, était morte phtisique,
-- après deux ans de misère partagée, -- dans un lit d'hôpital où le
malheureux, n'ayant plus un sou, avait dû la faire transporter.
Administrativement avisé du décès et voulant, au moins, donner une
sépulture à la pauvre fille, il avait avalé, en l'absence momentanée de
son ami, des vagues de boue pour trouver les quelques francs du convoi
des pauvres, et il était arrivé une minute à peine avant l'expiration
du délai réglementaire.
Ce déplorable corps nu, jeté sur la dalle de l'amphithéâtre,
éventré par l'autopsie, environné d'irrévélables détritus, suintant
déjà les affreuses liqueurs du charnier, avait commencé, pour ce
contemplatif dévasté, la dangereuse pédagogie de l'Abyme !
XX
L'aventure de la seconde morte n'avait pas été moins
tragique. Celle-ci, Marchenoir ne l'avait pas épousée sur un grabat de
déjections, dans le gueulement d'épithalame d'une porcherie d'ivrognes
en rut.
C'était une de ces pauvresses d'esprit de la débauche, -- à
casser les bras à la Justice ! -- une de ces irresponsables
chasseresses, ordinairement bredouilles, du Rognon pensant, sommelières
sans vocation, inhabiles à soutirer la futaille humaine.
Il l'avait trouvée une nuit, dans la rue, désolée et sans
asile. Son histoire, infiniment vulgaire, était la navrante histoire de
cent mille autres. Séduite par un drôle sans visage que d'inscrutables
espaces avaient presque aussitôt englouti, chassée de sa pudibonde
famille et ballottée, comme une épave, elle était tombée sous la
domination absolue d'un de ces sinistres voyous naufrageurs, moitié
souteneurs et moitié mouchards, qui monopolisent à leur profit la
camelote de l'innocence.
Forcée, depuis des mois, de transmuer sa chair en victuaille
de luxure, sous la menace quotidienne d'épouvantables volées, la
malheureuse, décidément inapte, mourante d'horreur et n'osant plus
réintégrer l'horrible caverne, accepta sans hésitation les offres de
service de Marchenoir, exceptionnellement galionné de quelques pièces
de cent sous.
Incapable d'abuser d'une pareille détresse et rempli
d'évangéliques intentions, celui-ci dormit sur une chaise plusieurs
nuits de suite, cachant dans sa chambre et dans son lit cette désirable
créature qui tremblait à la seule pensée de sortir. Il fallut devenir
amoureux et le devenir passionnément. Le fragile chrétien interrompit,
à la fin, ses dormitations cathédrales et une grossesse imprévue
récompensa bientôt sa ferveur.
Il gagnait alors un peu d'argent, aux Archives de l'État,
comme harponneur de documents onctueux, pour le compte d'un fabricant
d'huile de baleine historique de l'Institut. Cette énorme aggravation
de sa misère ne l'épouvanta pas. Praticien du concubinage héroïque, la
circonstance d'un enfant à naître, loin de le troubler, lui parut un
bénissable surcroît providentiel de tribulations.
Un soir, la grossesse étant déjà fort avancée, on rapporta
chez lui sa maîtresse à moitié morte et l'enfant naissant. La mère,
étant tombée sur son ancien éditeur, avait été rouée de coups et
sauvagement piétinée, au conspect d'un troupeau de boutiquiers dont pas
un seul n'intervint. L'infortunée expira dans la nuit, après avoir
accouché avant terme laissant au seul ami qu'elle eut jamais rencontré,
le souvenir crucifiant de la plus délicieusement naïve des tendresses.
Fauvement, il se jeta à son fils. Dans cette âme d'ancêtre,
altérée de dilection, le sentiment paternel éclata comme un incendie.
Ce fut une nouvelle sorte de délire, fait de toutes les
agitations précordiales du passé et de toutes les antérieures tempêtes,
un épitomé sublime de toutes les procellaires véhémences de la passion
enfin clarifiée, spiritualisée, concentrée et dardée uniquement sur le
berceau de cet enfantelet débile.
Redoutant les meurtrières abominations des nourriceries
lointaines, il voulut le garder auprès de lui et, à force d'amoureuse
énergie, parvint à le faire vivre jusqu'à l'âge de cinq ans. Ce que
cela lui coûta, lui-même n'aurait pu le dire ! Mais il voulut être
heureux de souffrir et se fit une volupté de râler toutes les agonies.
Pour son enfant, il aurait accepté de cheminer dans une voie lactée de
douleurs !
Lorsque, après avoir fait n'importe lequel des quinze ou
vingt métiers humiliants que la nécessité lui suggéra, il venait le
reconquérir chez une vieille voisine qui le gardait en son absence,
c'étaient un cri et une extase !...
Il prenait ce petit être comme Hercule dut prendre le grand
Antée, fils de la terre, avec des bras enveloppeurs que l'écroulement
des cieux n'aurait pu désenlacer. Il l'emportait dans sa chambre, comme
un ravisseur, et le roulait éperdument dans son sein. C'étaient des
baisers de folie, des balbutiements, des cataractes de pleurs.
Il sortait de lui de si pénétrants effluves d'amour que
l'enfant ne sentait aucun effroi de toutes ces furies et ne tremblait
que du tremblement de douceur de ces bras terribles !
Voyant son père toujours en larmes, il lui essuyait les yeux
du bout de ses faibles doigts, trop pâles. -- Pauvre petit père, ne
pleure pas, tu sais bien que ton petit André ne veut pas mourir sans ta
permission, lui disait-il, la dernière fois qu'ils se virent,
avec une précoce et surprenante lumière de pitié dans les deux lampes
sépulcrales de ses vastes yeux d'enfant marqué pour la mort.
Cette frêle créature devait normalement expirer bientôt sur
le coeur du malheureux homme qui ne pouvait pas être le thaumaturge
qu'il aurait fallu pour l'empêcher de mourir. Même cette redoutable
consolation ne lui fut pas accordée ! La destinée, jusqu'alors
simplement impitoyable, se manifesta soudain si noirement atroce, si
démoniaquement hideuse, que le hurlement identique d'une éternité de
damnation put être défié d'exprimer la touffeur de désespoir d'un plus
hermétique enfer !
Comment la chose arriva-t-elle exactement ? ce réprouvé ne
parvint jamais à le savoir. Après trois jours d'une disparition que
personne ne put expliquer, le corps du pauvre petit fut découvert par
Leverdier, à la Morgue, entre un noyé et une assommée qui ressemblait
vaguement à sa mère. Il fut établi que le sujet était mort d'inanition.
Comment et pourquoi ? Questions sans réponse, mystère insoluble que rien ne put éclaircir...
Ce fut le bon Leverdier qui passa de jolis instants !
Marchenoir eut quinze jours de frénésie admirablement caractérisée. Il
fallut l'intervention du commissaire de police pour l'enterrement et
huit paires de robustes bras pour lui arracher le corps de son fils. Il
ne se retrouva lui-même qu'au bout de deux mois d'une sorte de fièvre
turbulente, son organisme puissant ayant vaincu, -- pour lui seul,
hélas ! -- la mort jugée presque inévitable, une demi-douzaine de fois.
XXI
On conçoit maintenant ce que pouvaient être les idées et les
sentiments de Marchenoir, veillant le cadavre de son père qu'il
s'accusait d'avoir fait mourir. Le retour spectral de ses propres
songes de béatitude paternelle éclairait d'une lumière fantastiquement
désolée, -- à la manière d'une lune déclinante et rasant le niveau des
eaux, -- la vengeresse coalition de ses remords. Les remontrances
expiatrices de son passé lui faisaient, une fois de plus,
indéniablement manifeste, l'inoxydable équité des glaives dans les
coeurs qui sont à point pour être transpercés.
C'était vrai, cependant, que pour lui les glaives avaient
été jugés par trop nobles. Ce qu'il avait enduré, c'était une
transfixion de pilotis, enfoncés à coup de marteaux qui pesaient le
monde, avec cent mille hommes au cabestan !
Mais, en cet instant de méditative rétrogradation de sa
conscience, envahi du grandiose quasi divin de la paternité et mesurant
a ses souffrances personnelles les présumables souffrances du mort, il
se persuadait qu'une Justice incapable d'erreur s'était exercée, ici et
là, comme toujours, dans d'irrépréhensibles arrêts, quoiqu'il se
proclamât sans intelligence pour en pénétrer les indéchiffrables
considérants. Étant arrivé par cette route à un complet
attendrissement, les larmes avaient redoublé dans le silence précaire
de l'esprit et le facteur de la poste avait dû présenter son registre
ponctuel au plus beau milieu d'une tempête de pleurs.
Dans son actuelle disposition à tout magnifier, la fidélité
canine de son ami lui parut immense, surhumaine, et, par un bonheur
inouï, il ne se trompait pas. Leverdier était véritablement unique. On
pouvait croire qu'il avait été créé spécialement pour cette besogne de
se donner à un être d'exception qui, sans lui, eût été tout à fait
seul.
Sa lettre lui fut donc un dictame, un électuaire, un
rafraîchissement céleste. Sans hésiter une seconde, il résolut
d'accomplir le voyage que lui conseillait un homme dont il avait eu
tant d'occasions d'éprouver le pratique discernement. D'ailleurs, cette
retraite à la Grande-Chartreuse était depuis longtemps un de ses voeux
et lui souriait étrangement.
Il était, certes, bien éloigné de la vocation cénobitique.
Après la mort de son enfant, il y avait deux ans, la pensée lui était
venue d'essayer de la Trappe et il avait été se faire tâter à la
Maison-Dieu. L'expérience, fort bien faite, avait donné un résultat
surabondamment négatif et on ne s'était pas gêné pour lui dire qu'une
excessive activité d'imagination s'opposait en lui à l'architecture de
cet acéphale rigide et pieux qu'on nomme un trappiste.
Mais quelques semaines de recueillement dans la mouvance
plus intellectuelle de saint Bruno lui paraissaient extrêmement
désirables. Il pourrait, dans la paix sédative de ce désert, vérifier à
l'aise certaines inductions métaphysiques encore insuffisamment
élaborées, pour un livre qu'il avait entrepris dans les affres
écartelantes de son existence de Paris. Surtout, il appuierait son âme
exténuée à ce rouvre monastique du silence et de la prière qui lui
communiquerait, sans doute, quelque chose de sa tranquille vigueur.
Du côté de cette femme que Leverdier nommait Véronique et
qui n'était pas la maîtresse de Marchenoir quoiqu'elle vécût avec lui
et par lui, la sollicitude pélicane de son mamelouck le délivrait de
tout rongeur souci, au sujet de la subsistance quotidienne, aussi
longtemps que durerait sa départie. Il y avait là une histoire aussi
simple que peu vraisemblable.
Véronique Cheminot, célèbre naguère au quartier latin sous le nom expressif de la Ventouse,
était une splendide goujate que dix années, au moins, de prostitution
sur vingt-cinq n'avaient pu flétrir. Et Dieu sait pourtant l'effroyable
périple de ce paquebot de turpitudes !
Née dans un port breton, d'une ribaude à matelots
malencontreusement fruitée par un cosmopolite inconnu, nourrie, on ne
savait comment, dans cet égout, polluée dès son enfance, putréfiée à
dix ans, vendue par sa mère à quinze, on l'avait vue se débiter dans
toutes les halles à poisson de la luxure, se détailler à la main sur
tous les comptoirs du stupre, pendre à tous les crocs de la grande
triperie du libertinage.
Le boulevard Saint-Michel l'avait assez connue, cette rousse
audacieuse qui avait l'air de porter sur sa tête tous les incendies
qu'elle allumait dans les reins juvéniles des écoles.
Elle ne passait pas généralement pour une bonne fille.
Quoiqu'elle eût fait d'étranges coups de tête pour des hommes qu'elle
prétendait avoir aimés, cette avide guerrière se livrait à de
terrifiques déprédations qui la rendaient infiniment redoutable aux
familles. A l'exception de quelques rares et singuliers caprices qui
lui faisaient mettre parfois dans son lit des vagabonds sans asile, --
et qu'on expliquait inexactement par la fangeuse nostalgie de sujétion
particulière à ces réfractaires -- ses caresses les plus authentiques
étaient d'une vénalité escaladante, qui montait jusqu'au lyrisme. Elle
avait gardé cette ingénuité de croire fermement que les hommes qui la
désiraient étaient tous des apoplectiques d'argent qu'aucune saignée ne
pouvait jamais anémier.
Sa cupidité fort à craindre n'était pourtant pas hideuse.
Elle vidait facilement son porte-monnaie dans la main de ses camarades
moins achalandées et, quelquefois même, ne se refusait pas la fantaisie
d'inviter brusquement le premier mendiant guenilleux qu'on rencontrait,
à l'inexprimable consternation du type, horripilé de ce convive et menacé, -- s'il aventurait un mot séditieux, -- de l'apparition d'Adamastor.
XXII
Marchenoir avait été désigné pour retirer ce Maëlstrom de la
circulation. Il n'y pensait guère, pourtant, quand la chose lui arriva.
Il commençait à peine à se remettre et à se radouber de l'énorme
tourmente de coeur qui vient d'être racontée. Il ne se sentait
nullement disposé à recommencer ces sauvetages, ces rédemptions de
captives qui lui avaient coûté si cher et qui avaient été si nombreux
en une dizaine d'années, quoique les deux plus considérables seulement
aient dû être mentionnés, à cause de leur durée et du tragique de leur
dénouement.
D'ailleurs, une grande révolution s'était faite en lui, fort
antérieure à la récente catastrophe. Il vivait dans la continence la
plus ascétique et les sophismes de la chair n'avaient plus aucune part
aux déterminations victorieuses de sa volonté. Parvenu enfin à la
plénitude de sa force intellectuelle et physiologique, il était, de
tous les hommes, le plus tendre et le plus inséductible.
Aucune circonstance dramatique ne signala le commencement de
ses relations avec la Ventouse. Ayant cessé, depuis Leverdier, le
famélique vagabondage de ses débuts, gagnant à peu près sa vie et,
aussi, souvent celle des autres, par diverses industries dont la
littérature était la moins lucrative, connu déjà par des scandales de
journaux et même un peu célèbre, ce sombre individu, si différent de
tout le monde et qui ne parlait jamais à personne, intrigua fortement
la bohémienne qui le voyait habituellement déjeuner à quelques pas
d'elle, dans un petit restaurant du carrefour de l'Observatoire. Ce fut
à un point qu'elle prit des informations et rêva d'exercer sur lui son
ascendant.
Le manège de circonvallation fut banal, comme il convenait,
et tout à fait indigne de la majesté de l'histoire. Elle obtint ceci
que Marchenoir, très doux sous son masque de fanatique, répondit, sans
même fixer les yeux sur elle, aux remarques saugrenues qu'elle
supposait grosses d'une conversation, par d'inanimés monosyllabes qu'on
aurait crus péniblement tirés à la poulie du fond d'un puits de
silence.
Exaspérée de ce médiocre résultat, eue lui dit un jour :
-- Monsieur Marchenoir, j'ai envie de vous et je vous désire, voulez-vous coucher avec moi ?
-- Madame, répondit l'autre avec simplicité, vous tombez fort mal, je ne me couche jamais.
Et c'était vrai. Il travaillait jour et nuit avec furie et
ne dormait qu'un petit nombre d'heures dans un fauteuil, ce qui fut
laconiquement expliqué.
Cette rousse, très stupéfaite, entreprit alors le seul
déballage nouveau pour elle, des sages remontrances. Elle parla comme
une mère prudente de la nécessité d'une meilleure hygiène, de la
longueur des jours et du nécessaire repos des nuits, faites pour
dormir, assurait-elle. Enfin, elle crut discerner le besoin pour un homme de pensée d'avoir quelqu'un qui s'occupât de ses petites affaires, etc. Marchenoir paya son déjeuner et ne revint plus.
Un mois après, rentrant chez lui par un minuit très froid,
il la trouva accroupie et grelottante sur le seuil de sa porte. Il ne
demanda aucune explication, la fit entrer dans sa chambre, alluma du
feu, lui montra son lit et se mit au travail. Pas un mot n'avait été
prononcé.
Elle vint lui passer ses superbes bras autour du cou.
-- Je t'aime, lui souffla-t-elle, je suis folle de toi. Je
ne sais pas ce que j'ai. Je ne voulais plus penser à ce caprice que
j'avais eu de te tenir dans mes bras, mais ce soir, je me serais
traînée sur les genoux pour venir ici. Je vois bien que tu n'es pas
comme les autres et que tu dois fièrement me mépriser. Tant pis,
dis-moi ce que tu voudras, mais ne me repousse pas.
Et l'impudique vaincue craignant de déplaire par un baiser, se coula par terre à ses pieds et fondit en larmes.
Marchenoir eut le frisson de la mort. -- Ne sera-ce donc
jamais fini ? pensa-t-il. Il se pencha et partageant l'épaisse
chevelure de cette Salamandre en abîme, ondée de flammes, --
avec une douceur qui était presque de la tendresse, il lui raconta sa
pauvreté et son deuil immense ; il lui représenta, sans espoir d'être
compris, l'impossibilité de nouer ou de ficeler deux existences telles
que les leurs et son horreur, désormais insurmontable, de tout partage
aussi bien dans le passé que dans l'avenir.
A ce mot de partage, la belle fille redressa la tête
et, sans vouloir se relever, croisant ses mains en suppliante sur les
genoux du maître qu'elle s'était choisi :
-- Pardonnez-moi de vous aimer, dit-elle, d'une voix
singulièrement humble. Je sais que je ne vaux rien et que je ne mérite
pas que vous fassiez attention à moi. Mais il ne peut y avoir de
partage. Vous m'avez prise et je ne peux plus être qu'à vous, à vous
seul. Les infamies de mon passé, je me les reproche comme des
infidélités que je vous aurais faites. Vous êtes un homme religieux,
vous ne me refuserez pas de sauver une malheureuse qui veut se
repentir. Laissez-moi près de vous. Je ne vous demande pas même une
caresse. Je vous servirai comme une pauvre domestique, je travaillerai
et deviendrai peut-être une bonne chrétienne pour vous ressembler un
peu. Je vous en supplie, ayez pitié de moi !
Jamais Marchenoir n'avait été si bien ajusté. Il ne se crut
pas le droit de renvoyer au marché cette esclave qui lui paraissait
s'offrir encore plus à son Dieu qu'à lui. Tous les dangers qui peuvent
résulter pour un catholique exact d'une si prochaine occasion
habituelle de manquer de continence, il les accepta, avec la certitude
résignée de compromettre et de surcharger abominablement sa vie.
Quelques jours après, il s'installait avec Véronique, rue
des Fourneaux, au fond de Vaugirard, dans un petit appartement
d'ouvrier. Alors, commença cette cohabitation tant calomniée de deux
êtres absolument chastes, à la fois si parfaitement unis et si
profondément séparés. La formidable machine à vanner les hommes qui
s'était appelée la Ventouse devint, par miracle, une fille très pure et
un encensoir toujours fumant devant Dieu. Les pratiques religieuses,
d'abord commencées en vue de s'identifier avec l'homme qu'elle aimait,
devinrent bientôt un besoin de son amour, son amour même, transfiguré,
transporté dans l'infini !
XXIII
Il y eut peu de monde à l'enterrement, les pauvres cercueils
n'étant pas, à Périgueux plus qu'ailleurs, convoyés par des multitudes.
Il est vrai que Marchenoir, ayant oublié jusqu'aux noms de la plupart
de ses concitoyens d'autrefois, s'était borné à faire insérer dans L'Écho de Vésone
un entrefilet de convocation générale aux obsèques du défunt.
D'ailleurs, la Liturgie mortuaire de l'Église, -- la plus grande chose
terrestre à ses yeux, -- agissait sur tout son être, en cette
circonstance, avec une force inouïe et l'exiguïté du bétail condolent
ne fut inaperçue que de lui.
Pour un pareil désenchanté de la vie, qui n'en connut jamais
que les plus atroces rigueurs, et qui semblait avoir été créé eunuque
aux joies de ce monde, il y avait dans l'appareil religieux de la mort
une force de vertige qui le confisquait tout entier avec un absolu
despotisme. C'était la seule majesté à laquelle ce révolté ne résistât
pas. On l'avait vu souvent suivre des enterrements d'inconnus et il
fallait qu'il fût bien pressé pour ne pas entrer dans une église
lorsque le seuil tendu de noir l'avertissait de quelque cérémonie
funèbre. Combien d'heures il avait passées dans les cimetières de
Paris, à des distances infinies du vacarme social, déchiffrant les
vieilles tombes et les surannées épitaphes des adolescents en
poussière, dont les contemporains étaient aujourd'hui des ancêtres et
dont personne au monde ne se souvenait plus !
Aux yeux de ce contempteur universel, la Mort était vraiment
la seule souveraine qui eût le pouvoir d'ennoblir tout de bon la
fripouille humaine. Les médiocres, les plus abjects lui devenaient
augustes aussitôt qu'ils commençaient à pourrir. La charogne du plus
immonde bourgeois se calant et se cantonnant dans sa bière pour une
sereine déliquescence lui paraissait un témoignage surprenant de
l'originelle dignité de l'homme.
Cette irraisonnée induction, venant à refluer intérieurement
sur le plexus syllogistique de son esprit, Marchenoir avait toujours
été rempli de conjectures devant tous les signes funèbres. Sans doute,
les oracles de la foi touchant les fins dernières et l'ultime
rétribution de l'animal responsable suffisaient à ce croyant. Mais le
visionnaire qui était au fond du croyant avait de bien autres
exigences, que Dieu seul, sans doute, eût été capable de satisfaire.
Précisément, ce mot d'exigence le faisait bondir. Lui que la
mort avait tant déchiré, il se raidissait, en des transports de rage,
contre la rhétorique de résignation, qui nomme repos ou sommeil
la liquéfaction des yeux et le rongement des mains de l'être aimé, et
le grouillement d'helminthes de sa bouche, et tous les viols
inexprimables de la matière sur cette argile si vainement spiritualisée
! Il trouvait que l'exigence n'était vraiment pas du côté d'un homme à
qui on prenait sa femme ou son enfant, pour en faire il ne savait quoi,
et qu'on priait d'attendre jusqu'à la consommation des siècles !
Si ce n'était pas là une dérision à faire crouler les
étoiles, c'était terriblement demander en échange de dons si précaires
! Même en sachant tout, ce serait intolérable, et la vérité, c'est
qu'on ne sait rien, absolument rien, sinon ce que le christianisme a
voulu nous dire.
Mais quoi ! c'est un atome d'espérance pour contrepeser un
mont de terreurs ! La religion seule donne la certitude de
l'immortalité, mais c'est au prix de l'enfer possible, de la défiguration sans retour, du monstre éternel !
Cette pauvre créature qu'il pleure, ce misérable, et qu'il
appelle en de désolées clameurs du fond de ses nuits, -- qui fut son
paradis terrestre, son arbre de vie, son rafraîchissement, sa lumière
et sa paix dans ses combats, -- qu'il n'aille pas s'imaginer, au moins,
qu'il lui suffise de l'avoir vu mourir et d'avoir livré le déplorable
corps aux dévorants hideux qui sont sous la terre. Si son âme est
profonde, tout cela n'est que le commencement des douleurs.
Il y a, -- qui ne l'oublie pas ! -- le ciel et l'enfer,
c'est-à-dire une chance de béatitude contre dix-sept cent mille de
malédiction et de hurlements sempiternels, ainsi que l'enseigne
Monsieur Saint Thomas d'Aquin, dont le Bon Pasteur ne paraît pas avoir
prévu les doctrines !
Les irrésistibles entraînements de coeur qui jetèrent dans
ses bras l'infortunée, les caresses presque chastes, mais non permises,
qui lui faisaient oublier, un instant, l'abomination de sa misère, --
pendant qu'il s'attendrit confortablement sous les marronniers en
fleur, -- elle est probablement en train de les expier d'une façon
qu'on ne pourrait pas, sans crever de rire, le voir entreprendre de
conjecturer.
C'est toute la puissance divine qui est en armes pour
supplicier cette douce fillette qui buvait les pleurs de ses yeux et
qui se mettait à genoux pour laver ses pieds en sang, quand il avait
trop marché pour sa rédemption. C'est maintenant contre elle toute une
armée de Xerxès d'épouvantements. La plus intime essence du feu sera
tirée de l'actif noyau des astres les plus énormes, pour une
inconcevable flagrance de tortures qui n'auront jamais de fin.
Cette affreuseté de la putréfaction sépulcrale qui est à faire se
cabrer les cavalcades de l'Apocalypse, -- ah ! ce n'est rien, c'est la
beauté même, comparée à l'infamation surnaturelle de l'image de Dieu
dans ce brûlant pourrissoir !
Le désolé catholique avait eu souvent de ces pensées qui le
roulaient par terre, rugissant, épileptique, écumant d'horreur. -- Dix
mille ans de séparation, criait-il, je le veux bien, mais au moins que
je sache où ils sont, ceux que j'ai aimés !
Obsécration insensée d'une âme ardente ! Il aurait tout
accepté, le diadème de crapauds, le mouvant collier de reptiles, les
yeux de feu luisant au fond des arcades de vermine, les bras visqueux,
tuméfiés, pompés par les limaces ou les araignées, et l'épouvantable
ventre plein d'antennes et d'ondulements, -- enfin des apparitions à le
tuer sur place, -- s'il eût été possible d'apprendre quelque chose au
prix de cette monstrueuse profanation de ses souvenirs !
Et maintenant, au bord de la fosse où, le prêtre étant
parti, les pelletées de terre tombaient comme des pelletées de siècles
sur le nouveau stagiaire de l'éternité, il ne trouvait, en fin de
compte, d'autre refuge que la Prière. Cette âme lassée ne s'épuisait
plus en sursauts et en convulsions inutiles. Catholique étonnamment
fidèle, il s'arrangeait pour retenir le dogme tridentin de l'enfer
interminable, en écartant l'irrévocabilité de la damnation. Il
avait trouvé le moyen de mettre debout et de donner le souffle de vie à
cette antinomie parfaite qui ressemblait tant à une contradiction dans
les termes, quoiqu'elle devînt une opinion singulièrement plausible
quand il l'expliquait. Mais la prière seule lui était vraiment
bienfaisante, -- l'infinie simplicité de la prière par laquelle une vie
puissante et cachée sourdait tout au fond de lui, par-dessous les plus
ignorés abîmes de sa pensée...
Il resta longtemps à genoux, si longtemps que les fossoyeurs
achevèrent leur besogne et, pleins d'étonnement, l'avertirent qu'on
allait fermer la porte du cimetière. Il eut une satisfaction à s'en
aller seul, ayant fort redouté les crocodiles du sympathique regret.
Son départ de Périgueux était fixé pour le lendemain et il se proposait
de ne voir personne. Il rentra donc immédiatement, se fit apporter une
nourriture quelconque et passa une partie de la nuit à écrire la lettre
suivante à son ami Leverdier.
XXIV
_J'ai reçu ton argent, mon fidèle, mon unique Georges. Je
ferai ce que tu me conseilles de faire, comme si c'était la Troisième
Personne divine qui eût parlé, et voilà tout mon remerciement. J'arrive
du cimetière et je pars demain pour la Grande Chartreuse.
Je t'écris afin de me reposer en toi des émotions de ces
derniers jours. Elles ont été grandes et terribles. Une virginité de
coeur m'a été refaite, je pense, tout exprès pour que je visse expirer
mon père que je ne croyais, certes, pas aimer tant que cela. Tu sais
combien peu de place il avait voulu garder dans ma vie. Nous nous
étions endurcis l'un contre l'autre, depuis longtemps, et je
n'attendais rien de plus que cette obscure trépidation que donne à des
mortels la vision immédiate et sensible de la mort. Il s'est trouvé
qu'il m'a fallu prendre une hache et trancher des câbles pour échapper
à ce trépassé qu'on portait en terre...
Je suis saturé, noyé de tristesse, mon ami, ce qui ne me
change guère, tu en conviendras, mais la grande crise est passée et le
voyage de demain m'apparaît comme une de ces aubes glacées et
apaisantes que je voyais poindre, il y a deux ans, du fond de mon lit
de fiévreux après une nuit de fantômes. Ils encombrent désormais ma
vie, les fantômes ! ils m'environnent, ils me pressent comme une
multitude, et les plus à redouter, hélas ! ce sont encore les innocents
et les très pâles qui me regardent avec des yeux de pitié et qui ne me
font pas de reproches !
Je viens de parcourir, en gémissant, cette pauvre maison de
mon père où je suis né, où j'ai été élevé et qu'il va falloir vendre
pour payer d'anciennes dettes, ainsi qu'on me l'a expliqué. La
mélancolique sonorité de ces chambres vides, plafonnées, pour mon
imagination, de tant de souvenirs anciens, a retenti profondément en
moi. Il m'a semblé que j'errais dans mon âme, déserte à jamais.
Pardonne-moi, mon bon Georges, ce dernier mot. Je crois que
je ne pourrai jamais dire exactement ce que tu es pour le sombre
Marchenoir. J'ai eu un frère aîné mort très jeune, dans la même année
que ma mère. Tout à l'heure, j'ai retrouvé des objets enfantins qui lui
ont appartenu. Je t'en ai déjà parlé. Il s'appelait Abel et c'est, sans
doute, ce qui détermina mon père à m'accoutrer de ce nom de Caïn dont
je suis si fier. Je l'aurais peut-être aimé beaucoup s'il avait pu
vivre, mais je ne me le représente pas comme toi et je ne te nommerais
pas volontiers mon frère.
Tu es autre chose, un peu plus ou un peu moins, je ne sais
au juste. Tu es mon gardien et mon toit, mon holocauste et mon
équilibre ; tu es le chien sur mon seuil ; je ne sais pas plus ce que
tu es que je ne sais ce que je suis moi-même. Mais, quand nous serons
morts à notre tour, si Dieu veut faire quelque chose de nos poussières,
il faudra qu'il les repétrisse ensemble, cet architecte, et qu'il y
regarde à trois fois avant d'employer l'étrange ciment qui lui collera
ses mains de lumière !
Tu as sans doute raison de me reprocher d'avoir écrit à
Dulaurier et j'ai raison aussi, très probablement, de l'avoir fait. Il
a jugé convenable de me répondre par une lettre qui le déshonore.
N'est-ce pas là un beau résultat ? Tout ce que tu m'écris de lui, il a
pris la peine de me l'écrire lui-même. Le pauvre garçon ! c'est à peine
s'il se cache de la terreur que je lui inspire.
Franchement, j'avais cru que ce sentiment bien connu de moi,
à défaut de magnanimité, vaincrait son avarice et le déterminerait à me
rendre le facile service que je lui demandais. Il a eu la bonté de me
conseiller la fosse commune, en me rappelant à l'humilité
chrétienne. Pour être si imprudent, il faut qu'il me croie tout à fait
vaincu, autrement ce serait par trop bête d'outrager un homme dont la
mémoire est fidèle et qui a une plume pour se venger !
Quant au docteur, je ne l'avais pas prévu dans cette
affaire. Ah ! ils sont dignes de s'estimer et de se chérir, ces
négriers de l'amitié qui m'ont jeté par-dessus bord à l'heure de
prendre chasse, et qui mettraient à mes pieds les trésors de leur
dévouement si j'obtenais un succès qui me rendît formidable ! Avec
quelle joie je leur ai renvoyé leur argent, tu le devines sans peine.
Mais laissons cela. J'ai reçu la visite du notaire de la
famille. Je lui suppose d'autres clients, car il est gras et luisant
comme un lion de mer. Cet authentique personnage m'apportait d'infinies
explications auxquelles je n'ai rien compris, sinon que mon père,
vivant uniquement d'une pension de retraite, ne laisse absolument que
sa maison et le mobilier, l'un et l'autre de peu de valeur, ce que je
savais aussi bien que lui. Mais il m'a révélé certaines dettes que
j'ignorais. Il faut tout vendre et l'acquéreur est déjà trouvé,
paraît-il. J'ai même cru démêler que je pouvais bien n'en être séparé
que de l'envergure d'un large soufflet. N'importe, j'ai signé ce qu'il
a fallu, le drôle ayant tout préparé d'avance. Les pauvres n'ont pas
droit à un foyer, ils n'ont droit à rien, je le sais, et je me suis
cerclé le coeur avec le meilleur métal de ma volonté pour signer plus
ferme.
On me fait espérer un reliquat de quelques centaines de
francs qui me seront envoyés, le tripotage consommé. Ce sera mon
héritage. Si ton général des Chartreux veut me gratifier de son côté,
il m'en coûtera peu de recevoir l'aumône de sa main. Nous pourrons,
alors, faire l'acquisition d'un nouveau cheval de bataille pour la
revanche ou pour la mort. J'ai le pressentiment que ce sera plutôt la
mort et je crois vraiment qu'il me faudrait la bénir, car je commence à
furieusement me lasser de jouer les Tantales de la justice !
Dis à ma chère Marie l'Égyptienne qu'elle continue de prier
pour moi dans le désert de notre aride logement. Elle ne pourrait rien
faire qui me fût plus utile. Tu ne comprends pas trop bien tout cela,
toi, mon pauvre séide. Tu ne sais que souffrir et te sacrifier pour mon
service, comme si j'étais un Manitou de première grandeur, et la
merveille sans rivale de cette fille consumée de l'amour mystique est
presque entièrement perdue pour toi. Tous les prodiges de l'Exode
d'Égypte se sont accomplis en vain, sous tes yeux, en la personne de
cette échappée à l'ergastule des adorateurs de chats et des mangeurs de
vomissements à l'oignon de la Luxure.
Pour moi, je grandis chaque jour dans l'admiration et je
m'estime infiniment honoré d'avoir été choisi pour récupérer cette
drachme perdue, cette perle évangélique flairée et contaminée par le
groin de tant de pourceaux.
Il est étrange que je sois précisément l'homme qu'il fallait
pour rapprocher deux êtres si exceptionnels et si parfaitement
dissemblables. Dans votre émulation à me chérir, c'est toi, l'homme de
glace, qui me brûles et c'est elle, l'incendiée, qui me tempère. Tu ne
te rassasies jamais de ce que tu nommes mes audaces et elle tremble
parfois de ce qu'elle appelle naïvement mes justices. En même
temps, vous vous reprochez l'un à l'autre de m'exaspérer. Chers et
uniques témoins de mes tribulations les plus cachées, vous êtes bien
inouïs tous les deux et nous faisons, à nous trois, un assemblage bien
surprenant !
Aujourd'hui, tu m'envoies à la Chartreuse du même air
d'oracle dont tu voulus, autrefois, me détourner d'aller à la Trappe.
Seulement, cette fois, je t'obéis sans discussion et même avec autant
d'allégresse qu'il est possible. Tel est le progrès de ton génie.
Tu te portes garant de la roborative et intelligente
hospitalité des Chartreux. Je le crois volontiers. Cependant il est peu
probable que j'écrive beaucoup dans leur maison. Mais je ferai de
l'ordre dans le taudion de mes pensées et je ferai passer le fleuve de
la méditation la plus encaissée, au travers des écuries d'Augias de mon
esprit.
Quel livre pourrait être le mien, pourtant, si j'enfantais ce que j'ai conçu ! Mais quel accablant, quel formidable sujet ! Le Symbolisme de l'histoire,
c'est-à-dire l'hiérographie providentielle, enfin déchiffrée dans le
plus intérieur arcane des faits et dans la kabale des dates, le sens absolu des signes chroniques, tels que Pharsale, Théodoric, Cromwell ou l'insurrection du 18 mars, par exemple, et l'orthographe conditionnelle
de leurs infinies combinaisons ! En d'autres termes, le calque linéaire
du plan divin rendu aussi sensible que les délimitations géographiques
d'un planisphère, avec tout un système corollaire de conjecturales
aperceptions dans l'avenir !!! Ah ! ce n'est pas encore ce livre qui me
fera populaire, en supposant que je puisse le réaliser !
Je te quitte, mon ami, la fatigue m'écrase et l'heure galope
avec furie. J'ai hâte de fuir cette ville où je n'ai que des souvenirs
de douleurs et des perspectives de dégoût. Or, j'ai beaucoup à brûler,
avant mon départ, dans cette maison qu'on va vendre. Je ne veux pas de
profanations. Mais ça ne va pas être fertile en gaîté, non plus, cette
exécution de toutes les reliques de mon enfance !... Bonsoir, mes chers
fidèles, et au revoir dans quelques semaines._
MARIE-JOSEPH CAIN MARCHENOIR
DEUXIEME PARTIE
XXV
Le surlendemain, Marchenoir commençait à pied l'ascension du
Désert de la Grande-Chartreuse. Lorsqu'il eut franchi ce qu'on appelle
l'entrée de Fourvoirie, rainure imperceptible entre deux rocs
monstrueux, au-delà desquels la vie moderne paraît brusquement
s'interrompre, une sorte de paix joyeuse fondit sur lui. Il allait
enfin savoir à quoi s'en tenir sur cette Maison fameuse dans la
Chrétienté, -- si bêtement entrevue, de nos jours, à travers les fumées
de l'alcoolisme démocratique, -- ruche alpestre des plus sublimes
ouvriers de la prière, de ceux-là qu'un vieil écrivain comparaît aux
Brûlants des cieux et qu'il appelait, pour cette raison, les "Séraphins
de l'Église militante !"
Les gens badigeonnés d'une légère couche de christianisme
qui veulent que les pèlerinages soient commodes, affirment sous serment
que le monastère est inaccessible dans la saison des neiges. L'effet
heureux de ce préjugé est une restitution périodique de l'antique
solitude cartusienne tant désirée par saint Bruno pour ses religieux !
L'énorme affluence des voyageurs, dans ce qu'on est convenu
d'appeler la belle saison, doit être, pour les solitaires, une bien
pesante importunité. La foi du plus grand nombre de ces curieux
n'aurait certainement pas la force évangélique qui fait bondir les
montagnes, et beaucoup viennent et s'en vont qui n'ont pas d'autre
bagage spirituel que le très sot journal d'un touriste sans ingénuité.
N'importe ! ils sont reçus comme s'ils tombaient du ciel, aérolithes
mondains de peu de fulgurance, qui ne déconcertent jamais
l'accueillante résignation de ces moines hospitaliers
La Grande-Chartreuse doit donc être visitée en hiver par
tous ceux qui veulent se faire une exacte idée de cette merveilleuse
combinaison de la vie érémitique et de la vie commune qui caractérise
essentiellement l'Ordre cartusien, et dont la triomphante expérience
accomplit, tout à l'heure, son huitième siècle.
Fondée en 1084, la famille de saint Bruno, -- rouvre
glorieux qui couvrit le monde chrétien de sa puissante frondaison, --
seule entre toutes les familles religieuses, a mérité ce témoignage de
la Papauté : "Cartusia nunquam reformata, quia nunquam deformata, l'ordre des Chartreux, ne s'étant point déformé, n'a jamais eu besoin d'être réformé."
Dans un siècle aussi jeté que le nôtre aux lamproies ou aux
murènes de la définitive anarchie qui menace de faire ripaille du
monde, il est au moins intéressant de contempler cet unique monument du
passé chrétien de l'Europe, resté debout et intact, sans ébranlement et
sans macule, dans le milieu du torrent des siècles.
_D'où cela vient-il ? -- dit un auteur chartreux
contemporain. -- De la sagesse qui accompagne nécessairement les
résolutions du Définitoire, puisque ses Ordonnances n'obligent qu'après
avoir été mises à l'essai ; puisque ces Constitutions doivent être
approuvées par ceux qui ne les ont pas faites. Ce qui nous a sauvés,
c'est ce Définitoire libre, impartial, toujours indépendant, puisque
les religieux qui peuvent et doivent le composer arrivent en Chartreuse
ignorants ou incertains de leur nomination ; ils y viennent alors sans
idées préconçues, sans parti pris : la brigue et la cabale seraient
impossibles.
Dans les séances annuelles du Chapitre Général, la première
occupation de cette assemblée est de former le Définitoire, composé de
huit Définiteurs nommés au scrutin secret et n'ayant point fait
partie du Définitoire de l'année précédente. Ce Définitoire, sous la
présidence du R. P. Général, est chargé du bien de tout l'Ordre et
exerce, conjointement avec le chef suprême, la plénitude du pouvoir, en
vue d'ordonner, de statuer et de définir.
Ce qui nous a sauvés, c'est l'énergie de cette espèce de
concile, composé de membres de différentes nations qui, pour la
plupart, n'ont point vécu et ne doivent point se retrouver avec ceux
qu'ils frapperont d'une juste sentence. Parfaitement libre, il n'a
jamais reculé, en aucune occasion, devant un coup d'énergie. Jamais,
dans l'Ordre entier, jamais, dans une Province un abus n'a été
approuvé, même tacitement ; nous pouvons même dire, histoire en main,
que jamais un manquement grave aux Règles fondamentales de la vie
cartusienne n'a été toléré dans aucune Chartreuse. Le Définitoire a
averti, patienté, insisté, menacé ; enfin, il a pris un moyen extrême,
mais décisif, en vue du bien commun : il a rejeté telle maison qui
n'observait plus la Règle dans son entier et refusait de s'amender et
de se soumettre ; il l'a rejetée, déclarant que ni les personnes ni les
biens n'appartenaient plus à l'Ordre, laissant aux réfractaires,
édifices, rentes, propriétés, tout, excepté le nom de Chartreux et la
Règle de saint Bruno. Cartusia nunquam deformata, parce que dès
que l'Ordre prit de l'extension, au commencement du douzième siècle,
nos ancêtres surent nous donner une Constitution aussi forte qu'elle
était large, aussi sage qu'elle était gardienne de la seule vraie
liberté qui consiste, non point à pouvoir faire le mal ou le bien,
mais, au contraire. à être dans l'heureuse nécessité de ne faire que le
bien, tout en choisissant, parmi ce qui est bien, ce qui nous paraît le
meilleur._
Du reste, il suffit de franchir les limites de ce célèbre
Désert pour sentir l'absence soudaine du dix-neuvième siècle et pour
avoir, autant que cela est possible, l'illusion du douzième. Mais il
faut que la route ne soit pas encombrée par les caravanes tapageuses de
la Curiosité. Alors, c'est vraiment le Désert sourcilleux et formidable
que Dieu lui-même, dit-on, avait désigné à son serviteur Bruno et à ses
six compagnons pour que leur postérité spirituelle y chantât, pendant
huit cents ans, au moins, dans la paix auguste des hauteurs, la
Jubilation de la terre devant la face du Seigneur Roi. Jubilate Deo omnis terra... Jubilate in conspectu Regis Domini !
Marchenoir n'avait jamais savouré si profondément la beauté
religieuse et pacifiante du silence que dans cette montée de la
Grande-Chartreuse, entre Saint-Laurent-du-Pont et le monastère. La nuit
avait été fort neigeuse et le paysage entier, vêtu de blanc comme un
chartreux, éclatait aux yeux sous la mateur grise d'un ciel bas et
lourd qui semblait s'accouder sur la montagne. Seul, le torrent qui
roule au fond de la gorge sauvage tranchait par son fracas sur
l'immobile taciturnité de cette nature sommeillante. Mais, -- à la
manière d'une voix unique dans un lieu très solitaire, -- cette clameur
d'en bas, qui montait en se dissolvant dans l'espace, y était dévorée
par ce silence dominateur et le faisait paraître plus profond encore et
plus solennel.
Il se pencha pour regarder en rêvant cette eau folle et bondissante, qu'on appelle si improprement le Guiers-Mort,
et dont la couleur, pareille au bleu de l'acier quand elle se
précipite, ressemble à une moire verte ondulée d'écume, quand elle se
recueille, en frémissant, dans une conque de rochers, pour un élan plus
furieux et pour une chute plus irrémédiable.
Il se prit à songer à l'énorme durée de cette existence de
torrent qui coule ainsi, pour la gloire de Dieu, depuis des milliers
d'années, bien moins inutilement sans doute, que beaucoup d'hommes qui
n'ont certes pas sa beauté et qu'il a l'air de fuir en grondant pour
n'avoir pas à refléter leur image. Il se souvint que saint Bernard,
saint Franchis de Sales et combien d'autres, après saint Bruno, étaient
venus en ce lieu ; que des pauvres ou des puissants, évadés du monde,
avaient passé par-là, pendant une moitié de l'histoire du
christianisme, et qu'ils avaient dû être sollicités, comme lui-même,
par cette figure, perpétuellement fuyante, de toutes les choses du
siècle...
Une méditation de cette sorte et dans un tel endroit est
singulièrement puissante sur l'âme et recommandable aux ennuyés et aux
tâtonnants de la vie. Marchenoir, aussi blessé et aussi saignant que
puisse l'être un malheureux homme, sentit une douceur infinie, un calme
de bonne mort, insoupçonné jusqu'à cet instant. Il se baigna dans
l'oubli de ses douleurs immortelles, hélas ! et qui devaient, un peu
plus tard, le ressaisir. A mesure qu'il montait, sa paix grandissait en
s'élargissant, tout son être se fondait et s'évaporait dans une suavité
presque surhumaine.
Une page adorable de naïveté qu'il avait autrefois apprise
par coeur, tant il la trouvait belle, lui revenait à la mémoire et
chantait en lui, comme une harpe d'Eole de fils de la Vierge animée par
les soupirs des séraphins.
Cette page, il l'avait trouvée dans une ancienne Vie
de ce célèbre père de Condren, dont la doctrine était si sublime,
paraît-il, que le cardinal de Bérulle écrivait à genoux tout ce qu'il
lui entendait dire. Voici en quels termes cet étonnant personnage
s'exprimait sur les Chartreux :
Ce sont des hommes choisis de Dieu pour exprimer, le plus
naïvement et exactement qu'il est possible à des créatures humaines,
l'état de ceux que l'Écriture appelle les enfants de la
Résurrection, _et pour vivre dans un corps mortel, comme s'ils étaient
de purs esprits immortels. Ils sont donc sans cesse élevés hors
d'eux-mêmes dans une contemplation des choses divines ; il n'y a point
de nuit pour eux, puisque c'est durant les ténèbres de la terre qu'ils
font les saintes opérations des enfants de lumière. Ils sont tous
honorés du saint caractère de la Prêtrise, comme saint Jean témoigne
que tous les saints seront prêtres dans le ciel. Leurs habits sont de
la couleur de ceux des Anges, lorsqu'ils apparaissent aux hommes ; leur
modestie et leur innocence est un tableau de la sage simplicité et de
la droiture des Bienheureux.
Leur habitation dans les montagnes de la Grande-Chartreuse
n'est point un séjour pour des personnes du monde ; il faut n'avoir
rien que l'esprit pour subsister dans une telle demeure. Aussi, peut-on
sortir des tombeaux de toutes sortes de monastères pour aller revivre
parmi ces saints ressuscités, mais lorsqu'on est parvenu dans ce
Paradis, il n'y a plus rien à espérer sur la terre. On y peut venir de
tous les endroits du monde, même des plus sacrés, mais lorsqu'on est
arrivé dans cette Maison de Dieu et cette Porte du Ciel, il faut être saint ou on ne le deviendra jamais !_
-- Etre saint ! cria Marchenoir, comme en délire, qui
peut l'espérer ?... Job, dont on célèbre la patience, a maudit le
ventre de sa mère, il y a quatre mille ans, et il faut des centaines de
millions de désespérés et d'exterminés pour faire la bonne mesure des
souffrances que l'enfantement d'un unique élu coûte à la vieille
humanité !... Sera-ce donc toujours ainsi, ô Père céleste, qui avez
promis de régner sur terre ?...
XXVI
L'ensemble des constructions de la Grande-Chartreuse couvre
une étendue de cinq hectares et ses bâtiments sont abrités par quarante
mille mètres carrés de toiture. Au seul point de vue topographique ces
chiffres justifient suffisamment l'épithète de grande inséparable du nom de Chartreuse, quand on veut désigner ce caput sacrum de toutes les chartreuses de la terre. On dit la Grande-Chartreuse comme on dit Charlemagne.
Écrasée une première fois par une avalanche, au lendemain de
sa fondation, et reconstruite presque aussitôt sur l'emplacement
actuel, moins exposé à la chute des masses neigeuses ; saccagée deux
fois de fond en comble par les calvinistes et les révolutionnaires,
cette admirable Métropole de la Vie contemplative a été incendiée huit
fois en huit siècles. Ces huit épreuves par le feu, symbole de l'Amour,
rappellent à leur manière les huit Béatitudes évangéliques, qui
commencent par la Pauvreté et finissent par la Persécution.
Enfin, le 14 octobre 1792, la Grande-Chartreuse fut fermée
par décret de l'Assemblée nationale et rouverte seulement le 8 juillet
1816. Pendant vingt-quatre ans, cette solitude redevint muette, de
silencieuse qu'elle avait été si longtemps, muette et désolée comme ces
cités impies de l'Orient que dépeuplait la colère du Seigneur.
C'est qu'il lui fallait payer pour tout un peuple insolvable
que pressait l'aiguillon du châtiment, en accomplissement de cette loi
transcendante de l'équilibre surnaturel, qui condamne les innocents à
acquitter la rançon des coupables. Nos courtes notions d'équité
répugnent à cette distribution de la Miséricorde par la Justice. Chacun pour soi, dit notre bassesse de coeur, et Dieu pour tous.
Si, comme il est écrit, les choses cachées nous doivent être révélées
un jour, nous saurons, sans doute à la fin, pourquoi tant de faibles
furent écrasés, brûlés et persécutés dans tous les siècles ; nous
verrons avec quelle exactitude infiniment calculée furent réparties, en
leur temps, les prospérités et les douleurs, et quelle miraculeuse
équité nécessitait passagèrement les apparences de l'injustice !
Chose digne de remarque, la Grande-Chartreuse continua
d'être habitée. Un religieux infirme y resta et n'y fut jamais
inquiété, bien qu'il portât toujours l'habit. Le 7 avril 1805, --
c'était le dimanche des Rameaux, -- on le trouva mort dans sa cellule,
à genoux à son oratoire ; il avait rendu son âme à Dieu, en priant. Peu
de jours après, Chateaubriand visitait la Grande-Chartreuse.
Je ne puis décrire, dit-il dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, les
sensations que j'éprouvai dans ce lieu ! les bâtiments se lézardaient
sous la surveillance d'une espèce de fermier des ruines ; un frère lai
était demeuré là pour prendre soin d'un solitaire infirme qui venait de
mourir. La religion avait imposé à l'amitié la fidélité et la
reconnaissance. Nous vîmes la fosse étroite fraîchement couverte. On
nous montra l'enceinte du couvent, les cellules accompagnées chacune
d'un jardin et d'un atelier ; on y remarquait des établis de menuisiers
et des rouets de tourneurs ; la main avait laissé tomber le ciseau !
Une galerie offrait Les portraits des Supérieurs de l'Ordre. Le palais
ducal de Venise garde la suite des ritratti des Doges, lieux et
souvenirs divers ! Plus haut, à quelque distance, on nous conduisit à
la chapelle du reclus immortel de Lesueur. Après avoir dîné dans une
vaste cuisine, nous repartîmes.
Aujourd'hui, la Grande-Chartreuse est aussi prospère que
jamais. Les innombrables voyageurs peuvent rendre témoignage de
l'étonnante vitalité de cette dernière racine du vieux tronc
monastique, que quatre révolutions et quatre républiques n'ont pu
arracher du sol de la France.
Il serait puéril d'entreprendre une cent unième description
de cette célèbre Cité du renoncement volontaire et de la vraie joie,
aujourd'hui connue de tout ce qui lit et pense dans l'univers.
D'ailleurs, Marchenoir ne visitait pas la Grande-Chartreuse en
observateur, mais en malade, et, plus tard, il eût été fort embarrassé
de rendre compte des heures de son séjour qui dura près d'un mois.
Simplement, il avait résolu de s'enfoncer, comme il
pourrait, dans ce silence, dans cette contemplation, dans ce crépuscule
d'argent de l'oraison, qui guérit les colères et qui guérit les
tristesses. Il savait d'avance combien la solitude est nécessaire aux
hommes qui veulent vivre plus ou moins de la vie divine. Dieu est le
grand Solitaire qui ne parle qu'aux solitaires et qui ne fait
participer à sa puissance, à sa sagesse, à sa félicité, que ceux qui
participent, en quelque manière, à son éternelle solitude ! Sans doute,
la solitude est réalisable partout et même au milieu des meutes
courantes du monde, mais quelles âmes cela suppose, et quel exil pour
de telles âmes ! Or, il avait le pied dans la patrie de ces exilées ;
la famille chartreuse de saint Bruno, la plus parfaite de toutes les
conceptions monastiques, la grande école des imitateurs de la solitude
de Dieu !
Marchenoir y trouva précisément ce qu'il était venu
chercher, ce qu'il avait déjà commencé à trouver en chemin : la paix et
la charité.
-- Levavi oculos meos in montes, dit-il au père qui le reçut, unde veniet auxilium mihi.
Je vous apporte mon âme à ressemeler et à décrotter. Je vous prie de
souffrir ces expressions de cordonnier. Si j'en employais de moins
nobles, j'exprimerais encore mieux l'immense dégoût que m'inspire à
moi-même l'indigent artiste qui vient implorer l'hospitalité de la
Grande-Chartreuse.
L'autre, un long moine pacifique à la tonsure joyeuse, regarda l'hirsute et lui répondit avec douceur.
-- Monsieur, si vous êtes malheureux, vous êtes le plus cher de nos amis, les montagnes
de la Grande-Chartreuse ont des oreilles et le secours qu'elles
pourront vous donner ne vous manquera pas. Quant à votre chaussure
spirituelle, ajouta-t-il en riant, nous travaillons quelquefois dans le
vieux, et peut-être arriverons-nous à vous satisfaire.
La jubilante physionomie de ce religieux plein
d'intelligence plut immédiatement à Marchenoir. En quelques paroles
serrées et rapides de ce préliminaire entretien, il lui exposa toute
son aventure terrestre. Il lui dit ses travaux et les ambitieuses
pétitions de sa pensée, -- Je veux écrire l'histoire de la Volonté de Dieu, formula-t-il, avec cette saisissante précision de discobole oratoire qui paraissait le plus étonnant de ses dons.
Pour le dire ici en passant, Marchenoir, aux temps de la
République romaine, eût été tribun, comme les Gracques, et il eût
marché de plain-pied sur la face antique. La maîtresse du monde prenait
volontiers ses maîtres parmi ces porte-foudre, ces fracassants de la
parole que le genre humain, -- muet de stupéfaction depuis sa chute, --
a toujours écoutés.
Cette faculté, tout à fait supérieure en lui, avait [eu?] le
développement tardif de ses autres facultés. Longtemps il avait eu la
bouche cousue et la langue épaisse. Sa timidité naturelle, une
compressive éducation, puis l'étouffoir de toutes les misères de sa
jeunesse avaient exceptionnellement prolongé pour lui le balbutiement
de l'enfance. Il avait fallu la décisive rencontre de Leverdier et la
nouvelle existence qui s'ensuivit, pour lui dénouer à la fois le coeur,
l'esprit et la langue. Un jour, il se leva tout armé... pour n'avoir
jamais à combattre, -- l'exutoire unique d'un orateur dans les temps
modernes, c'est-à-dire la politique de parlement, lui faisant horreur.
Ce tonitruant dut éteindre ses carreaux. Seulement parfois
il éclatait, et c'était superbe. Comme imprécateur, surtout, il était
inouï. On l'avait entendu rugir, comme un lion noir, dans des cabinets
de directeurs de journaux qu'il accusait, avec justice, de donner le
pain des gens de talent à d'imbéciles voyous de lettres et qu'il
saboulait comme la plus vile racaille.
Mais, à la Grande-Chartreuse, il n'avait aucun besoin de ce
prestige, ni d'aucun autre. Il suffisait, comme le lui avait dit le
père Athanase, dès le premier instant, qu'on le sût malheureux et
souffrant d'esprit. Même les habitudes de cet artiste parisien furent
prises en considération, autant qu'il était possible, par l'effet d'une
bonté discrète et vigilante qui le pénétra. Ce malade ne fut soumis à
la décourageante rigueur d'aucun règlement de retraite. Tout ce qui
n'était pas incompatible avec la régularité du monastère lui fut
accordé, sans même qu'il le demandât, jusqu'à la permission de fumer
dans sa chambre, faveur presque sans exemple. On le laissa songer à son
aise. Son âme excédée, vibrante comme un cuivre, se détendit et
s'amollit, -- délicieusement, -- à la flamme pleine de parfums de cette
charité...
Chaque jour, le père Athanase, devenu son ami, le venait
voir, lui donnant avec joie tout le temps qu'il pouvait. Et n'étaient
des conversations infinies. où le religieux, naguère élevé dans les
abrutissantes disciplines du monde, s'instruisait, une fois de plus de
leur néant, à l'école de ce massacré, et qui remplissaient celui-ci
d'une tranquille douleur de ne pouvoir leur échapper dans la lumineuse
Règle de ces élargis.
Ces chartreux, si austères, si suppliciés, si torturés par les rigueurs
de la pénitence, -- sur lesquels s'apitoie, légendairement, l'idiote
lâcheté des mondains, -- il voyait clairement que ce sont les seuls
hommes libres et joyeux dans notre société de forçats intellectuels ou
de galériens de la Fantaisie, les seuls qui fassent vraiment ce qu'ils
ont voulu faire, accomplissant leur vocation privilégiée dans cette
allégresse sans illusion que Dieu leur donne et qui n'a besoin d'aucune
fanfare : pour s'attester à elle-même qu'elle est autre chose qu'une
secrète désolation.
-- Mon père, dit-il un jour, croyez-vous, en conscience, que
la vie religieuse régulière me soit décidément et absolument interdite
? Vous savez toute mon histoire, tous mes rêves inhumés, et mon
clairvoyant dégoût de toutes les séculières promesses. Les liens qui me
tiennent encore peuvent se rompre. Le livre que je porte en moi, s'il
est viable, pourrait naître ici, puisque vous êtes un ordre écrivant.
Vous voyez combien je suis exposé à périr dans de vaines luttes, où il
est presque impossible que je triomphe, combien je suis fatigué et
recru de ma douloureuse voie. Mon âme, qui n'en peut plus, s'entrouvre
comme un vaisseau criblé qui a trop longtemps tenu la mer... Ne
pensez-vous pas que cette retraite imprévue est, peut-être, un coup de
la Providence qui voulait, dès longtemps, me conduire et me fixer dans
le Havre-de-Grâce de votre maison ?
-- Mon cher ami, repartit le père devenu très grave, depuis
l'heure de votre arrivée, j'attendais cette question. Elle vient assez
tard pour que j'aie pu, en vous étudiant, me préparer à y répondre. En conscience
et devant Dieu, dont j'ignore autant que vous les desseins, je ne vous
crois pas appelé à partager notre vie, quant à présent, du moins. Vous
avez quarante ans et vous êtes amoureux. Vous ne le voyez pas,
vous ne le savez pas, mais il en est certainement ainsi et cela saute
aux yeux. Je veux croire à la pureté de votre passion, mais cette
circonstance est adventice et n'en change pas le caractère. Vous êtes
tellement amoureux qu'en ce moment même vous frémissez jusqu'au fond de
l'âme.
Or, je le répète, vous avez quarante ans. Vous m'avez parlé
de la valeur symbolique des nombres, étudiez un peu celui-là. La
quarantième année est l'âge de l'irrévocable pour l'homme non condamné
à un enfantillage éternel. Une pente va s'ouvrir sous vos pieds,
j'ignore laquelle, mais, à mon jugement il serait miraculeux qu'elle
vous portât dans un cloître. Puis, vous êtes un homme de guerre et de
perpétuelle inquiétude. Tout cela est bien peu monastique. C'est encore
une sottise romantique dont il faudra vous débarrasser, mon cher poète,
de croire que le dégoût de la vie soit un signe de vocation religieuse.
Vous n'êtes jusqu'à présent que notre hôte, vous allez et venez comme
il vous plaît, vous rêvez sur la montagne et dans notre belle forêt de
sapins verts, malgré les cinquante centimètres de neige qui vous
paraissent un enchantement de plus, mais, croyez-moi, l'apparition de
notre Règle vous remplirait d'effroi. C'est alors que vous sentiriez la
force du lien que vous croyez pouvoir rompre à votre volonté, et qui
vous paraîtrait aussi peu fragile que l'immense chaîne de bronze qui
barrait le port de Carthage. Au bout d'une semaine de cellule, le
manteau noir de nos postulants vous brûlerait les reins, comme la
fabuleuse tunique, et vous deviendriez vous-même un Centaure pour nous
fuir... mon pauvre enfant !
Marchenoir baissa la tête et pleura.
XXVII
Il avait raison, ce père. Le malheureux était terriblement
mordu et il le sentait, maintenant. Mais c'était bien étrange qu'il eût
fait un si long voyage pour l'apprendre, que sa sécurité eût été,
jusque-là, si parfaite et que rien, depuis tant de mois, ne l'eût
averti ! Ce traître de Leverdier, pourquoi donc n'avait-il rien dit ?
Ah ! C'est qu'apparemment il jugeait le mal sans remède et, dès lors, à
quoi bon infliger cette révélation à un ami déjà surchargé de peines ?
Peut-être aussi ne l'avait-il envoyé aux Chartreux que pour cela,
comptant bien, sans doute, qu'un ulcère qui sautait aux yeux n'échapperait pas à leur clairvoyance.
Muni de ce flambeau, Marchenoir descendit dans les cryptes
les plus ténébreuses de sa conscience et sa stupéfaction, son épouvante
furent sans bornes. Rien ne tenait plus. Les contreforts de sa vertu
croulaient de partout, les madriers et les étançons en bois de fer de
sa volonté, par lesquels il avait cru narguer toutes les défaillances
de la nature, pourris et vermoulus, tombaient littéralement en
poussières. Tout sonnait le creux et la ruine. C'était un miracle que
l'effondrement ne se produisît pas. Il allait donc falloir vivre sur ce
gouffre, au petit bonheur de l'éboulement. Impossible de prévenir le
désastre et nul moyen de fuir. L'évidence du danger arrivait trop tard.
Triple imbécile ! il s'était imaginé que l'amitié est une
chose espérable entre un homme et une femme qui n'ont pas au moins deux
cents ans et qui vivent tous les jours ensemble ! Cette superbe
créature, à laquelle il venait de découvrir qu'il pensait sans cesse,
il avait cru bêtement qu'elle pourrait être pour lui une soeur, rien
que cela, qu'il pourrait lui être un frère et qu'on irait ainsi, dans
les chastes sentiers de l'amour divin, -- indéfiniment. -- Je suis
cuit, pensa-t-il, sans rémission, cette fois.
Effectivement, cela devenait effroyable. Le premier goret
venu aurait trouvé soluble cette situation. Il aurait décidé de coucher
ensemble, sans difficulté. Marchenoir ne voyait pas le moyen de s'en
tirer à si peu de frais ou, plutôt, cette solution, détestée d'avance,
lui paraissait le plus à craindre de tous les naufrages.
Impétueusement, il l'écartait...
Depuis quelques années, il avait placé si haut sa vie
affective que cette idée, seule, le profanait. Il était fier de sa
Véronique, autant que d'un beau livre qu'il eût écrit. Et c'en était un
vraiment sublime, en effet, que sa foi religieuse lui garantissait
impérissable. Elle n'avait pas un sentiment, une pensée ou même une
parole, qu'elle ne tînt de lui. Seulement tout cela passé, tamisé,
filtré à travers une âme si singulièrement candide, qu'il semblait que
sa personne même fût une traduction angélique de ce sombre poème vivant
qui s'appelait Marchenoir.
Cette ordure de fille, ensemencée et récoltée dans l'ordure,
-- qui renouvelait, en pleine décrépitude du plus caduc de tous les
siècles, les Thaïs et les Pélagie de l'adolescence du christianisme, --
s'était transformée, d'un coup, par l'occasion miraculeuse du plus
profane amour, en un lys aux pétales de diamants et au pistil d'or
bruni des larmes les plus splendides qui eussent été répandues, depuis
les siècles d'extase qu'elle recommençait. Madeleine, comme elle
voulait qu'on l'appelât, mais Madeleine de la Sépulture, elle avait
tellement volatilisé son amour pour Marchenoir que celui-ci n'existait
presque plus pour elle à l'état d'individu organique. A force de ne
voir en ce déshérité qu'un lacrymable argument de perpétuelle prière,
elle avait fini par prendre quand il s'agissait de lui, le discernement
d'une limite exacte entre la nature spirituelle et la nature sensible,
entre le corps et l'âme, et, -- quoiqu'elle s'occupât, avec un zèle
mécanique, des matérialités de leur étonnant ménage, -- c'était l'âme
surtout, l'âme seule, que cette colombe de proie prétendait ravir.
Depuis l'Évangile, ce mot de colombe invoque précisément l'idée de simplicité.
Véronique était inexplicable aussi longtemps que cette idée ne venait
pas à l'esprit. Jamais il ne s'était vu un coeur plus simple. Le
langage moderne a déshonoré, autant qu'il a pu, la simplicité. C'est au
point qu'on ne sait même plus ce que c'est. On se représente vaguement
une espèce de corridor ou de tunnel entre la stupidité et l'idiotie.
"La conversation du Seigneur est avec les simples", dit la
Bible, ce qui suppose, pourtant, une certaine aristocratie. Ici,
c'était une absence complète de tout ce qui peut avoir un relief, une
bosse quelconque de vanité ou de l'amour-propre le plus instinctif.
L'hypothèse d'une humilité très profonde, engendrée par un repentir
infini, aurait mal expliqué cette innocence de clair de lune.
Le passé était tellement aboli que, pour s'en souvenir, il
fallait imaginer un dédoublement du sujet, un recommencement de
nativité, une surcréation du même être, repétri, cette fois, dans une
essence un peu plus qu'humaine. Elle-même, la prédestinée, n'y
comprenait rien. Elle avait des étonnements enfantins, des
agrandissements d'yeux limpides, quand une circonstance la forçait de
regarder en arrière, -- Est ce bien moi qui ai pu être ainsi ! Telle
était son impression, et, presque aussitôt, cette impression
s'effaçait...
Pour faire sa maîtresse de cette ci-devant courtisane dont
il était adoré, Marchenoir eût été forcé de la séduire comme une
vierge, en passant par toutes les infamies et en buvant toutes les
hontes du métier, sans aucun espoir d'être secouru par le spasme
entremetteur qui finit, ordinairement, par jeter aux cornes du bouc
l'ignorante muqueuse des impolluées.
Le diable savait, cependant, si l'impureté de la repentie
avait été ardente, et d'autres, en très grand nombre, le savaient
aussi, qui ne le valaient, certes pas, ce Prince à la tête écrasée !
Qu'étaient-elles devenues, les richesses de cette trésorière
d'immondices ? On ne savait pas. Il fallait implorer une rhétorique de
souffleur de cornues, se dire qu'on était en présence d'un mystérieux
creuset, naguère allumé pour fondre un coeur, et dont les inférieures
flammes, après la transmutation, s'étaient éteintes. Le fait est qu'il
n'en restait rien, absolument rien.
Marchenoir vivant très retiré, au fond d'un quartier désert
visité par très peu de juges, put échapper longtemps aux sentences,
maximes, apophtegmes, réflexions morales, admonitions ou conseils des
sages. Il n'encourageait pas les inquisiteurs de sa vie privée. Mais on
avait fini par savoir qu'il vivait avec la Ventouse, dont la
disparition était restée inexpliquée, et quelques clients anciens
avaient même entrepris de la reconquérir.
Marchenoir, pour avoir la paix, fit une chose que lui seul
pouvait faire. Ayant été insulté par trois d'entre eux, en pleine
solitude du boulevard de Vaugirard, un soir qu'il rentrait accompagné
de sa prétendue maîtresse, il lança le premier dans un terrain vague,
par-dessus un mur de clôture, et rossa tellement les deux autres qu'ils
demandèrent grâce. On le laissa tranquille, après un tel coup, et les
bruits ignobles qui se débitèrent furent sans aucun effet sur cet
esprit fier qui se déclarait pachyderme à l'égard de la calomnie.
-- Demandez-moi, disait Véronique à Leverdier, comment j'ai
pu aimer mon pauvre Joseph, et comment j'ai pu aimer le Sauveur Jésus.
Je ne suis pas assez savante pour vous le dire, mais quand j'ai vu
notre ami si malheureux, il m'a semblé que je voyais Dieu souffrir sur
la terre.
Elle confondait ainsi les deux sentiments, jusqu'à n'en
faire qu'un seul, si extraordinaire par ses pratiques et d'un lyrisme
d'expression si dévorant, que Marchenoir et Leverdier commencèrent à
craindre un éclatement de ce vase de louanges, qui leur semblait trop
fragile pour résister longtemps à cette exorbitante pression d'infini.
XXVIII
Toutes ces pensées assiégeaient à la fois l'hôte désemparé
de la Grande-Chartreuse. Il se souvenait qu'en un jour d'enthousiasme
et sans trop savoir ce qu'il faisait, il avait offert à Véronique de
l'épouser. Celle-ci lui avait répondu en propres termes :
-- Un homme comme vous ne doit pas épouser une fille comme
moi. Je vous aime trop pour jamais y consentir. Si vous avez le malheur
de désirer la pourriture qui me sert de corps, je vais demander à Dieu
qu'il vous guérisse ou qu'il vous délivre de moi.
Cela avait été dit avec une résolution si nette qu'il n'y
avait pas à recommencer. A la réflexion, Marchenoir avait compris la
sagesse héroïque de ce refus, et béni intérieurement la sainte fille
pour cet acte de vertu qui le sauvait de tourments infinis.
Il ne se sentait pas épris à cette époque. Mais, maintenant,
qu'allait-il faire ? Impossible d'épouser la femme qu'il aimait,
impossible surtout de vivre sans elle. Aucun expédient, même très
lointain, n'apparaissait. Continuer le concubinage postiche, en se
condamnant au silence, où en prendrait-il la force ? Même en acceptant
cette chape de flammes comme une pénitence, comme une expiation de tant
de choses que sa conscience lui reprochait, c'était encore une
absurdité de prétendre récolter la palme du martyre chrétien sur la
margelle en biseau d'une citerne de désirs.
Il ne lui serait donc jamais accordé une halte, un repos
assuré d'une seule heure, un oreiller de granit pour appuyer sa tête et
vraiment dormir ! Et le moyen de travailler avec tout cela ? Car il ne
pouvait se dispenser de donner son fruit, ce pommier de tristesse qui
ne soutirait plus sa sève que du coeur des morts. Il faudrait, bientôt,
comme auparavant, inventer d'écrire en retenant des deux mains
plusieurs murailles toujours croulantes, reprendre et remâcher tous les
vieux culots d'une misère sans issue, retraîner sempiternellement, avec
des épaules en sang, la voiture à bras du déménagement de ses vieilles
illusions archidécrépites, crevassées, poussiéreuses, grelottantes,
mais cramponnées encore et inarrachables !
La seule abomination qui lui eût manqué jusqu'à cet instant
: l'amour sans espérance, ce trésor de surérogatoires avanies,
désormais ne lui manquait plus. C'était admirablement complet ! Encore
une fois, qu'avait-il devenir ? Il prit un marteau pour enfoncer en lui
cette question, Jusqu'à se crever le coeur, et la réponse ne vint
pas...
La littérature dite amoureuse a beaucoup puisé dans la vieille blague des délices
du mal d'aimer. Marchenoir n'y trouvait que des suggestions de
désespoir. Il avait bien cru, cependant, que c'était fini pour lui, les
années de servitude, ayant payé de si royales rançons au Pirate aveugle
qui capture indistinctement toutes les variétés d'animaux humains ! Il
n'était plus d'humeur à pâturer la glandée d'amour. En fait d'élégies,
il n'avait guère à offrir que des beuglements de tapir tombé dans une
fosse, et les seuls bouquets à Chloris qu'on pût attendre de lui
eussent été moissonnés, d'une affreuse main, parmi les blêmes végétaux
d'un chantier d'équarrisseur.
A force de piétiner cette broussaille d'épines, il finit par
faire lever une idée trois fois plus noire que les autres, une espèce
de crapaud-volant d'idée qui se mit à lui sucer l'âme. Sa bien-aimée avait appartenu à tout le monde,
non par le désir ou le commencement du désir, comme c'était son cas,
mais par la caresse partagée, la possession, l'étreinte bestiale.
Aussitôt que cette fange l'eut touché, le misérable amoureux
s'y roula, comme un bison. Il eut une vision immédiate du passé de
Véronique, une vision bien actuelle, inexorablement précise. Alors lui
furent révélés, du même coup, l'impérial despotisme de ce sentiment
nouveau qui le flagellait avec des scorpions, dès le premier jour, et
l'enfantillage réel des antérieures captations de sa liberté.
Il vit, dans une clarté terrible, que ce qu'il avait cru,
par deux fois, l'extrémité de la passion, n'avait été qu'une surprise
des sens, en complicité avec son imagination. Sans doute, il avait
souffert de ne jamais recueillir que des épaves, et ses fonctions de
releveur lui avaient paru, bien des fois, une destinée fort amère ? Il
se rappelait de sinistres heures. Mais, du moins, il pouvait encore
parler en maître et commander au monstre de le laisser tranquille.
Aujourd'hui, le monstre revenait sur lui et lui broyait
doucement les os dans sa gueule. Ah ! il s'était donné des airs de
mépriser la jalousie et il s'était cru amoureux ! Mais l'amour
véritable est la plus incompatible des passions inquiètes. C'est un
carnassier plein d'insomnie, tacheté d'yeux, avec une paire de
télescopes sur son arrière-train.
L'Orgueil et sa bâtarde, la Colère, se laissent brouter par
leurs flatteurs ; la pacifique Envie lèche l'intérieur des pieds puants
de l'Avarice, qui trouve cela très bon et qui lui donne des
bénédictions hypothéquées avec la manière de s'en servir ; l'Ivrognerie
est un Sphinx toujours pénétré, qui s'en console en allant se soûler
avec ses Oedipes ; la Luxure, au ventre de miel et aux entrailles
d'airain, danse, la tête en bas, devant les Hérodes, pour qu'on lui
serve des décapités dont elle a besoin, et la Paresse, enfin, qui lui
sort du vagin comme une filandre, s'enroule avec une indifférence
visqueuse à tous les pilastres de la vieille cité humaine.
Mais l'Amour écume au seul mot de partage et la jalousie est
sa maison. C'est un colimaçon sans patrie, qui se repaît, sans
convives, dans sa spirale ténébreuse. Il y a des yeux à l'extrémité de
ses cornes et, si légèrement qu'on les effleure, il rentre en lui-même
pour se dévorer. En même temps, il est ubiquitaire, quant au temps et
quant à l'espace, comme le vrai Dieu dont il est la plus effrayante
défiguration.
Avec une angoisse sans nom ni mesure, Marchenoir s'aperçut
que cette diabolique infortune allait devenir la sienne. Il n'y avait
déjà plus de passé pour lui. Tout était présent. Tous les
instruments de sa torture pleuvaient à la fois, autour de lui, dans
l'humble chambre de ce monastère où il avait espéré trouver la paix.
La pauvre fille, il la voyait vierge, tout enfant, sortant
du ventre de sa mère. On la salissait, on la dépravait, on la
pourrissait devant lui. Cette âme en herbe, cette fille verte,
comme ils disent dans la pudique Angleterre, était bafouée par un vent
de pestilence, piétinée par d'immondes brutes, contaminée avant sa
fleur. Toute la basse infamie du monde était déchaînée contre cette
pousse tendre de roseau, qui ne pensait pas encore, qui ne penserait sans doute jamais.
Puis, une sorte d'adolescence venait pour elle, comme pour
une infante de gorille ou une archiduchesse du saint Empire, et, de la
ruche ouverte de son corsage, se répandait tout un essaim d'alliciantes
impudicités. On se faisait passer à la chaîne et de mains en mains,
comme un seau d'incendie, ce corps impur, ce vase de plaisir,
irréparablement profané. L'existence n'était plus pour elle qu'une
interminable nuit de débauche qui avait duré dix ans, et qui supposait
la révocation de tous les soleils, l'extinction à jamais de toutes les
clartés, célestes ou humaines, capables de la dissiper !
Confident épouvanté de ce cauchemar, Marchenoir percevait
distinctement les soupirs, les susurrements, les craquements, les
râles, les goulées de la Luxure. Encore, si cette perdue n'avait été
qu'une de ces lamentables victimes, -- comme il en avait tant connu !
-- tombées, en poussant des cris d'horreur, du ventre de la misère dans
la gueule d'argent du libertinage !... Mais elle s'était pourléchée
dans sa crapule et, gavée d'infamies, elle en avait infatigablement
redemandé. Sa robe de honte, elle en avait fait sa robe de gloire et la
pourpre réginale de son allégresse de prostituée !
Il n'y avait pas moyen d'en douter, hélas ! et c'était bien
ce qui crucifiait le plus le malheureux homme ! Il avait beau se dire
que toutes ces choses n'existaient plus, que le repentir les avait
effacées, raturées, grattées, anéanties, qu'il se devait à lui-même,
comme il devait à Dieu, aux anges pleurants, à tout le Paradis à
genoux, d'oublier ce que la Miséricorde infaillible avait pardonné. Il
ne le pouvait pas, et son âme, dépouillée d'enthousiasme, mais
invinciblement enchaînée, demeurait là, nue et frissonnante devant sa
pensée...
C'était à l'école de cette agonie qu'il apprenait décidément
ce que vaut la Chair et ce qu'il en coûte de jeter ce pain dans les
ordures ! Pour la première fois, son christianisme se dressait en lui
pour la défendre, cette misérable chair que nul mysticisme ne peut
supprimer, qu'on ne peut troubler sans que l'esprit soit bouleversé et
qu'aucun émiettement de la tombe n'empêchera de ressusciter à la fin
des fins.
Il la voyait investie d'une mystérieuse dignité, précisément
attestée par l'ambition de continence de ses plus ascétiques
contempteurs. Évidemment, ce n'était pas des sentiments ou des pensées
d'autrefois qu'il pouvait être jaloux. L'irresponsable Néant serait
descendu de son trône vide pour déposer sur ce point, en faveur de
cette accusée, devant le plus rigoureux tribunal. Elle ne s'était douté
de son âme qu'en ressaisissant son corps. C'était donc uniquement la
chair souillée de ce corps qui le faisait tant souffrir ! Un
inexplicable lien de destinée, contre lequel il se fût vainement raidi,
le faisait époux de cette chair qui s'était débitée comme une denrée
et, par conséquent, solidaire de la même balance, dans la parfaite
ignominie des mêmes comptoirs..
En ce jour, Marchenoir assuma toutes les affres de la Jalousie conjugale,
-- impératrice des tourments humains, -- que les êtres sans amour ont
seuls le droit d'ignorer, et qui peut magnifier jusqu'à des passions
ordurières, dans des coeurs capables de la ressentir !
XXIX
Le désespéré passait une partie de ses nuits à la chapelle,
dans la tribune des étrangers. L'office de nuit des Chartreux, qu'il
suivait avec intelligence, calmait un peu ses élancements. Cet Office
célèbre, que peu de visiteurs ont le courage d'écouter jusqu'à la fin,
et qui dure quelquefois plus de trois heures, ne lui paraissait jamais
assez long.
Il lui semblait alors reprendre le fil d'une sorte de vie
supérieure que son horrible existence actuelle aurait interrompue pour
un temps indéterminé. Autrement, pourquoi et comment ces
tressaillements intérieurs, ces ravissements, ces envols de l'âme, ces
pleurs brûlants, toutes les fois qu'un éclair de beauté arrivait sur
lui de n'importe quel point de l'espace idéal ou de l'espace sensible ?
Il fallait bien, après tout, qu'il y eût quelque chose de vrai dans l'éternelle rengaine platonique d'un exil
terrestre. Cette idée lui revenait, sans cesse, d'une prison atroce
dans laquelle on l'eût enfermé pour quelque crime inconnu et le
ridicule littéraire d'une image aussi éculée n'en surmontait pas
l'obsession. Il laissait flotter cette rêverie sur les vagues de
louanges qui montaient du choeur vers lui, comme une marée de
résignation. Il s'efforçait d'unir son âme triste à l'âme joyeuse de
ces hymnologues perpétuels.
La contemplation est la fin dernière de l'âme humaine, mais
elle est très spécialement et, par excellence, la fin de la vie
solitaire. Ce mot de contemplation, avili comme tant d'autres choses en
ce siècle, n'a plus guère de sens en dehors du cloître. Qui donc, si ce
n'est un moine, a lu ou voudrait lire, aujourd'hui, le profond traité De la Contemplation de Denys le Chartreux, surnommé le Docteur extatique ?
Ce mot, qui a une parenté des plus étroites avec le nom de
Dieu, a éprouvé cette destinée bizarre de tomber dans la bouche de
panthéistes tels que Victor Hugo, par exemple, -- et cela fait un drôle
de spectacle pour la pensée, d'assister à l'agenouillement d'un poète
devant une pincée d'excréments, que son lyrisme insensé lui fait un
commandement d'adorer et de servir pour obtenir, par ce moyen, la vie
éternelle !
A une distance infinie des contemplateurs corpusculaires
semblables à celui qui vient d'être nommé, et qui ont une notion de
Dieu adéquate à la sensation de quelque myriapode fantastique sur la
pulpe mollasse de leur cerveau, il existe donc dans l'Église des
contemplatifs par état ; ce sont les religieux qui font
profession de tendre, d'une manière plus exclusive et par des moyens
plus spéciaux, à la contemplation, ce qui ne veut pas dire que, dans
ces communautés, tous soient élevés à la contemplation. Ils peuvent
l'être tous, comme il peut se faire qu'aucun ne le soit. Mais tous y
tendent avec fureur et députent vers cet unique objet leur vie tout entière.
Marchenoir se disait que ces gens-là font la plus grande
chose du monde, et que la loi du silence, chez les religieux voués à la
vie contemplative, est surabondamment justifiée par cette vocation
inouïe de plénipotentiaires pour toute la spiritualité de la terre.
A une certaine hauteur, dit Ernest Hello, à propos de Rusbrock l'Admirable, dont
il fut le traducteur, le contemplateur ne peut plus dire ce qu'il voit,
non parce que son objet fait défaut à la parole, mais parce que la
parole fait défaut à son objet, et le silence du contemplateur devient l'ombre substantielle des
choses qu'il ne dit pas... Leur parole, ajoute ce grand écrivain, est
un voyage qu'ils font par charité chez les autres hommes. Mais le
silence est leur patrie.
Au temps de la Réforme, un grand nombre de chartreuses
furent saccagées ou supprimées et beaucoup de religieux souffrirent le
martyre, tel que les calvinistes et autres artistes en tortures
savaient l'administrer dans ce siècle renaissant, d'une si prodigieuse poussée esthétique.
-- Pourquoi gardes-tu le silence au milieu des tourments,
pourquoi ne pas nous répondre ? disaient les soldats du farouche
Chareyre qui, depuis quelques jours, faisaient endurer d'atroces
douleurs au vénérable père dom Laurent, vicaire de la Chartreuse de
Bonnefoy.
-- Parce que le silence est une des principales Règles de mon ordre, répondit le martyr.
Les supplices étaient une moindre angoisse que la parole, pour ce contemplateur dont le silence était la patrie et qui n'avait pas même besoin de se souvenir de l'obéissance !
La nuit a de singuliers privilèges. Elle ouvre les repaires
et les coeurs, elle déchaîne les instincts féroces et les passions
basses, en même temps qu'elle dilate les âmes amoureuses de l'éternelle
Beauté. C'est pendant la nuit que les cieux peuvent raconter la gloire de Dieu, et c'est aussi pendant la nuit que les anges de Noël annoncèrent la plus étonnante de ses oeuvres. Deus dedit carmina in nocte.
Ces paroles de Job n'affirment-elles pas à leur manière la mystérieuse
symphonie des louanges nocturnes autour de la Bien-Aimée du saint
Livre, si noire et si belle, dont la nuit elle-même est un symbole, suivant quelques interprètes ?
Mais ce n'est pas seulement pour louer ou pour contempler
que les Chartreux veillent et chantent. C'est aussi pour intercéder et
pour satisfaire, en vue de l'immense Coulpe du genre humain et
en participation aux souffrances de Celui qui a tout assumé.
"Jésus-Christ, disait Pascal, sera en agonie jusqu'à la fin du monde ;
il ne faut pas dormir pendant ce temps-là."
Cette parole du pauvre Janséniste est sublime. Elle revenait
à la mémoire de ce ramasseur de ses propres entrailles, isolé dans sa
tribune lointaine et glacée, pendant qu'il écoutait chanter ces hommes
de prière éperdus d'amour et demandant grâce pour l'univers. Il pensait
qu'au même instant, sur tous les points du globe saturés du sang du
Christ, on égorgeait ou opprimait d'innombrables êtres faits à la
ressemblance du Dieu Très-Haut ; que les crimes de la chair et les
crimes de la pensée, épouvantables par leur énormité et par leur
nombre, faisaient, à la même minute, une ronde de dix mille lieues
autour de ce foyer de supplications sous la même coupole constellée de
cette longue nuit d'hiver...
L'Esprit-Saint raconte que les sept Enfants Macchabés
"s'exhortaient l'un l'autre avec leur mère à mourir fortement, en
disant : "Le Seigneur considérera la vérité et il sera consolé en nous,
selon que Moïse le déclare dans son cantique par cette protestation :
Et il sera consolé dans ses serviteurs."
Ces Chartreux, morts au monde pour être des serviteurs plus fidèles, veillent et chantent avec l'Église, pour consoler,
eux aussi, le Seigneur Dieu. Le Seigneur Dieu est triste jusqu'à la
mort, parce que ses amis l'ont abandonné, et parce qu'il est nécessaire
qu'il meure lui-même et ranime le coeur glacé de ces infidèles. Lui, le
Maître de la Colère et le Maître du Pardon, la Résurrection de tous les
vivants et le Frère aîné de tous les morts, lui qu'Isaïe appelle
l'Admirable, le Dieu fort, le Père du siècle à venir et le Prince de la
paix, -- il agonise, au milieu de la nuit, dans un jardin planté
d'oliviers qui n'ont plus que faire, maintenant, de pousser leurs
fruits, puisque la Lampe des mondes va s'éteindre !
La détresse de ce Dieu sans consolation est une chose si
terrible que les Anges qui s'appellent les colonnes des cieux
tomberaient en grappes innombrables sur la terre, si le traître tardait
un peu plus longtemps à venir. La Force des martyrs est un des noms de
cet Agonisant divin et, -- s'il n'y a plus d'hommes qui commandent à
leur propre chair et qui crucifient leur volonté, -- où donc est son
règne, de quel siècle sera-t-il le Père, de quelle paix sera-t-il le
Prince et comment le Consolateur pourrait-il venir ? Tous ces noms
redoutables, toute cette majesté qui remplissait les prophètes et leurs
prophéties, tout se précipite à la fois sur lui pour l'écraser. La
Tristesse et la Peur humaines, amoureusement enlacées, font leur entrée
dans le domaine de Dieu et l'antique menace de la Sueur s'accomplit
enfin sur le visage du nouvel Adam, dès le début de ce festin de
tortures, où il commence par s'enivrer du meilleur vin, suivant le
précepte de l'intendant des noces de Cana.
L'ange venu du ciel peut, sans doute, le "réconforter", mais il n'appartient qu'à ses serviteurs de la terre de le consoler.
C'est pour cela que les solitaires enfants de saint Bruno ne veulent
rien savoir, sinon Jésus en agonie, et que leur vie est une perpétuelle
oraison de l'Église universelle. La consolation du Seigneur est à ce
prix et la Force des martyrs défaudrait, peut-être, tout à fait, sans
l'héroïsme de ces vigilants infatigables !
XXX
Marchenoir essayait de prier avec eux et de recueillir sa
pauvre âme. Le surnaturel victorieux déferlait en plein dans son triste
coeur, aux battants ouverts. Les yeux de sa foi lui faisaient présentes
les terribles choses que les théologiens et les narrateurs mystiques
ont expliquées ou racontées, quand ils ont parlé des rapports de l'âme
religieuse avec Dieu dans l'oraison.
Un ancien Père du désert, nommé Marcelle, s'étant levé une
nuit pour chanter les psaumes à son ordinaire, entendit un bruit comme
celui d'une trompette qui sonnait la charge, et, ne comprenant pas d'où
pouvait venir ce bruit dans un lieu si solitaire, où il n'y avait point
de gens de guerre, le Diable lui apparut et lui dit que cette trompette
était le signal qui avertissait les démons de se préparer au combat
contre les serviteurs de Dieu ; que, s'il ne voulait pas s'exposer au
danger, il allât se recoucher, sinon qu'il s'attendît à soutenir un
choc très rude.
Marchenoir croyait entendre le bruit immense de cette
charge. Il voyait chaque religieux comme une tour de guerre défendue
par les anges contre tous les démons que la prière des serviteurs de
Dieu est en train de déposséder. En renonçant généreusement à la vie
mondaine, chacun d'eux emporte au fond du monastère un immense équipage
d'intérêts surnaturels dont il devient en effet, par sa vocation, le
comptable devant Dieu et l'intendant contre les exacteurs sans justice.
Intérêts d'édification pour le prochain, intérêts de gloire pour Dieu,
intérêts de confusion pour l'Ennemi des hommes. Cela sur une échelle
qui n'est pas moins vaste que la Rédemption elle-même, qui porte de
l'origine à la fin des temps !
Notre liberté est solidaire de l'équilibre du monde et c'est
là ce qu'il faut comprendre pour ne pas s'étonner du profond mystère de
la Réversibilité qui est le nom philosophique du grand dogme de la
Communion des Saints. Tout homme qui produit un acte libre projette sa
personnalité dans l'infini. S'il donne de mauvais coeur un sou à un
pauvre, ce sou perce la main du pauvre, tombe, perce la terre, troue
les soleils, traverse le firmament et compromet l'univers. S'il produit
un acte impur, il obscurcit peut-être des milliers de coeurs qu'il ne
connaît pas, qui correspondent mystérieusement à lui et qui ont besoin
que cet homme soit pur, comme un voyageur mourant de soif a besoin du
verre d'eau de l'Évangile. Un acte charitable, un mouvement de vraie
pitié chante pour lui les louanges divines, depuis Adam jusqu'à la fin
des siècles ; il guérit les malades, console les désespérés, apaise les
tempêtes, rachète les captifs, convertit les fidèles et protège le
genre humain.
Toute la philosophie chrétienne est dans l'importance
inexprimable de l'acte libre et dans la notion d'une enveloppante et
indestructible solidarité. Si Dieu, dans une éternelle seconde de sa
puissance, voulait faire ce qu'il n'a jamais fait, anéantir un seul
homme, il est probable que la création s'en irait en poussière.
Mais ce que Dieu ne peut pas faire, dans la rigoureuse plénitude de sa justice, étant volontairement lié
par sa propre miséricorde, de faibles hommes, en vertu de leur liberté
et dans la mesure d'une équitable satisfaction, le peuvent accomplir
pour leurs frères. Mourir au monde, mourir à soi, mourir, pour ainsi
parler, au Dieu terrible, en s'anéantissant devant lui dans
l'effrayante irradiation solaire de sa justice, -- voilà ce que peuvent
faire des chrétiens quand la vieille machine de terre craque dans les
cieux épouvantés et n'a presque plus la force de supporter les
pécheurs. Alors, ce que le souffle de miséricorde balaie comme une
poussière, c'est l'horrible création qui n'est pas de Dieu, mais de
l'homme seul, c'est sa trahison énorme, c'est le mauvais fruit de sa
liberté, c'est tout un arc-en-ciel de couleurs infernales sur le
gouffre éclatant de la Beauté divine.
Perdu dans la demi-obscurité de cette chapelle noyée de
prières, le dolent ravagé de l'amour terrestre voyait passer devant lui
l'apocalypse du grand combat pour la vie éternelle. Le monde des âmes
se mouvait devant lui comme l'Océan d'Homère aux bruits sans nombre.
Toutes les vagues clamaient vers le ciel ou se rejetaient en écumant
sur les écueils, des montagnes de flots roulaient les unes sur les
autres, dans un tumulte et dans un chaos inexprimables en la
douloureuse langue humaine. Des morts, des agonisants, des blessés de
la terre ou des blessés du ciel, les éperdus de la joie et les éperdus
de la tristesse, défilaient par troupes infinies en levant des millions
de bras, et seule, cette nef paisible où s'agenouillait la conscience
introublée de quelques élus, naviguait en chantant dans un calme
profond qu'on pouvait croire éternel.
-- O sainte paix du Dieu vivant, disait Marchenoir, entrez en moi, apaisez cette tempête et marchez sur tous ces flots !
Plus que jamais, hélas ! il aurait voulu pouvoir se jeter à
cette vie d'extase, que lui interdisaient toutes les bourbes sanglantes
de son coeur.
Je ne crois pas, -- écrivait-il à Leverdier vers la fin
de la première semaine, -- que, parmi toutes nos abortives impressions
d'art ou de littérature, on en puisse trouver d'aussi puissantes, à
moitié, sur l'intime de l'âme. Visiter la Grande-Chartreuse de fond en
comble est une chose très simple, très capable assurément de meubler la
mémoire de quelques souvenirs et même de fortifier le sens chrétien de
quelques notions viriles sur la lettre et sur l'esprit évangéliques,
mais on ne la connaît pas dans sa fleur de mystère quand on n'a pas vu
l'office de nuit. Là est le vrai parfum qui transfigure cette
rigoureuse retraite, d'un si morne séjour pour les cabotins du
sentiment religieux. Je ne crains pas d'abréger mon sommeil. Un tel
spectacle est pour moi le plus rafraîchissant de tous les repos. Quand
on a vu cela, on se dit qu'on ne savait rien de la vie monastique. On
s'étonne même d'avoir si peu connu le christianisme, pour ne l'avoir
aperçu, jusqu'à cette heure, qu'à travers les exfoliations littéraires
de l'arbre de la science d'orgueil. Et le coeur est pris dans la Main
du Père céleste, comme un glaçon dans le centre de la fournaise. Les
dix-huit siècles du christianisme recommencent tels qu'un poème inouï
qu'on aurait ignoré. La Foi, l'Espérance et la Charité pleuvent
ensemble comme les trois rayons tordus_ de la foudre du vieux
Pindare et, ne fût-ce qu'un instant, une seule minute dans la durée
d'une vie répandue ainsi que le sang d'un écorché prodigue sur tous les
chemins, c'est assez pour qu'on s'en souvienne et pour qu'on n'oublie
plus jamais que, cette nuit-là, c'est Dieu lui-même qui a parlé !
XXXI
Marchenoir, le moins curieux de tous les hommes, n'eut
aucune hâte de visiter en détail la Grande-Chartreuse. Il trouvait
passablement ridicule et basse l'exhibition obligée d'un pareil
tabernacle à des touristes imbéciles, dont c'est le programme de passer
par là en venant d'ailleurs, pour aller en quelque autre lieu, où leur
sottise ne se démentira pas, jusqu'au moment où ils se rassiéront, plus
crétins que jamais, dans leurs bureaux ou dans leurs comptoirs. Il ne
pouvait se faire à l'idée qu'un avoué de première instance, un
fabricant de faux cols, un bandagiste ou un ingénieur de l'État eussent
une opinion quelconque, même inexprimée, en promenant leur flatulence
dans cet Eden.
Au dix-huitième siècle qui fut, sans comparaison, le plus
sot des siècles, on s'était persuadé que tous les moines vivaient dans
les délices, que l'hypocrite pénombre des cloîtres cachait de
tortueuses conspirations contre le genre humain, et que les murailles
épaisses des monastères étouffaient les gémissements des victimes sans
nombre de l'arbitraire ecclésiastique.
Au dix-neuvième, la bête universelle ayant été canalisée
d'une autre sorte, cette facétie lugubre devint insoutenable. L'horreur
se changea en pitié et les criminels devinrent de touchants infortunés.
C'est ce courant romantique qui dure encore. Rien de plus grotesque,
et, au fond, de plus lamentable que les airs de miséricorde hautaine ou
de compassion navrée des gavés du monde pour ces pénitents qui les
protègent du fond de leur solitude et sans l'intercession desquels,
peut-être, ils n'auraient même pas la sécurité d'une digestion !
De tous les Ordres religieux qui ont été la parure de
l'Église, lorsque cette reine abaissée n'était nullement une pauvresse,
deux seulement, la Chartreuse et la Trappe, ont réussi à se faire
pardonner de n'être pas des tripots ou des lupanars. Marchenoir
connaissait déjà la Trappe. Maintenant que la Chartreuse, à son tour,
n'avait plus de secrets pour lui, il rencontrait l'humiliation inouïe
d'être forcé d'accorder à la canaille cette exception fourchue de deux
seuls Ordres restés vraiment monastiques, et, quoique la vie
cartusienne lui parût plus haute, il confessait l'impossibilité presque
absolue de dénicher un véritable moine qui ne fût ni un trappiste ni un
chartreux.
Il est vrai que, pour en juger, il avait un autre critérium
que les malfaisants gobeurs du boniment anticlérical. Mais il voyait
bien que, sur ce point, l'instinct obsidional de la haine avait été
aussi discernant que la plus jalouse sollicitude. Il s'agit, en effet,
pour les ennemis de la foi, de la bloquer aussi étroitement que
possible, et, certes, le théologien le mieux armaturé et le plus
savamment fourbi ne verrait pas mieux l'importance vitale, pour le
christianisme, de ces dernières citadelles de l'esprit évangélique.
L'armée de siège se recrute, d'ailleurs, de la cohue des
catholiques modernes, lesquels en ont tout leur soûl, depuis longtemps,
de cet esprit-là. Admirable et providentiel renfort ! La sentimentalité
religieuse accourant à la rescousse des modernes persécuteurs ! La
poésie, le roman, l'histoire, le théâtre même, les bals de charité
et les sociétés de bienfaisance, les souscriptions pour les inondés et
les brûlés, l'immense remuement d'entrailles qui fait la gloire et la
fortune des reporters de cour d'assises, enfin les attendrissements
lyriques de la presse entière sur tous les genres de catastrophes
attestent suffisamment l'imprévu retour de jeunesse de la sensibilité
chrétienne.
Ce prodige, plus facilement observable des hauteurs de la
Grande-Chartreuse, rappelait à Marchenoir un article célèbre qu'on
avait pris pour une ironie et qu'il avait intitulé : La Cour des Miracles des millionnaires,
-- désignant ainsi l'intéressante multitude des heureux pleins de
charité, dont l'indigent dévore la substance et boit la sueur. Il lui
semblait, maintenant, n'en avoir pas assez dit et il regrettait
amèrement de n'y pouvoir plus rien ajouter.
C'est qu'en effet c'est un peuple, ce troupeau, c'est tout
un état au sein de l'État. Jamais il ne s'était vu une telle affluence
de pélicans méconnus, ni une persécution plus dioclétienne exercée sur
de plus déchirés martyrs.
Le temps est trop précieux pour qu'on le perde à faire
remarquer le merveilleux désintéressement, l'indicible générosité,
l'étonnante fraîcheur d'âme des praticiens actuels de la richesse ou du
pouvoir et en général, de tout personnage influent, à n'importe quel
titre, sur ce mauvais monde indigne de le posséder. Chacun sait que ces
intendants de la joie publique s'épuisent à dilater le coeur du pauvre
et s'exterminent à désoeuvrer le malheur.
Une indiscutable prospérité universelle est leur oeuvre, et
l'exclusive ambition de la rendre parfaite est leur quotidien souci. Il
est presque sans exemple, aujourd'hui, que l'indigence implorante soit
inécoutée et que d'heureux individus le veuillent être solitairement.
Il ne se voit pour ainsi dire pas, que des industriels ou des
politiques, diligemment parvenus, oublient de tendre une secourable
dextre à l'homme de mérite enregistré au passif du sombre destin, ou
qu'ils se refusent à l'arrosage opportun de la languissante vertu.
On ne sait à quelle bénigne ingérence sidérale il convient
de rapporter cette inespérée disette d'égoïstes calculs humains, cette
favorable aridité du vieux cactus de l'avarice, cette inéclosion
surprenante de l'oeuf crocodilesque des traditionnelles usures. Mais il
est certain qu'une émulation inouïe, un vrai délire de charité est en
train de ravager les riches, -- les riches catholiques surtout, -- que
l'ingratitude des crevants de misère ose venimeusement qualifier de
l'épithète d'horribles mufles.
Dans la pratique des choses religieuses, cette exquise
sensibilité se manifeste avec les accompagnements variés de la plus
suave précaution. On s'attendrit au pied des autels, on pleure de douce
larmes sur de chers défunts qu'on croit au ciel, ce qui
dispense de la fatigue de prier pour eux à des messes qu'on aurait
payées ; on fait de toutes petites aumônes fraternelles, pour ne pas
exposer le pauvre aux tentations de la débauche et pour ne pas
contrister son âme par l'ostentation d'un faste excessif ; on
s'abstient amoureusement de parler de Dieu et de ses saints, par égard
pour l'obstination des incrédules qui pourraient en être horripilés, et
on parle encore bien moins de l'héroïsme de la pénitence à une foule de
chrétiens tempérés qui répondraient, sans doute, que Dieu n'en demande pas tant.
La question des pèlerinages lointains ou difficiles, tels que celui de
Jérusalem, est délicatement écartée, par le même instinct de
bienveillance qui voudrait épargner à ceux qui travaillent dans la
piété l'ombre d'un dérangement ou d'une incommodité. Enfin, le
sentiment religieux réalise, aujourd'hui, l'idéal de ce grand penseur
catholique, ennemi des exagérations, qu'on appelle Molière, qui voulait
que la dévotion fût "humaine, traitable", et qu'on n'assassinât
personne avec un fer sacré.
Opportunément secourus par cette heureuse déliquescence du
catholicisme, les moralistes du libre examen et les coryphées
littéraires du débraillement, tous les démantibulés corybantes de l'art
moderne, et tous les intègres épiciers d'un voltairianisme ennemi de
l'art, ont, d'une commune voix, approuvé le cénobitisme des religieux
de la Trappe et de la Chartreuse. Ces politiques étant fermement
persuadés que le catholicisme doit, dans un temps prochain, être balayé
de la civilisation comme une ordure, il leur semble convenable d'en
user miséricordieusement avec lui et de ne pas désespérer les imbéciles
qui y tiennent encore en ne leur accordant absolument rien. On leur
accorde donc ces deux Ordres. Un jeune porte-lyre de récente célébrité,
Hamilcar Lécuyer, avait dit un jour à Marchenoir qu'il ne concevait pas
qu'avec sa foi il osât rester dans le monde, le menaçant d'en douter
s'il ne courait à l'instant s'ensevelir à la Trappe. L'hirsute lui répondit par le conseil d'éloigner de lui sa personne et de s'en aller à tous les diables.
L'existence de ces lieux de refuge est encore utile pour
d'autres raisons, à ces tacticiens du champ libre. Dans leur ignorance
invincible de la profonde solidarité du christianisme, ils pensent
qu'un genre de vie d'une austérité proverbiale est à opposer à d'autres
Ordres moins rigoureux approuvés par l'Église et, par conséquent, à
l'Église elle-même. Les pauvres gens qui ne savent rien du
christianisme ni de son histoire bâfrent goulûment cette bourde énorme.
Qu'on ne leur parle plus de ces cauteleux enfants de Loyola,
ni de ces Dominicains sanguinaires qui voudraient rétablir
l'Inquisition, ni de ces Capucins charnels qui s'amusent tant au fond
de leurs capucinières ! Comment leur vie pourrait-elle être comparée à
celle de ces religieux admirables, quoique démodés, qui conservent
seuls, aujourd'hui, dans son intégrité, l'antique tradition des
premiers siècles de la foi ? Et cette fastueuse Église romaine, avec
toute sa pompe et ses incalculables richesses, et tous ces prélats si
redoutables, et tous ces innombrables curés répandus dans les villes et
dans les campagnes, si puissants, si respectés et si pervers ! -- qui
oserait les comparer à ces honnêtes cénobites qui ne mangent rien, qui
ne disent rien et qui gênent si peu l'essor de la civilisation
républicaine ?
Marchenoir voyait mieux qu'il ne l'avait jamais vu ce qu'il
y a d'amèrement véritable dans ces bas sophismes de voyous dont il
avait, depuis longtemps, renoncé à s'indigner. Il entendait, au loin,
crouler l'Église, non pierre à pierre, mais par masses énormes de
poussière car il n'y avait même plus de pierres, et cette Chartreuse,
elle aussi, ce dernier contrefort de la demeure du Christ, polluée par
l'intrusion de la Curiosité, lui semblait vaciller sur la pointe de ses
huit siècles.
Il fallut que le père Athanase, confident ému des vibrations
de cette cymbale de douleur, l'entraînât, un après-midi, dans
l'intérieur du monastère, -- cet hôte extraordinaire ayant déclaré sa
répugnance pour un pareil acte de tourisme.
-- Soit ! avait répondu le père, se prêtant au délire de son
malade, nous marcherons en récitant les psaumes de la pénitence, si
vous voulez, et je vous assure, mon cher ami, que cela vous distinguera
beaucoup de tous nos touristes.
Malgré le tenaillement De ses pensées, Marchenoir ne put se
défendre d'une commotion, en parcourant ce cloître immense, éclairé par
cent treize fenêtres et mesurant 215 mètres de longueur, un peu plus
que Saint-Pierre de Rome. Un tiers seulement, échappé à l'incendie de
1676, a conservé l'antique forme ogivale avec ses symboliques
exfoliations de pierre, par lesquelles la piété du Moyen Age voulut
contraindre à l'action de grâces la matière brute et inanimée.
On visita successivement la salle du Chapitre ; la chapelle
des morts, -- remarquable dès le seuil par un très beau buste de la
mort drapée dans un suaire et, de sa main de squelette faisant un geste
de catin à ceux qui passent ; le cimetière ; la curieuse chapelle
Saint-Louis ; le réfectoire, -- ce fameux réfectoire où les religieux
se réunissent pour faire semblant de manger ; enfin la bibliothèque
ruinée tant de fois et, par conséquent, fort dénuée de ces magnifiques
vélins manuscrits qui étaient la gloire de tant de monastères avant la
Révolution, mais riche, néanmoins, de plus de six mille volumes,
anciens pour la plupart.
On sait, d'ailleurs, que les Chartreux ont été de rudes
écrivains. Une bibliothèque exclusivement cartusienne donnerait une
liste d'au moins huit cents auteurs et cette liste resterait
encore au-dessous de la vérité. "Il y a de nos Pères, disait avec
candeur un ancien chartreux, qui font d'excellents escripts qui
pourroyent beaucoup servir au public, et néanmoins, toute la production
qu'ils leur procurent, c'est d'en allumer leur feu, quand il fait
froid, après matines, eschauffant leurs corps de ce qui a embrasé leurs
esprits."
Ce qui toucha le plus Marchenoir ce fut la vue d'une de ces
nombreuses cellules exactement identiques, où le chartreux, encore plus
solitaire que cénobite, passe la plus grande partie de sa vie. Il se
recueillit quelques instants comme il put, dans cette encognure de
paix, dans cette solitude au milieu de la solitude, et enjoignit, par
un geste, à son conducteur, de s'abstenir de toute description, --
considérant sans doute l'inanité parfaite de tout langage, en présence
de ce dépouillement idéal et intérieur, qui ne peut être senti
que dans le fond de l'âme, non d'un curieux ou d'un lettré, mais d'un
chrétien sans détours que le Seigneur Jésus incline doucement à ses
adorables pieds.
Pour les étalons errants d'une Fantaisie toujours attelée,
cette uniformité est toute pleine d'ennui et doit paraître une
platitude que, par condescendance ils voudront bien appeler divine. Il
n'y a pas lieu d'espérer qu'ils en puissent être autrement édifiés.
Mais Marchenoir y découvrait, au contraire, une source clarifiée de
poésie, infiniment supérieure à la noire incantation de ses désespoirs.
Par-dessous cette Règle si dure en apparence et si froide, par derrière
cet isolateur infranchissable, éclataient, pour lui, les
magnificences de la vie cachée en Dieu. Vie perpétuellement
transportée, d'une joie surabondante, d'une ivresse céleste, d'une paix
inexprimable, d'une variété infinie !
Ces affranchis reçoivent à plein coeur, dans le silence de
toutes les affections terrestres, la plénitude de grâces correspondante
à la plénitude de leur liberté. Le Père céleste leur rompt lui-même le
pain quotidien de la félicité surnaturelle, dans l'exacte proportion de
leur détachement de toutes les autres félicités, et c'est de bouche à
oreille que l'Esprit leur communique les révélations du grand amour. La
Vie mystique est ici, de plain-pied avec l'autre vie, et ces blanches
âmes passent de l'une dans l'autre, tour à tour, comme de fidèles et
diligentes ménagères dans les divers appartements d'un maître adoré.
L'esprit de la Chartreuse est contemporain des Catacombes,
et la Chartreuse est, elle-même, la grande catacombe moderne, plus
enfouie et plus cachée que celles des martyrs. Mais c'est une catacombe
dans les cieux !... Au loin, roulent les chars des triomphateurs du
monde et le tumulte insensé des acclamations populaires ; les nations
affolées courent comme les fleuves sous les arches colossales du pont
aux ânes de la Désobéissance universelle, et tous ces bruits éclatants
de la gloire humaine, toutes ces fanfares de la bagatelle victorieuse,
s'évanouissant et s'abolissant à travers les épaisseurs de ce sol qui
doit tout engloutir demain, arrivent aux oreilles de ces contemplateurs
de la Vie, comme une imperceptible trépidation de la terre dans le
silence de ses profondeurs.
-- Voyez, disait le père à Marchenoir, en le reconduisant
dans sa chambre, voyez ce que fait un marchand qui a des comptes à
dresser, où il y va de tout son bien et de toute sa fortune. Il
s'enferme dans son cabinet sans consentir à recevoir de visite de
personne. Il dit qu'on lui rompt la tête si quelqu'un de sa famille
approche pour lui parler de quelque autre affaire... Nous sommes des
marchands entre les mains de qui Dieu a mis ses biens pour en faire un
bon négoce. Il nous en donne la qualité et l'office quand il dit dans
l'Évangile : Négociez en attendant que je sois de retour. Et il
nous marque, d'une façon terrible, dans la parabole des talents, le
profit qu'il veut que nous en retirions, le compte que nous lui en
devons rendre et la punition qui doit servir de châtiment au serviteur,
s'il ne trouve pas ses comptes en bon état. Si donc, ce marchand, pour
dresser un compte où il ne s'agit que d'un bien périssable, se rend
volontiers solitaire et ne fait point état des conversations, combien
devons-nous estimer la solitude qui nous est beaucoup plus nécessaire
pour tenir toujours prêts ceux de notre âme où il s'agit de notre salut
éternel ?
Marchenoir, silencieux, écoutait cette paraphrase et
s'imaginait entendre sous le tiers-point de ce vieux cloître, qui en
aurait gardé l'écho, la voix centenaire, infiniment éloignée et presque
éteinte, d'un de ces humbles d'autrefois couchés à deux pas de là, dans
le cimetière !
XXXII
Précisément, le soir même, il fut averti que le lendemain,
après la messe, on devait enterrer un frère, mort la veille, dont le
panégyrique, imperceptiblement murmuré, avait glissé jusqu'à lui, comme
un frisson, le long des murs de cette demeure imperturbable, où tout
est silence, jusqu'à la joie de mourir. Nul spectacle ne pouvait
attirer plus fort un personnage aussi fréquenté de visions funèbres, --
sorte de carrefour humain, toujours ténébreux, où se faisaient des
conciliabules de fantômes dans le perpétuel minuit tragique du
souvenir.
Ce qui l'avait souvent exaspéré, cet acolyte passionné de
tous les deuils, c'est l'absence, ordinairement absolue, de prières,
sur les cercueils, dans les enterrements soient religieux, les plus
somptueusement exécutés. Les fleurs abondent et même les larmes, mais
l'effrayant épisode surnaturel de la comparution devant le Juge et
l'incertitude plus glaçante encore d'une Sentence inéluctable, --
combien peu s'en souviennent ou sont capables d'y penser !
On se groupe avec des airs dolents, on s'informe exactement
de l'âge du défunt et on s'assure avec une bienveillance polie, qu'il
laisse après lui, en même temps que le parfum de ses vertus, des
consolations suffisantes à ceux qui "viennent d'avoir la douleur de le
perdre". Si cet émigrant vers le pourrissoir a tripotaillé avec succès,
on voit s'empresser à travers la foule, comme des acarus dans une
toison, quelques preneurs de notes envoyés par les grands journaux, --
rapides chacals attirés par l'odeur de mort. Si la maladie a été longue
et douloureuse, on se montre plus accommodant que la Sacrée
Congrégation des Rites et on le béatifie volontiers, en déclarant "qu'il est bien heureux, maintenant et qu'il ne souffre plus".
Pendant ce temps, la terrible Liturgie gronde et pleure sans
écho. C'est son affaire de parler au Juge, cela rentre dans les frais
qui grèvent, hélas ! toute succession, et le banal convoi s'éloigne
bientôt, -- Dieu merci ! -- avec certitude, dans un brouillard
d'immortels regrets.
A la Chartreuse, quelle différence ! De quoi pourraient
s'informer ces muets d'amour qui ne parlent que pour louer le Seigneur
et qui n'ont jamais eu la pensée de juger leurs frères ? Ils savent que
le compagnon de leur solitude est maintenant une âme devant Dieu et ils
savent aussi, mieux que personne, ce que c'est qu'une âme et ce que
c'est que d'être devant Dieu !
Une simple croix de bois, sans aucune inscription, garde la
tombe des chartreux. On donne, par exception, une croix de pierre aux
Supérieurs Généraux. C'est une marque de respect usitée dès les
premiers temps de l'Ordre. Marchenoir, ignorant encore la prodigieuse
longévité des chartreux, s'étonna de voir leur cimetière occuper un
espace si peu considérable. Il paraît que les victimes de la Ribote
sont mille fois plus nombreuses que celles de la Pénitence, et qu'une
Règle austère est la plus sûre des hygiènes. Il en eut la preuve en
apprenant qu'un registre des décès de la Grande-Chartreuse serait
presque une liste de centenaires. On voit de ces interminables
religieux qui ont plus de soixante et dix ans de profession et il n'est
pas rare qu'un solitaire ne meure qu'après cinquante ans de Chartreuse.
En ce moment, d'ailleurs, Marchenoir ne pensait guère à
demander l'âge de celui qu'il vit mettre en terre, et personne,
peut-être, n'eût été capable de le renseigner avec précision. Pour ces
âmes penchées sur l'abîme, la vie représente un certain poids de mérite
et voilà tout. Au point de vue absolu "le Temps ne fait rien à
l'affaire" de l'Éternité. L'essentiel, c'est d'être confirmé en grâce,
au bout d'un siècle ou au bout d'un jour.
Mais on peut souhaiter de telles funérailles aux plus fiers
ilotes de la passion ou de la gloire. Excepté le Pape, aucun chrétien
n'a autant de prières à sa mort que le plus ignoré et le dernier des
chartreux, et quelles prières ! Marchenoir fut profondément saisi de ce
simple fait, assez peu connu, que le chartreux est enterré, comme sur
un champ de bataille, sans bière ni linceul. Il est enseveli dans le
pauvre habit blanc de son Ordre dont la couleur correspond
symboliquement à la Résurrection de Notre-Seigneur, comme la couleur
noire de l'Ordre bénédictin figure le saint mystère de sa Mort. Il est
ainsi restitué à la poussière, pendant que ses frères assemblés
pleurent et prient sur sa dépouille.
Une dizaine de mois auparavant, Marchenoir avait vu Paris
enterrer un homme fameux qui avait déclaré la guerre à tous les
religieux de la France et qui devait exterminer le christianisme en
combat singulier. Ce personnage, parti de bas, n'avait presque pas eu
besoin de s'élever pour que ses pieds de cyclope révolutionnaire
fussent exactement au niveau de la plupart des têtes contemporaines
Pendant plus de dix ans, Léon Gambetta, continuant les jeux
de sa charmante enfance, put se maintenir à califourchon sur les
épaules de la Fille aînée de l'Église, qui reçut ainsi le salaire de
ses apostasies et qui but la honte des hontes, -- en attendant la
dernière ivresse qui sera vraisemblablement "ce que l'oeil n'a point
vu, ce que l'oreille n'a point entendu et ce que le coeur de l'homme ne
saurait comprendre", en sens inverse de ce que Dieu réserve à ceux qui
l'aiment. C'est pourquoi Paris lui a fait les obsèques d'un roi.
Jamais, peut-être, dans aucun pays d'Occident, un faste plus énorme
n'avait été déployé sur les restes pitoyables d'aucun homme...
Marchenoir se souvenait des trois cent mille têtes de bétail
humain, accompagnant à sa demeure souterraine le Xerxès putrescent de
la majorité, pendant que roulaient les chars de parade et les
innombrables discours funèbres, et il compara ce mensonge
d'enfouisseurs à l'enterrement véridique de ce chartreux inconnu, dans
l'humble cimetière comblé de neige où cinquante frères en larmes
demandaient à Dieu de le ressusciter pour la vie éternelle.
Ce dernier spectacle lui parut plus grand que l'autre et les
canonnades prostituées de l'inhumation du dictateur lui firent l'effet
d'un bruit étrangement stupide et mesquin, auprès de l'intelligente et
grandiose clameur religieuse de ces âmes voyantes, qui se savent les
héritières de la magnificence de Salomon, en face de la misère des
sépulcres, et qui portent bien moins le deuil de la mort que le deuil
de la vie terrestre !
Il est vrai que les funérailles de Gambetta furent, elles
mêmes, une bien piètre solennité en comparaison de l'apothéose de
Victor Hugo, que Marchenoir était appelé à contempler, deux ans plus
tard.
Cette fois, ce ne fut plus seulement Paris, ni même la
France, ce fut le globe entier, semble-t-il, qui se rua sur la piste
suprême du Cosmopolite décédé. Le monde moderne, las du Dieu vivant,
s'agenouille de plus en plus devant les charognes et nous gravitons
vers de telles idolâtries funèbres que, bientôt, les nouveau-nés s'en
iront vagir dans le rentrant des sépulcres fameux où blanchira,
désormais, le lait de leurs mères. Le patriotisme aura tant d'illustres
pourritures à déplorer que ce ne sera presque plus la peine de
déménager des nécropoles. Ce sera comme un nouveau culte national,
sagement tempéré par le dépotoir final où seront transférés sans
pavois, -- pour faire place à d'autres, -- les carcasses de libérateurs
et les résidus d'apôtres, au fur et à mesure de leur successive
dépopularisation.
Lorsque Marat eut achevé son ignoble existence, "on le
compara, dit Chateaubriand, au divin auteur de l'Évangile. On lui dédia
cette prière : Coeur de Jésus, Coeur de Marat ! ô sacré Coeur de Jésus,
ô sacré Coeur de Marat ! Ce coeur de Marat eut pour ciboire une pyxide
précieuse du garde-meuble. On visitait dans un cénotaphe de gazon,
élevé sur la place du Carrousel, le buste, la baignoire, la lampe et
l'écritoire de la divinité. Puis, le vent tourna. L'immondice, versée
de l'urne d'agate dans un autre vase, fut vidée à l'égout".
La poésie moderne, devenue l'amie de la canaille, devait finir comme L'Ami du Peuple.
Madame se meurt, Madame est morte, Madame est ensevelie, non dans la
pourpre ni dans l'azur fleurdelisé des monarchies, mais dans la
défroque vermineuse du populo souverain, et voici de bien affreux
croque-morts pour la porter en terre. Toute la crapule de l'univers, en
personne ou représentée, défilant pendant six heures, de
l'Arc-de-Triomphe au Panthéon !
Il eût été si facile, pourtant, et si simple de faire la
levée de ce cadavre à coups de soulier, de le lier par les pieds avec
des câbles de trois kilomètres et d'y atteler dix mille hommes, qui
l'eussent traîné dans Paris, en chantant La Marseillaise ou Derrière l'Omnibus,
jusqu'à ce que chaque pavé, chaque saillie de trottoir, chaque balustre
d'urinoir public eût hérité de son lambeau, pour le régal des cochons
errants !
L'horreur matérielle de cette expiation posthume
aurait eu pour effet, du moins, d'émouvoir la pitié du monde. Un
immense choeur de sanglots eût brisé, pour quelques jours, la vieille
poitrine de l'humanité. Une absolution de vraies larmes fût tombée des
yeux des innocentes et des yeux des prostituées, sur l'impénitent
Proxénète de l'Idéal, et jusqu'aux âmes les plus courroucées lui
eussent fait un meilleur Panthéon de leur éternel oubli !
On a préféré traîner cette dépouille dans le cloaque d'une
apothéose démocratique. Profanation mille fois plus certaine, parce
qu'elle s'est accomplie sur le cadavre intellectuel, et qu'elle est sans espérance de repentir !
L'auteur des Misérables ayant absurdement promulgué
l'égalité du Bras et de la Pensée, le Bras imbécile a voulu tout seul
manifester sa reconnaissance et l'âme flottante du poète a dû
s'envoler, en gémissant, hors de portée de cet hommage.
Les bataillons scolaires, les amis de l'A. B. C. de
Marseille, la chambre syndicale des hôteliers logeurs, les
francs-tireurs des Batignolles, la Libre Pensée de Charenton. le Grelot
de Bercy, la Fraternité de Vaucresson, le choral des Allobroges et
l'Espérance de Javel ; les chefs des rayons du Printemps, les
contrôleurs de l'Eden-Théâtre, les orphéonistes de Nogent-sur-Vermisson
et la corporation des clercs d'huissier ; les cuisiniers, les
herboristes, les fleuristes, les fumistes, les dentistes, les
emballeurs, les plombiers, les brossiers et "tout le commerce des os de Paris" : tels furent, avec deux cents autres groupes non moins abjects, les convoyeurs au gâteau de Savoie de ce mendiant trop exaucé de la plus anti-littéraire popularité.
Victor Hugo était parvenu à tellement déshonorer la poésie
qu'il a fallu que la France inventât de se déshonorer elle-même un peu
plus qu'avant, pour se mettre en état de lui conditionner un dernier
adieu qui fît éclater, comme il convenait, -- en l'indépassable
ignominie d'une solennité de dégoûtation, -- la complicité de leur
avilissement.
Ce monument, dont lui-même dénonce le ridicule il y a
cinquante ans, pouvait, sans doute, convenir à Dieu qui s'en contentait
en silence, puisque le ridicule des hommes est la pourpre même de
l'interminable Passion du Roi conspué ; mais le plus grand poète du
monde, -- à supposer que Victor Hugo méritât ce titre, -- ne peut
absolument pas s'accommoder de cette coupole, bien moins respirable
pour sa gloire que le tabernacle en sapin du plus humble de tous les
tombeaux...
De toute cette exultation du goujatisme contemporain les
Chartreux n'ont probablement rien su. Le déloge des journaux n'a pas
encore escaladé leur solitude. Ils continuent de prier pour les très
humbles et les très glorieux, pour les poètes qui se prostituent et
pour les imbéciles qui lancent l'ordure au visage mélancolique de la
Poésie et, quand ils meurent à leur tour, c'est assez, pour les inonder
de joie, d'espérer que les anges invisibles planeront sur l'étroite
fosse où on les enterre sans cercueil !
XXXIII
Marchenoir sentit bientôt la nécessité de travailler. Il
n'était pas homme à rester longtemps vautré sur une pensée de douleur,
quelque atrocement exquise qu'elle lui parût. Il méprisait les
Sardanapales et leurs bûchers et il se serait défendu, avec des
moignons pleuvant le sang, jusque sur l'arête la plus coupante du
dernier mur de son palais de cristal. Combinaison surprenante du rêveur
et de l'homme d'action, on l'avait toujours vu bondir du fond de ses
accablements et il se déchirait lui-même, du fumier de ses dégoûts,
aussitôt qu'il commençait à se sentir bon à paître.
Les deux seuls livres qu'il eût encore publiés : une Vie de sainte Radegonde et un volume de critique intitulé Les Impuissants, il les avait écrits sur un pal rougi au feu, en plein milieu du radeau de la Méduse, sans espérance de rencontrer un éditeur qui le recueillît, avec la crainte continuelle de devenir enragé.
Le premier et le plus important de ces deux ouvrages avait
été, sans comparaison, le plus immense insuccès de l'époque. Pavoisée
du catholicisme le plus écarlate, cette éloquente restitution de la
société Mérovingienne s'était vu, dès son apparition, envelopper et
emmailloter, avec une attention infinie, par les catholiques eux-mêmes,
dans les bandelettes multipliées du silence le plus égyptien.
C'était pourtant une chose réellement grande, ce récit
hagiographique, tel qu'il l'avait conçu et exécuté ! Un tel livre, si
la presse eût daigné seulement l'annoncer, était, peut-être, de force à
déterminer un courant historique, -- à l'heure favorable où Michelet,
le vieil évocateur sans conscience de quelques images du passé,
laissait, en mourant, le champ libre aux cultivateurs du chiendent de
l'histoire exclusivement documentaire. Car on ne voit plus que cela,
depuis la mort de ce sorcier : des idolâtres du document, en histoire
aussi bien qu'en littérature et dans tous les genres de spéculation, --
même en amour, où le sadisme a entrepris, dernièrement, de documenter
le libertinage. C'est la pente moderne attestée par le renflement
scientifique de la plus turgescente vanité universelle.
Marchenoir, esprit intuitif et d'aperception lointaine, par
conséquent toujours aspiré en deçà ou au-delà de son temps, ne pouvait
avoir qu'un absolu mépris pour cette sciure d'histoire apportée, chaque
jour, par les médiocres ébénistes de l'École des Chartes, au panier de
la guillotine historique où sont décapités les grands concepts de la
Tradition. Il avait donc entrepris de protester contre cette réduction
en poussière de tout le passé par la résurrection intégrale d'une
société aussi défunte que les sociétés antiques et dont les débris physiques,
transformés mille fois depuis dix siècles, ont pu servir à toutes les
vérifications géologiques ou potagères du néant de l'homme.
Dans cette Légende d'or de l'histoire de France qu'il
s'imaginait toujours entendre chuchoter à son-oreille, comme un grand
conte plein de prodiges, et qui lui semblait la plus synthétiquement
étrange, la plus centralement mystérieuse de toutes les histoires, --
rien ne l'avait autant fasciné que cette énorme, terrible et enfantine
épopée des temps Mérovingiens. La France préludait, alors, à
l'apostolat des monarchies occidentales. Les évêques étaient des
saints, dans la main desquels la Gentilité barbare s'assouplissait
lentement, comme une cire vierge, pour former, avec la masse hétérogène
du monde gallo-romain, les rayons mystiques de la ruche de
Jésus-Christ. Du milieu de ce chaos de peuples vagissants, au-dessus
desquels planait l'Esprit du Seigneur, on vit s'élever, à travers le
brouillard tragique des prolégomènes du Moyen Age, une candide rangée
de cierges humains dont les flammes, dardées au ciel, commencèrent, au
sixième siècle, la grande illumination du catholicisme dans l'Occident.
Marchenoir avait choisi sainte Radegonde, un de ces
luminaires tranquilles et, peut-être, le plus suave de tous. A la
clarté de cette faible lampe non encore éteinte, il avait cherché les
âmes des anciens morts dans les cryptes les moins explorées de ces très
vieux âges. A force d'amoureuse volonté et à force d'art, il les avait
tirées à la lumière et leur avait donné les couleurs d'une
recommençante vie.
Le plus difficile effort que puisse tenter un moderne ; la transmutation en avenir
de tout le passé intermédiaire, il l'avait accompli, autant que de tels
miracles soient opérables à l'esprit humain toujours opprimé d'images
présentes, et il était arrivé à une sorte de vision hypnotique de son
sujet, qui valait presque la vision contemporaine et sensible. Cette
oeuvre, positivement unique, dégageait une si nette sensation de recul
que le houlement océanique de trente générations postérieures devenait
une conjecture, un thème d'horoscope, une dubitable rêverie de
quelque naïf moine gaulois que la rafale de conquête aurait poussé sur
une falaise de désespérée vaticination.
Les figures angéliques ou atroces de ce siècle, Chilpéric,
le monarque aux finesses de mastodonte, et sa venimeuse femelle,
Frédégonde, la Jézabel d'abattoir ; le chenil grondant des leudes ; les
évêques aux impuissantes mains miraculeuses, Germain de Paris, Grégoire
de Tours, Prétextat de Rouen, Médard de Noyon ; quelques pâles troènes
poussés, à la grâce de Dieu, dans les cassures, les Galswinthe, les
Agnès, les Radegonde, types rudimentaires de la toute-puissante dame
des temps chevaleresques ; enfin l'ultime chalumeau virgilien, l'aphone
poète Venantius Fortunatus ; -- tous ces trépassés archiséculaires,
Marchenoir les avait évoqués si souverainement qu'on croyait les voir
et les entendre, dans l'air sonore d'une cristalline matinée d'hiver.
Et ce n'est pas tout encore. Il y avait la fresque des
concomitantes aventures de l'univers, peintes dans l'ombre ou dans la
pénombre, mais à leur plan rigoureux, pour l'horizonnement de ce vaste
drame : Justinien et Bélisaire et toute la gloire de boue du Bas-Empire
; les Goths et les Lombards piétinant le fumier romain en Italie et en
Espagne, et la précaire papauté de ce monde en ruines ; puis, au loin,
du côté de l'Asie, l'immense rumeur fauve du réservoir barbare, que
chaque oscillation de la planète faisait couler un peu plus du côté de
la malheureuse Europe, sans parvenir à l'épuiser, jusqu'à Gengis-Khan,
qui retourna, d'un seul coup, sur la civilisation occidentale, cette
cuvette de cinquante peuples !
Pour ce livre de trois cents pages, à peine, qui lui avait
coûté trois ans, Marchenoir s'était fait savant. Il s'était documenté
jusqu'à la racine des cheveux. Mais il pensait que le document est,
comme le vin, et, en général, comme toutes les choses qui soûlent,
aussi sot maître qu'intelligent serviteur. Il en avait souvent constaté
le mutisme et l'infidélité. En conséquence, il l'avait utilisé avec une
hauteur pleine de défiance, le rejetant avec dégoût quand il violait,
en bégayant, l'intégrité d'une conception générale que l'expérience lui
avait démontrée plus sûre ; -- méthode de travail qu'un pète-sec à tête
vipérine de La Revue des sciences historiques avait fort blâmée
et qui l'eût fait conspuer de toute la critique contemporaine, si cet
attelage châtré du tape-cul de M. Renan était idoine à répercuter un
chef-d'oeuvre.
D'ailleurs, la nature hagiographique de son sujet ne pouvait
guère attirer à son livre que des lecteurs catholiques ou des
admirations religieuses. Or, le rédacteur en chef de la plus
considérable feuille catholique de Paris ayant lui-même publié
autrefois, sur les saintes mérovingiennes, une inerme brochure tombée
presque aussitôt dans le plus vertical oubli, il devait à sa propre
gloire de ne pas accorder le moindre secours de publicité à ce
téméraire nouveau venu qui pouvait devenir un supplantateur. Il est
vrai qu'à défaut de cette excellente raison d'État littéraire, le
mépris infini des catholiques pour toute oeuvre d'art eût abondamment
suffi. Bref, ce crevant de misère fût absolument privé de tout moyen
d'informer le public de l'existence de son livre et les sages
conclurent, comme toujours, du néant de la réclame au néant de
l'oeuvre.
Le fait est que, pour des haïsseurs aussi résolus de la
beauté littéraire, Marchenoir était une occasion peu commune. C'était
un lépreux de magnificence. Toutes les maladies dégoûtantes ou
monstrueuses qui peuvent justifier, analogiquement, l'horreur des
chrétiens actuels pour un malheureux artiste : la gale, la teigne, la
syphilis, le lupus, la plique, le pian, l'éléphantiasis, il les
accumulait, à leurs yeux, dans sa forme d'écrivain.
Ce fut surtout dans son second livre, Les Impuissants,
que cette flore éclata. Le scandale fut si grand qu'il lui valut un
demi-succès. L'auteur commençait à être connu et l'apparition de ce
recueil satirique, déjà publié en articles hebdomadaires, dans un petit
journal où ils avaient été fort remarqués, démasqua, d'un coup, le
polémiste formidable, caché jusqu'alors, pour beaucoup de gens, sous le
contemplatif dédaigné, et qu'une dévorante soif de justice contraignait
enfin à sortir. Il y eut une petite clameur de huit jours et tel fut le
quartier de gloire que Paris voulut bien jeter à cet artiste qui
s'exterminait depuis des années. Mais ce livre fut une révélation pour
Marchenoir lui-même qui ne se connaissait pas cette sonorité de gong
quand l'indignation le faisait vibrer.
Par l'effet d'une loi spirituelle bien déconcertante, il se
trouva que la forme littéraire de cet enthousiaste était surtout
consanguine de celle de Rabelais. Ce style en débâcle et innavigable
qui avait toujours l'air de tomber d'une alpe, roulait n'importe quoi
dans sa fureur. C'étaient des bondissements d'épithètes, des cris à
l'escalade, des imprécations sauvages, des ordures, des sanglots ou des
prières. Quand il tombait des un gouffre, c'était pour ressauter
jusqu'au ciel. Le mot, quel qu'il fût, ignoble ou sublime, il s'en
emparait comme d'une proie et en faisait à l'instant`un projectile, un
brûlot, un engin quelconque pour dévaster ou pour massacrer. Puis, tout
à coup, il redevenait, un moment, la nappe tranquille que la douce
Radegonde avait azurée de ses regards.
Quelques-uns expliquaient cela par un abject charlatanisme, à la façon du Père Duchesne.
D'autres, plus venimeux, mais non pas plus bêtes, insinuaient la
croyance à une sorte de chantage constipé, furieux de ne jamais
aboutir. Personne, parmi les distributeurs de viande pourrie du
journalisme, n'avait eu l'équité ou la clairvoyance de discerner
l'exceptionnelle sincérité d'une âme ardente, comprimée, jusqu'à
l'explosion, par toutes les intolérables rengaines de la médiocrité ou
de l'injustice.
XXXIV
Maintenant, il se retournait décidément vers l'histoire.
Elle avait été sa plus grande ambition et son plus fervent amour
intellectuel. Depuis son enfance, il avait cette impression d'être
beaucoup plus le contemporain des Croisades ou de l'Exode que de la
racaille démocratique. Son admirable étude mérovingienne attestait
suffisamment l'anachronisme de sa pensée. Mais il n'avait aucun désir
de recommencer ce genre d'effort. Une monographie d'homme ou même de
peuple, quelque dilatée qu'il l'imaginât, ne lui suffisait plus. Il
refusait de se cantonner à nouveau dans un coin de siècle. Il voulait,
désormais, envelopper, d'une seule étreinte, l'histoire du monde.
Ainsi qu'il l'avait confié à son ami, il rêvait d'être le
Champollion des événements historiques envisagés comme les hiéroglyphes
divins d'une révélation par les symboles, corroborative de l'autre
Révélation. C'eût été toute une science nouvelle, singulièrement
audacieuse et que le génie seul pouvait sauver du ridicule. Le pauvre
Leverdier en avait tremblé dans sa peau dès la première ouverture, puis
les volutations oratoires de son prophète l'avaient insensiblement
enroulé à cette conception qu'il avait fini par juger sublime. Il est,
du moins, incontestable que certaines inductions dont cet éblouissant
démonstrateur étançonnait son système le faisaient paraître tout à fait
probable.
Il en avait pris l'idée première dans ces études exégétiques
qui furent, par une singularité peut-être inouïe, le point de départ de
sa vie intellectuelle, aussitôt après sa conversion. Appuyé sur
l'affirmation souveraine de saint Paul : que nous voyons tout "en
énigmes", cet esprit absolu avait fermement conclu du symbolisme de
l'Écriture au symbolisme universel, et il était arrivé à se persuader
que tous les actes humains, de quelque nature qu'ils soient, concourent
à la syntaxe infinie d'un livre insoupçonné et plein de mystères, qu'on
pourrait nommer les Paralipomènes de l'Évangile. De ce point de
vue -- fort différent de celui de Bossuet, par exemple, qui pensait, au
mépris de saint Paul, que tout est éclairci, -- l'histoire universelle
lui apparaissait comme un texte homogène, extrêmement lié, vertébré,
ossaturé, dialectiqué, mais parfaitement enveloppé et qu'il s'agissait
de transcrire en une grammaire d'un possible accès.
Il en avait conçu l'espérance et ne vivait plus que pour ce
projet, devenu le centre d'innervation de ses pensées. Peu lui
importait qu'on le jugeât extravagant ou ridicule. Depuis longtemps, il
avait pris son parti de ne jamais plaire et ne s'embarrassait guère de
l'hostilité même, dont les effets immédiats ne peuvent jamais
atteindre, après tout, bien facilement, un homme que sa plume, sa
langue et ses muscles rendent également redoutable.
Ah ! sans doute, les ennemis assez nombreux qu'il s'était
attirés déjà dans la presse avaient la ressource ordinaire de lui
fermer généreusement tous les débouchés et, par conséquent, de priver
d'argent un écrivain pauvre que son talent aurait dû nourrir. C'était
là le danger médiat et nullement méprisable. Mais, que faire ? Il se
sentait traîner par les cheveux dans sa douloureuse voie et, ne le
voulût-il pas, il lui fallait courir son destin. Proférer, s'il était
possible, une grande parole, et mourir ensuite sous les soufflets et
les crachats de l'univers ! -- A la grâce de Dieu ! disait-il souvent.
C'est le mot de beaucoup de téméraires, mais, dans sa bouche, il avait
une signification très haute et quasi sainte.
Retiré dans sa chambre de la Chartreuse, il raidissait ses
deux bras contre sa propre douleur, ancienne ou récente, pour écarter
l'importunité d'une sollicitude Étrangère au travail de parturition de
son esprit.
-- Le Symbolisme de l'histoire, pensait-il, vérité certaine,
mille fois évidente à mes yeux, mais combien difficile à démontrer
acceptable ! S'il s'agissait d'expliquer, pièce à pièce, le symbolisme
du corps humain ou le symbolisme végétal, cette besogne, souvent
entreprise déjà par des mystiques ou des philosophes, n'étonnerait pas
trop encore. Il y aurait des chances pour faire rouler quelques idées
sur ce rail connu, à condition, toutefois, qu'elles ne parussent pas
trop originalement défrayées. Mais, ici, je vais me cogner, tout de
suite, au front de taureau d'une Liberté ombrageuse, impénétrable,
totalement incomprise de la multitude qui l'adore et mal définie des
docteurs chrétiens qu'elle épouvante. Je suis en partance, comme
Colomb, pour l'exploration de la Mer ténébreuse, avec la
certitude de l'existence d'un monde à découvrir et la crainte de
révolter, à moitié chemin, cinquante passions imbéciles. L'histoire
fragmentaire, telle que je la vois partout, est un miroir pour
l'orgueil stupide de cette liberté qui se félicite sans relâche d'avoir
fait ce qu'elle a voulu, -- jamais autre chose, -- et la synthèse
absolue, dont j'ai le dessein, confisque, du premier coup, cet objet de
toilette, pour contraindre la vieille jouisseuse à se contempler dans
le très humble ruisseau d'égout qui est sa patrie. Certes, je me
passerais bien d'applaudissements et je n'en ai jamais cherché, mais
encore faut-il que je sois intelligible, que je ne terrifie pas tous
les éditeurs sans exception, que je sois débitable, au moins autant
qu'un amer nouvellement importé, sur le zinc en coeur de chêne
de leurs comptoirs. La métaphysique religieuse n'est plus admissible
aujourd'hui, qu'à la condition d'être apéritive et de précéder un régal
d'ordures. "Vous écrivez pour des hommes et non pas pour des esprits
angéliques", me disait ce père. Dois-je essayer de me remplir de la
prose de cet avis ? Hélas ! J'y gagnerais peut-être un morceau de pain
!
L'irrefréné Marchenoir sentait, néanmoins, qu'il se flattait
d'une humilité impossible. Dégager de l'histoire universelle un
ensemble symbolique, c'est-à-dire prouver que l'histoire signifie quelque chose,
qu'elle a son architecture et qu'elle se développe avec docilité sur
les antérieures données d'un plan infaillible, c'était une opération
qui exigeait l'holocauste préalable du Libre Arbitre, tel, du moins,
que la raison moderne peut le concevoir. Il n'y avait pas à sortir de
là. Il était condamné à l'incertaine expérience de gifler son siècle
pour obtenir d'en être écouté et, justement, l'énormité d'un pareil
défi avait pour lui le ragoût d'une tentation de volupté. Sa nature de
condottière l'emporta bientôt et il finit par se fixer à la plus
imprudente des résolutions, s'interdisant jusqu'à la ressource
d'appliquer après coup et sous forme d'introduction, à son futur livre,
les lâches émollients d'une apologie. Peut-être, aussi, avait-il raison
de compter sur l'exaspération même de sa pensée et de sa forme, sur
l'excès inouï d'audace où il prévoyait bien que son sujet allait
l'entraîner, pour espérer un succès de scandale ou d'étonnement, qui
serait, au moins, un simulacre de cette justice que la vermine
contemporaine n'accorde pas à la supériorité de l'esprit.
D'ailleurs, l'apparente sagesse d'aucun conseil ne prévaudra
jamais contre ces torrentielles natures que le bâillement soudain de la
plus large gueule d'abîme n'arrêterait pas. Ce que les prudents
appellent du nom de témérité, ne serait-ce pas plutôt, en elles, une
obéissance héroïque à quelque propulsion supérieure, dont ces martyrs
auraient, d'avance, accepté les agonies ? Quand une grande chose était
notifiée, la poitrine de Marchenoir s'ouvrait comme un triptyque. et ce
qu'on voyait apparaître, c'était son coeur ruisselant de sang, entre
une image de prière et une image d'extermination !
XXXV
Puisqu'il voulait que l'histoire fût un cryptogramme, il
s'agissait de lire les lignes et d'en pénétrer les combinaisons. Or,
les signes se déroulaient pendant six mille ans, à partir du premier
homme, du haut en bas de la pyramide prodigieusement évasée du genre
humain. Leurs combinaisons étaient innombrables comme la poussière,
compliquées à l'infini, tramées, tressées, imbriquées, repliées les
unes dans les autres, entrelacées et embrouillées à toutes les
profondeurs.
Toutes les mains de la nuit avaient tissé ce chaos. Les
trois Concupiscences, comme des fileuses infatigables, avaient fourni
l'écheveau, et les sept Péchés l'avaient dévidé, ventre à terre, dans
tous les sens, autour de toutes les générations, à travers
l'inextricable tourbillon des épisodes. L'Amour, la Mort, la Douleur,
l'Oubli avaient mis en commun leurs paraboles pour un éternel négoce d'errata, où chacun d'eux tirait à lui toutes les ténèbres.
De temps en temps, un excellent historien se présentait pour
contrôler les balances et sa tête gélatineuse se liquéfiait dans les
plateaux. L'Hypothèse disait à la Conjecture : Nous allons nous amuser
! et elles se faisaient caresser l'une et l'autre, par un vieux
Mensonge tout nu, sur le souple divan de la Critique. L'étonnante route
de l'histoire était tout en carrefours, avec des poteaux en girouette,
où des dates, peu certaines, indiquaient, dans la direction de quelques
événements carrossables, de tout petits sentiers inexistants, pour
aboutir à d'impossibles vérifications. L'érudition frétait des
bibliothèques alexandrines pour le ravitaillement d'innombrables
rongeurs à lunettes, dont l'office était de picorer des fétus dans
l'énorme amas de crottin documentaire fienté par de plus grands
animaux, en s'interdisant religieusement jusqu'à la velléité d'une
conclusion. Si, d'aventure, l'un d'entre eux s'en avisait, c'était sous
l'expresse condition d'insulter à quelque grande chose, en chatouillant
de sa plume le dessous des pieds de la sainte Canaille, enfin
victorieuse et potentate rémunératrice des flagorneurs qu'elle a
décrottée. Dieu sait, alors, les jolis travaux qui s'exécutaient et
l'abjecte clairvoyance de ces calomniateurs d'ancêtres !
L'esprit de l'homme planant, -- comme autrefois celui du
Seigneur, -- sur cet inexprimable désordre avait dit : -- Il n'y en a
pas encore assez comme cela ! et il avait commandé que les ténèbres fussent,
c'est-à-dire que la suie du passé, délayée dans l'encre de nos
imprimeurs, devînt indélébile et croûtonnante sur la mosaïque
providentielle. On en était venu à tellement effacer les rudimentaires
concepts que les faits les plus énormes, les plus crevant l'oeil,
désormais orphelins de leurs principes et veufs de leurs conséquences,
retranchés de l'orbite, excommuniés de tout ensemble, acéphales et
eunuques, n'existaient plus dans les cervelles qu'à l'état fantastique
de postérité du hasard. Et cette ignorance de toute loi était
particulièrement attestée, en ce siècle, par la grandissante rage de
philosopher sur l'histoire. Obscur témoignage d'une conscience
irrémédiablement taillée en pièces et tressaillant, une dernière fois,
sous le hachoir des charcutiers de l'intelligence !
Pour commencer, Marchenoir demandait le divorce du Hasard et
de la Liberté, absurdement unis sous le régime de l'étripement
réciproque. Il jugeait monstrueux cet accouplement qui avait paru
l'unique ressource de la Raison moderne, affligée du célibat de sa très
chère fille universellement décriée pour son incontinence et le
malpropre choix de ses concubins. C'était une imposture par trop forte
de prétendre que quelque chose de réel fût jamais sorti d'une faculté,
déjà si précaire, prostituée à ce bâtard du néant, et il ambitionnait,
-- alors que les sociétés agonisantes mettent leurs enfants en gage
pour obtenir, en payant, qu'on les achève elles-mêmes -- d'affirmer,
une bonne fois, avant que tout s'écroulât et pour l'honneur de l'être
pensant, l'irrépréhensible solidarité de tout ce qui s'est accompli,
dans tous les temps et dans tous les lieux, à la honte des artisans de
poussière qui pensent exterminer l'unité de l'homme en raclant de vieux
ossements !
A ses yeux, le mot Hasard était un intolérable
blasphème qu'il s'étonnait toujours, malgré l'expérience de son mépris,
de rencontrer dans des bouches soi-disant chrétiennes. -- Rien n'arrive sans Son ordre ou Sa permission,
disait-il aux blasphémateurs ; il vous a créés, votre Hasard, et il
s'est incarné pour vous racheter de son sang ! Est-ce bien là votre
pensée ? Alors moi, catholique, je lui crache à la figure, à ce rival
de mon Christ, qui n'a pas même l'honneur d'exister, comme une idole,
dans un simulacre où, du moins, s'attesterait l'industrie d'un
entrepreneur de divinités.
Il était évident pour lui qu'on ne pouvait pas être
catholique, ni même se flatter d'une infinitésimale pincée de sentiment
religieux, si on ne donnait pas absolument tout à la Providence, et,
dès lors l'idée d'un plan infaillible sautait à l'esprit. A cette
hauteur, peu lui importaient les chicanes philosophiques, ou même
théologiques, qu'on pouvait lui décocher au sujet du Libre Arbitre,
laissé sans ressources, par cette invasion d'absolu, dans le pâturage desséché du conditionnel.
-- Quand la Providence prend tout, c'est pour se donner
elle-même. Consultez l'Amour, si vous ne comprenez pas, et allez au
diable ! Telle était toute la controverse de ce stylite intellectuel
qui ne descendit jamais de sa colonne.
Il avait, certes, bien assez du pénitentiel labeur qu'il
s'était imposé, puisqu'il s'agissait de réduire à un tel raccourci de
formules l'universalité des témoignages, qu'ils pussent tenir dans un
rais de la pensée. Puisque c'est toujours Dieu qui opère, ad nutum, sur toute la terre, il fallait, de toute nécessité, préjuger un acte unique,
indéfiniment réfracté dans ses créatures. Qu'on employât le mot de
Paternité ou celui d'Amour, ou tout autre vocable suggestif, la
méditation ramenait toujours cette simple vue d'un seul GESTE infini, produit par un Etre absolu, et répercuté dans l'innumérable diversité apparente des symboles.
En quelque point des temps que s'enfonçât la pointe du
compas, que ce fût la prise de Jérusalem ou la Défénestration de
Prague, l'angle avait beau s'ouvrir dans de giratoires investigations,
ce point quelconque devenait le centre de l'univers. Le passé et
l'avenir irradiaient lumineusement de ce foyer et convergeaient, en
frémissant, vers cet ombilic. Une identité surnaturelle éclatait
partout à la fois. L'homme se dénonçait pour avoir toujours fait la
même chose, dans une circulaire translation de circonstances
perpétuellement analogues, et l'imperceptible atrocité d'un Ezzelino ou
d'un Halberstadt avait juste autant de force harmonique et salariait
aussi sûrement l'esprit de synthèse que les colossales redites du
despotisme des Tibère, des Philippe II ou des Napoléon !
L'histoire, telle que la voyait Marchenoir, était d'un tissu
si garanti qu'on pouvait mettre au défi n'importe quel faussaire de la
démarquer dune manière plausible. Les caractères altérés, les lignes
déviées de leur sens écorchaient l'oeil et criaient pour qu'on les
réintégrât. Le texte symbolique mutilé seulement d'un iota, n'avait
plus de sens et divulguait, de son mutisme soudain, la profanation. Ce
que la Providence avait écrit dans la rédivive tradition des peuples,
avec des pâtés de sang et des chaînes de montagnes de morts, elle
l'avait écrit pour l'éternité, sans que nul grattoir ou acide sacrilège
eût jamais été capable d'oblitérer, d'un solécisme durable, ce
palimpseste de douleur !
Car, telle était sa cédule évocatoire, à ce magicien
d'exégèse, qui voulait que tout comparût à la fois devant le tribunal
de son esprit : Toute chose terrestre est ordonnée pour la Douleur. Or,
cette Douleur était, à ses yeux, le commencement comme elle était la
fin. Elle n'était pas seulement le but, le comminatoire propos
ultérieur, elle était la logique même de ces Écritures
mystérieuses, dans lesquelles il supposait que la Volonté de Dieu
devait être lue. La sentence terrible de la Genèse, à la départie de
l'Eden, il l'appliquait, dans sa rigueur, à l'enfantement toujours douloureux des moindres péripéties de l'oecuménique roman de la terre.
Alors, sur cette planète maudite, condamnée à ne germiner
que des épines, s'accomplissait, en soixante siècles, pour la race
déchue, l'épouvantable dérision du Progrès, dans le renouveau
sempiternel des itératives préfigurations de la Catastrophe qui doit
tout expliquer et tout consommer à la fin des fins.
Les anges devaient avoir eu peur et pitié de ce spectacle,
sur lequel on avait sujet de redouter que ne tombât jamais le rideau
d'une pudeur divine ! Les générations humaines toujours dévorées au
banquet des forts, sur tous les continent où les enfants de Nemrod
avaient étendu leur nappe, et le Pauvre, dont c'est l'étonnant destin
de représenter Dieu même, le pauvre toujours vaincu, bafoué, souffleté,
violé, maudit, coupé en morceaux, mais ne mourant pas, -- roulé du
pied, sous la table, comme une ordure, d'Asie en Afrique et de l'Europe
sur le monde entier, -- sans qu'une seule heure lui fût accordée pour
se désaltérer à ses propres larmes et pour racler les croûtes de son
sang ! Cela, pour toute la durée des sociétés antiques, sculptées en
formidable raccourci dans la gouliafrée du roi Balthasar.
Puis, l'avènement du parfait Pauvre, en qui se résumèrent
les abominations les plus exquises de la misère et qui fut Lui-même le
Balthasar d'un festin de tortures, où furent conviées toutes les
puissances de souffrir. Rédemption à faire trembler qui transfigura la poétique de l'homme sans rénover son coeur, en dérision de ce qui avait été annoncé.
Un second registre de formules fut simplement ouvert, et la
grande liesse des boucs et des vautours recommença. Dans les contrées
immenses inexplorées par le christianisme, la cuisine des pasteurs de
peuples ne changea pas, mais, dans la chrétienté, le pauvre fut
quelquefois invité, charitablement, à se repaître des déjections de la
puissance, dont il était, lui-même, l'aliment. Le fardeau des faibles,
désormais aggravé de spiritualisme, fit craquer les os des neuf
dixièmes de l'humanité.
Comme si l'apparition de la Croix avait affolé les nations,
l'univers se confondit dans une prodigieuse bousculade. Sur l'Empire
romain tordu par la colique, goutteux des pieds, avarié du coeur, et
devenu chauve comme son premier César, des millions de brutes à gueule
humaine déferlèrent. Les Goths, les Vandales, les Huns et les Francs
s'assirent, en ricanant, sur leurs boucliers, et se laissèrent glisser
en avalanches, contre toutes les portes de Rome qui creva sous la
poussée. Le Danube, gonflé de sauvages, se répandit en inondation sur
les latrines du Bas-Empire. Du côté de l'Orient, le Chamelier Prophète,
accroupi sur la bouse de son troupeau, couvait déjà, dans son sein
pouilleux, les sauterelles affamées dont il allait remplir les deux
tiers du monde connu. On se battait, on s'éventrait, on se mangeait les
entrailles, pendant huit cents ans, de l'extrémité de la Perse aux
rivages de l'Atlantique. Enfin, la grande charpente féodale
s'installait dans le gâchis des égorgements.
On crut que c'était l'étançon d'une Jérusalem quasi céleste
qu'on allait construire, et il se trouva que c'était encore un
échafaud. Même la Chevalerie, La plus noble chose que les hommes aient
inventée, ne fut pas souvent miséricordieuse aux membres souffrants du
Seigneur, qu'elle avait mission de protéger. Même les Croisades, sans
lesquelles le passé de l'Europe serait un peu moins qu'un amas
d'immondices, ne furent pas sans l'horrible traînée de toutes les
purulences de l'animal responsable. Pourtant c'était l'adolescence au
coeur brûlant, c'était le temps de l'amour et de l'enthousiasme pour le
christianisme ! Les Saints, il y en eut alors, comme aujourd'hui, une
demi douzaine par chaque cent millions d'âmes médiocres ou abjectes, --
à peu près, -- et l'odieux bétail qui les vénérait, après leur mort,
fut quelquefois obligé d'emprunter de la boue et de la salive pour les
conspuer à son plaisir, quand il avait l'honneur de les tenir vivants
sous ses sales pieds.
Deux choses, à peine, paraissaient à Marchenoir mériter
qu'on surmontât la nausée de cette abominable contemplation :
l'indéfectible prééminence de la Papauté et l'inaliénable suzeraineté
de la France. Rien n'avait pu prévaloir contre ces deux privilèges. Ni
l'hostilité des temps, ni le négoce des Judas, ni la surpassante
indignité de certains titulaires, ni les révolutions, ni les défaites,
ni les reniements, ni les inconscientes profanations de la sacrilège
bêtise !... Quand l'une ou l'autre avait menacé de s'éteindre, le monde
avait paru en interdit. La Bulle Unam Sanctam, de Boniface VIII, la fameuse bulle des Deux Glaives,
n'avait plus de croyants, il est vrai, et la France était gouvernée par
des goujats... N'importe ! quelques âmes savaient qu'il existe, en leur
faveur, une prescription contre toutes les poursuites revendicatoires
du néant, et Marchenoir était une unité dans le petit nombre de ces
âmes malheureuses, charriées sur un glaçon fondant, au milieu d'un
océan de tiédeur, vers un tropique d'imbécillité !
Mais, avant de sombrer, ce millénaire voulait assigner les
Temps modernes, les plus iniques temps et les plus bêtes qui furent
jamais, devant un Juge dont il pressentait la prochaine Venue,
quoiqu'il ait l'air de dormir profondément depuis tant de siècles, et
qu'il espérait, à force de clameurs désespérées, faire, une bonne fois,
crouler de son ciel ! Ces clameurs, il les avait ramassées de partout,
accumulées, amalgamées, coagulées en lui. Écolier sublime de ses
propres tortures, il avait syncrétisé, en une algèbre à faire éclater
les intelligences, l'universelle totalité des douleurs.
De cette forêt sortait, en rugissant, une Symbolique
inconnue qu'il aurait pu nommer la symbolique des Larmes et qui allait
devenir son langage pour parler à Dieu. C'était comme une rumeur
infinie de toutes les voix dolentes miraculeusement abréviative qui
expliquait, -- par la nécessité d'une manière de rançon divine, -- les
interminables ajournements de la Justice et l'apparente inefficacité de
la Rédemption.
Voilà ce qu'il prétendait mettre sous les yeux de ses
contemporains inattentifs, d'abord ; ensuite sous le clair regard de
Celui dont il appelait l'avènement, comme un témoignage accablant de la
fangeuse apostasie d'une génération, qui sera peut-être la dernière
avant le déluge, -- si sa monstrueuse indifférence l'a faite émissaire
pour assumer l'opprobre de ses aînées, moins abominables qu'elle, dont
l'histoire écrite a si lâchement balbutié l'inculpation !
XXXVI
Marchenoir écrivit une seule fois à Véronique, pour lui
annoncer son retour. Par crainte ou par vertu, il s'en était abstenu
jusqu'alors, quoiqu'il en mourût de désir, se bornant à la mentionner
avec une tendresse peu déguisée, dans chacune de ses épîtres au
sempiternel Leverdier. Enfin, quelques jours avant son départ, il se
décida tout à coup, et voici son inconcevable lettre :
Ma chère Véronique, je vous prie d'ajouter pour moi, à vos
prières accoutumées, les oraisons pour les agonisants que vous
trouverez dans votre eucologe. Mon corps se porte bien, mais mon esprit
est dans l'angoisse de la mort et je vous suppose particulièrement
désignée pour me secourir, puisque c'est à l'occasion de vous que
j'endure cette épouvantable tribulation.
Je suis éperdument amoureux de vous, voilà la vérité, et il
a fallu que je m'éloignasse de Paris pour le sentir. Je me suis
déterminé à vous l'écrire sur cette simple réflexion, que vous deviez
le savoir. Les femmes sont clairvoyantes en pareil cas, et ce
sentiment, inaperçu de moi jusqu'à ces derniers jours, vous l'avez
certainement discerné depuis longtemps, si j'en juge par certaines
prudences que je me rappelle, aujourd'hui, et qui tendaient
manifestement à en retarder l'explosion. Mais, quand même vous n'auriez
rien compris ni rien deviné, j'ai pensé qu'il fallait encore me
déclarer, ne fût-ce que pour écarter de nos relations le danger d'un
tel mystère.
Qu'allons-nous devenir ? Il n'y a que deux issues : vous me
sauvez ou je vous perds. Quant à nous séparer, en admettant que ce fût
possible, ce serait peut-être le plus funeste des dénouements. Vous
avez mis autour de ma vie un surnaturel chrétien si capiteux, que je ne
pourrais plus respirer une autre atmosphère.
Or, je n'ai plus de courage du tout, mon âme est
complètement démontée. Il va falloir vous condamner à une réserve
inouïe, car je brûle sur moi-même, depuis l'agitation de ce voyage,
comme une torche mal éteinte que le vent aurait rallumée. Cette
fraternité postiche qui nous unit et nous sépare, jusqu'à maintenant,
ne va plus suffire. Il faudrait construire quelque autre muraille
mitoyenne qui montât jusqu'au septième ciel et qu'aucune trahison des
sens ne pût entamer.
Ce travail de maçonnerie vous sera, sans doute, possible, à
vous, âme spirituelle et dessouillée, qui n'avez plus de corps que pour
les yeux trop charnels de votre malheureux ami, dont votre présence va
remuer, je le sens bien, toutes les vieilles croupissures et toutes les
fanges. Cherchez donc, chère trésorière d'héroïsme, c'est peut-être
dans la direction du martyre que vous découvrirez ce qu'il nous faut.
Vous ne pouvez supporter qu'on vous regarde comme une
sainte, et vous savez si j'approuve cette horreur. Mais dans
l'hypothèse qu'il aurait plu à Notre Seigneur de jeter sur vous toute
la pourpre de son ciel, vous continueriez encore, néanmoins, d'être une vraie femme pour l'éternité -- comme on est un prêtre, -- car ce que Dieu a fabriqué de son essentielle Main porte caractère indélébile,
aussi bien que les Sacrements de son Église. Vous seriez forcée, par
conséquent, de voir aussi nettement qu'une autre le mal de ce monde, où
la mort fut acclimatée par la première de vous toutes.
C'est pourquoi je vous ai demandé les prières des
agonisants. Je suis en péril de mort pour mon âme, à cause de vous,
bien-aimée, et je retourne à Paris, dans une semaine, comme on se fait
porter en terre. Si vous n'êtes pas devenue toute forte contre ma
faiblesse, je vous entraînerai dans une caverne de désespoir.
Vous me l'avez fait comprendre vous-même, il y a longtemps.
Que vous devinssiez ma femme ou ma maîtresse, l'abomination serait
également infinie. Je retrouverais dans votre lit et dans vos bras tout
votre passé, et ce passé, délié de l'abîme où l'a précipité votre
pénitence, m'arracherait de vous, morceau par morceau, avec des
tenailles rougies, pour s'installer à ma place. Notre amour serait un
opprobre et nos voluptés un vomissement. Nous aurions tout perdu de ce
qui nous honore et tout retrouvé de ce qui peut nous avilir davantage.
A la place de ce canton lumineux du ciel où nous planons en souffrant,
neuf serions accroupis au bord d'un chemin public, dans une encognure
infecte, où les plus immondes animaux auraient la permission de nous
salir au passage...
Il faut donc m'exorciser, ma très chère, je ne sais comment,
mais il le faut tout de suite, sous peine d'enfer et de mort. Voilà
tout, mon esprit est plein de ténèbres et je ne saurais vous offrir
l'ombre d'une idée qui ressemblât à une apparence de salutaire
expédient. Ah ! mon amie, ma trois fois aimée, ma belle Véronique du
chemin de la Croix ! combien je souffre ! mon coeur se brise et je
pleure, comme je vous ai vue, tant de fois, pleurer vous-même,
agenouillée, des journées entières, devant votre grand crucifix !
Seulement, vos larmes étaient infiniment douces et les miennes sont
infiniment amères.
Votre MARIE-JOSEPH
XXXVII
La retraite à la Grande Chartreuse, quelque suggestive et
bienfaisante qu'elle eût été, ne pouvait plus se prolonger pour cette
âme tragique, qui se faisait du Paradis même l'idée d'une éternelle
montée furibonde vers l'Absolu. La quatrième semaine venait de
s'achever et Marchenoir en avait décidément assez. L'apaisement, qu'il
était venu chercher, n'avait été qu'extérieur ou intermittent.
L'exquise bonté de ses hôtes avait pu détendre ses nerfs et lénifier la
partie supérieure de son esprit, mais ne pouvait rien au-delà.
II était singulier, d'ailleurs, et bien conforme à
l'irréprochable exactitude de son ironique destin, que le pire malheur
qu'il pût redouter lui eût été révélé précisément sur cette montagne,
où il s'était cru certain de haleter, quelques jours, en sécurité
parfaite. Maintenant il avait le besoin le plus violent de se jeter
au-devant de ce malheur, dût-il en crever !
Il alla donc prendre congé du Père Général qui l'avait déjà
reçu plusieurs fois avec cette douceur des grands Humbles, qui domptait
autrefois les Tarasques et les Empereurs. Marchenoir, qui n'appartenait
à aucune de ces deux catégories de monstres, exprima, le mieux qu'il
put, sa gratitude, en suppliant l'aimable vieillard de le bénir avant
son départ.
-- Mon cher enfant, répondit celui-ci, je veux faire quelque
chose de plus, si vous le permettez. Je sais de votre vie et de vos
souffrances ce que votre ami, M. Leverdier, m'en a écrit et ce que le
Père Athanase a cru pouvoir me confier, et je m'intéresse profondément
à vous. Vous avez entrepris un livre pour la gloire de Dieu et vous
êtes pauvre,... deux fois pauvre, puisque vous renoncez à la gloire que
donnent les hommes... Emportez, je vous prie, de la Chartreuse, ce
faible secours que votre âme chrétienne peut accepter sans honte,
ajouta-t-il, en lui tendant un billet de mille francs, -- et
souvenez-vous, dans vos combats, du vieux serviteur inutile, mais plein de tendresse, qui priera pour vous.
Le malheureux, brisé d'émotion, tomba à genoux et reçut la
bénédiction de ce chef des plus grandes âmes qui soient au monde. Le
Général le releva et, l'ayant serré dans ses bras, le reconduisit
jusqu'à sa porte en l'exhortant aux viriles vertus que la société
chrétienne paraît avoir prises en haine, mais dont la tradition
persévère, en dépit de tout, dans ces solitudes, -- sans lesquelles, à
ce qu'il semble, le ciel fatigué de voûter, depuis tant de siècles, sur
une si dégoûtante race, tomberait de bon coeur, pour l'anéantir.
Le père Athanase l'attendait avec anxiété. Il avait parlé
chaleureusement, mais les intentions de son supérieur ne lui étaient
pas connues. Le bon religieux fut transporté de la joie naïve de son
ami, que cet argent délivrait d'angoisses hideuses, surajoutées à ses
plus intimes tourments.
-- Je vous vois partir sans trop d'inquiétude, lui dit-il.
Du moins, je suis assuré que la misère noire ne vous ressaisira pas
tout de suite et je me persuade qu'un peu plus tard Dieu vous enverra
quelque autre assistance. Il n'est pas permis de croire que ce bon
Maître vous ait comblé des dons les plus rares, uniquement pour vous
faire souffrir. D'ailleurs, l'Église militante a besoin d'écrivains de
votre sorte et vous surmonterez, à la fin, tous les obstacles, par la
seule virtualité du talent, je veux l'espérer.
Mais, j'ai d'autres sujets de trembler et c'est justement
l'excès de votre force qui m'épouvante, ajouta-t-il, avec un sourire
mélancolique, en lui touchant du doigt le front et la poitrine. C'est
ici et là que se trouvent vos plus redoutables persécuteurs. J'ai
beaucoup pensé à vous, mon cher ami. C'est un mystère de douleur qu'un
homme tel que vous ait pu naître au dix-neuvième siècle. Vous auriez
fait un Ligueur, un Croisé, un Martyr. Vous avez l'âme d'un de ces
anciens apologistes de la Foi qui trouvaient le moyen de catéchiser les
vierges et les bourreaux jusque sous la dent des bêtes. Aujourd'hui,
vous êtes livré à la gencive des lâches et des médiocres, et je
comprends que cela vous paraisse un intolérable supplice. Vous avez
passé quarante ans et vous n'avez pas encore pu vous acclimater ni même
vous orienter dans la société moderne. Ceci est terrible...
Je ne vous accuse, ni ne vous juge, pauvre ami. Je vous
plains de toute mon âme. Rendez-moi justice. Je ne vous reproche pas de
n'avoir pas su vous faire une position. Je ne suis pas un de
ces bourgeois dont le nom seul vous noircit la rétine. Je suis un
chartreux, simplement, et je crois que la meilleure position est de
faire la volonté de Dieu, quelle qu'elle soit. Si c'est votre partage
d'écrire de beaux livres, sans consolation et sans salaire, au milieu
de continuelles souffrances, votre situation est toute faite et
cinquante fois plus brillante, j'imagine, que celle d'un premier
ministre qui sera, demain matin ou demain soir, roulé à coups de bottes
dans un escalier d'oubli. Seulement, j'ai peur que ce don de force qui
ferait de vous, peut-être, un grand homme d'action par l'épée ou par la
parole, si vous en aviez l'emploi, ne se retourne à la fin contre
vous-même et ne vous jette dans le désespoir.
-- Vous avez raison, mon père, et je ne suis pas non plus
sans terreur, répondit Marchenoir. L'espérance est la seule des trois
vertus théologales contre laquelle je puisse m'accuser, en toute
sincérité, d'avoir sciemment et gravement péché. Il y a en moi un
instinct de révolte si sauvage que rien n'a pu le dompter. J'ai fini
par renoncer à l'expulsion de cette bête féroce et je m'arrange pour
n'en être pas dévoré. Que puis-je faire de plus ? Chaque homme est, en
naissant, assorti d'un monstre. Les uns lui font la guerre et les
autres lui font l'amour. Il paraît que je suis très fort, comme vous le
dites, puisque j'ai été honoré de la compagnie habituelle du roi des
monstres : le Désespoir. Si Dieu m'aime, qu'il me défende, quand je
n'aurai plus le courage de me défendre moi-même ! Ce qu'il y a de
rassurant c'est que je ne peux plus être surpris, puisque je ne crois
pas au bonheur. On dit quelquefois que je suis un homme supérieur et je
ne le nie pas. Je serais un sot et un ingrat de désavouer cette
largesse que je n'ai rien fait pour mériter. Eh bien ! si le bonheur
est déjà presque irréalisable pour le plus médiocre des êtres, pour le
plus facile à contenter des pachydermes raisonnables, comment ce
diapason de douleurs, qu'on appelle un homme de génie, pourrait-il
jamais y prétendre ? Le Bonheur, mon cher père, est fait pour les
bestiaux... ou pour les saints. J'y ai donc renoncé, depuis longtemps.
Mais, à défaut de bonheur, je voudrais, au moins, la paix, cette
inaccessible paix, que les anges de Noël ont, pourtant, annoncée, sur terre, aux hommes de bonne volonté !
Le père hésita un moment. Tout ce qui peut être inspiré par
la plus ardente charité sacerdotale, il l'avait déjà dit à ce désolé.
Il avait tout tenté pour solidifier un peu d'espérance dans ce vase
brisé, d'où se répandait le cordial, aussitôt qu'on l'avait versé. Il
ne pouvait pas accuser son pénitent d'être indocile ou de s'acclamer
lui-même. Le soupçon d'orgueil, -- d'une si commode res- source pour
les confesseurs et directeurs sans clairvoyance ou sans zèle ! -- il
l'avait écarté, dès le premier jour avec défiance, estimant plus
apostolique de pénétrer dans les coeurs que de les sceller, du premier
coup, implacablement, sous des formules de séminaire.
Le Non-Amour est un des noms du Père de l'orgueil et,
certes, il n'en avait pas connu beaucoup, dans sa vie, des êtres qui
aimassent autant que le pauvre Marchenoir ! Il se sentait en présence
d'une exceptionnelle infortune et les larmes lui vinrent à la pensée
qu'il avait devant lui un homme allant à la mort et que rien ne pouvait
sauver, un témoin pour l'Amour et pour la Justice, -- holocauste
lamentable d'une société frappée de folie qui pense que le génie la
souille et que l'aristocratie d'une seule âme est un danger pour le
chenil de ses pasteurs.
-- Vous demandez la paix au moment même où vous partez en
guerre, dit-il enfin. Soit. Vous vous croyez appelé à protester
solitairement, au nom de la Justice, contre toute la société
contemporaine avec la certitude préliminaire d'être absolument vaincu
et quelles que puissent être pour vous les conséquences, -- au mépris
de votre sécurité et des jugements de vos semblables, dans un
désintéressement complet de tout ce qui détermine, ordinairement, les
actions humaines. Vous vous croyez sans liberté pour choisir une autre
route de la mort... C'est Dieu qui le sait. Il est plus facile de vous
condamner que de vous comprendre. Tout ce qu'on peut, c'est de lever,
pour vous, les bras au ciel. Mais votre corsaire est trop chargé...
Vous n'êtes pas seul, vous avez pris une âme à votre compte.
Qu'allez-vous en faire ? Avez-vous calculé l'effroyable obstacle d'une
passion plus forte que vous et distinctement lisible, pour moi, dans
les moindres mouvements de votre physionomie ? Et s'il vous est donné
d'en triompher, n'hésiterez-vous pas encore à traîner cette pauvre
créature dans les inégales querelles, où je prévois trop que vous allez
immédiatement vous engager ?...
Marchenoir, devenu très pâle, avait paru chanceler et
s'était assis, avec une si poignante expression de douleur, que le père
Athanase en fut bouleversé. Il y eut un silence pénible de quelques
instants, au bout desquels le malheureux homme commença d'une voix
assez basse pour que le père fût obligé de tendre l'oreille.
XXXVIII
-- Que voulez-vous que je vous réponde ? Il en sera ce que
Dieu voudra et j'espère bénir sa volonté sainte à l'heure de ma
dernière agonie. Si j'étais riche, je pourrais arranger mon existence
de telle sorte que les dangers qui vous épouvantent pour moi
disparussent presque entièrement. J'écrirais mes livres à genoux, dans
quelque lieu solitaire où je n'entendrais même pas les clameurs ou les
malédictions du monde. Il n'en est pas ainsi, par malheur, et j'ignore
où l'infâme combat pour la vie va m'entraîner...
Vous parlez de cette passion... C'est vrai que je suis à peu
près sans force pour y résister. Depuis des années, je suis chaste,
comme le "désir des collines", -- avec une pléthore du coeur. Vous êtes
praticien des âmes, vous savez combien cette circonstance aggrave le
péril. Mais la noble fille inventera quelque chose pour me sauver
d'elle,... je ne sais quoi,... pourtant, je suis assuré qu'elle y
parviendra. Quant aux querelles, j'en aurai probablement, et de toutes
sortes, je dois m'y attendre.
Mais cela n'est rien, -- dit-il d'une voix plus ferme, en se
dressant tout à coup. -- Si je profane les puants ciboires qui sont les
vases sacrés de la religion démocratique, je dois bien compter qu'on
les retournera sur ma tête, et les rares esprits qui se réjouiront de
mon audace ne s'armeront, assurément pas, pour me défendre. Je
combattrai seul, je succomberai seul, et ma belle sainte priera pour le
repos de mon âme, voilà tout... Peut-être aussi, ne succomberai-je pas.
Les téméraires ont été, quelquefois, les victorieux. ~
Je quitte votre maison dans une ignorance absolue de ce que
je vais faire, mais avec la plus inflexible résolution de ne pas
laisser la Vérité sans témoignage. Il est écrit que les affamés et les
mourants de soif de justice seront saturés. Je puis donc espérer une
ébriété sans mesure. Jamais je ne pourrai m'accommoder ni me consoler
de ce que je vois. Je ne prétends point réformer un monde irréformable,
ni faire avorter Babylone. Je suis de ceux qui clament dans le désert
et qui dévorent les racines du buisson de feu, quand les corbeaux
oublient de leur porter leur nourriture. Qu'on m'écoute ou qu'on ne
m'écoute pas, qu'on m'applaudisse ou qu'on m'insulte, aussi longtemps
qu'on ne me tuera pas, je serai le consignataire de la Vengeance et le
domestique très obéissant d'une étrangère Fureur qui me
commandera de parler. Il n'est pas en mon pouvoir de résigner cet
office, et c'est avec la plus amère désolation que je le déclare. Je
souffre une violence infinie et les colères qui sortent de moi ne sont
que des échos, singulièrement affaiblis, d'une Imprécation supérieure
que j'ai l'étonnante disgrâce de répercuter.
C'est pour cela, sans doute, que la misère me fut départie
avec tant de munificence. La richesse aurait fait de moi une de ces
charognes ambulantes et dûment calées, que les hommes du monde flairent
avec sympathie dans leurs salons et dont se pourlèche la friande vanité
des femmes. J'aurais fait bombance du pauvre, comme les autres, et,
peut-être en exhalant, à la façon d'un glorieux de ma connaissance,
quelques gémissantes phrases sur la pitié. Heureusement, une Providence
aux mains d'épines a veillé sur moi et m'a préservé de devenir un
charmant garçon en me déchiquetant de ses caresses...
Maintenant, qu'elle s'accomplisse, mon épouvantable destinée
! Le mépris, le ridicule, la calomnie, l'exécration universelle, tout
m'est égal. Quelque douleur qui m'arrive, elle ne me percera pas plus,
sans doute, que l'inexplicable mort de mon enfant... On pourra me faire
crever de faim, on ne m'empêchera pas d'aboyer sous les étrivières de
l'indignation !
Fils obéissant de l'Église, je suis, néanmoins, en communion
d'impatience avec tous les révoltés, tous les déçus, tous les
inexaucés, tous les damnés de ce monde. Quand je me souviens de cette
multitude, une main me saisit par les cheveux et m'emporte, au-delà des
relatives exigences d'un ordre social, dans l'absolu d'une vision
d'injustice à faire sangloter jusqu'à l'orgueil des philosophies. J'ai
lu de Bonald et les autres théologiens d'équilibre. Je sais toutes les
choses raisonnables qu'on peut dire pour se consoler, entre gens
vertueux, de la réprobation temporelle des trois quarts de
l'humanité...
Saint Paul ne s'en consolait pas, lui qui recommandait d'attendre, en gémissant avec toutes
les créatures, l'adoption et la Rédemption, affirmant que nous n'étions
rachetés, qu'"en espérance" et qu'ainsi rien n'était accompli. Moi, le
dernier venu, je pense qu'une agonie de six mille ans nous donne
peut-être le droit d'être impatients, comme on ne le fut jamais, et,
puisqu'il faut que nous élevions nos coeurs, de les arracher, une bonne fois, de nos poitrines, ces organes désespérés, pour en lapider le ciel ! C'est le Sursum corda et le Lamma sabacthani des abandonnés de ce dernier siècle.
Lorsque la Parole incarnée saignait et criait pour cette rédemption inaccomplie
et que sa Mère, la seule créature qui ait véritablement enfanté,
devenait, sous le regard mourant de l'Agneau divin, cette fontaine de
pleurs qui fit déborder tous les océans, les créatures inanimées,
témoins innocents de cette double agonie, en gardèrent à jamais la
compassion et le tremblement. Le dernier souffle du Maître, porté par
les vents, s'en alla grossir le trésor caché des tempêtes, et la terre,
pénétrée de ces larmes et de ce sang, se remit à germiner, plus
douloureusement que jamais, des symboles de mortification et de
repentir. Un rideau de ténèbres s'étendit sur le voile déjà si sombre
de la première malédiction. Les épines du diadème royal de Jésus-Christ
s'entrelacèrent autour de tous les coeurs humains et s'attachèrent,
pour des dizaines de siècles, comme les pointes d'un cilice déchirant,
aux flancs du monde épouvanté !
En ce jour, fut inaugurée la parfaite pénitence des enfants
d'Adam. Jusque-là, le véritable Homme n'avait pas souffert et la
torture n'avait pas reçu de sanction divine. L'humanité, d'ailleurs,
était trop jeune pour la Croix. Quand les bourreaux descendirent du
Calvaire, ils rapportèrent à tous les peuples, dans leurs gueules
sanglantes, la grande nouvelle de la Majorité du genre humain. La
Douleur franchit, d'un bond, l'abîme infini qui sépare l'Accident de la
Substance, et devint NÉCESSAIRE.
Alors, les promesses de joie et de triomphe dont l'Écriture
est imbibée, inscrites dans la loi nouvelle sous le vocable abréviatif
des Béatitudes, parcoururent les générations en se ruant comme un
tourbillon de glaives. Pour tout dire, en un mot, l'humanité se mit à
souffrir dans l'espérance et c'est ce qu'on appelle l'Ere chrétienne !
Arriverons-nous bientôt à la fin de cet exode ? Le peuple de
Dieu ne peut plus faire un pas et va, tout à l'heure, expirer dans le
désert. Toutes les grandes âmes, chrétiennes ou non, implorent un
dénouement. Ne sommes-nous pas à l'extrémité de tout et le palpable
désarroi des temps modernes n'est-il pas le prodrome de quelque immense
perturbation surnaturelle qui nous délivrerait enfin ? Les
archicentenaires notions d'aristocratie et de souveraineté, qui furent
les pilastres du monde, sablent, aujourd'hui, de leur poussière, les
allées impures d'un quinze-vingts de Races royales en
déliquescence, qui les contaminent de leurs émonctoires. A vau-l'eau le
respect, la résignation, l'obéissance et le vieil honneur ! Tout est
avachi, pollué, diffamé, mutilé, irréparablement destitué et fricassé,
de ce qui faisait tabernacle sur l'intelligence. La surdité des riches
et la faim du pauvre, voilà les seuls trésors qui n'aient pas été
dilapidés !... Ah ! cette parole d'honneur de Dieu, cette sacrée
promesse de "ne pas nous laisser orphelins" et de revenir ; cet
avènement de l'Esprit rénovateur dont nous n'avons reçu que les
prémices, -- je l'appelle de toutes les voix violentes qui sont en moi,
je le convoite avec des concupiscence de feu, j'en suis affamé,
assoiffé, je ne peux plus attendre et mon coeur se brise, à la fin,
quelque dur qu'on le suppose, quand l'évidence de la détresse
universelle a trop éclaté, par-dessus ma propre détresse !... O mon
Sauveur, ayez pitié de moi !
La voix du lamentateur qui sonnait, depuis quelques minutes,
comme un buccin, dans cette demeure pacifique inaccoutumée à de tels
cris, s'éteignit dans une averse de pleurs. Le père Athanase, beaucoup
plus ému qu'il n'aurait voulu le paraître, lui posa la main sur la tête
et, le contraignant à s'agenouiller, prononça sur lui cette efficace
bénédiction sacerdotale qui tient de l'absolution et de l'exorcisme.
-- Allez, mon cher enfant, lui dit-il ensuite, et que la
paix de Dieu vous accompagne. Peut-être avez-vous été destiné pour
quelque grande chose. Je l'ignore. Vous êtes tellement jeté en dehors
des voies communes qu'une extrême réserve s'impose naturellement à moi
et paralyse jusqu'à l'expression de mes craintes. Les prières des
Chartreux vous sont acquises et vous suivront comme à l'échafaud,
considérant, au pis aller, que vous êtes en danger de mort. C'est tout
vous dire. Allez donc en paix, cher malheureux, et souvenez-vous que,
toutes les portes de la terre se fermassent-elles contre vous avec des
malédictions, il en est une, grande ouverte, au seuil de laquelle vous
nous trouverez toujours, les bras tendus pour vous recevoir.
TROISIEME PARTIE
XXXIX
Le voyage du retour parut interminable à Marchenoir. On
était en plein février, et le train de nuit qu'il avait choisi dans le
dessein d'arriver, le matin, à Paris, lui faisait l'effet de rouler
dans une contrée polaire, en harmonie avec la désolation de son âme.
Une lune, à son dernier quartier, pendait funèbrement sur de plats
paysages, où sa méchante clarté trouvait le moyen de naturaliser des
fantômes. Ce restant de face froide, grignotée par les belettes et les
chats-huants, eût suffi pour sevrer d'illusions lunaires une
imagination grisée du lait de brebis des vieilles élégies romantiques.
De petits effluves glacials circulaient à l'entour de l'astre ébréché,
dans les rainures capitonnées des nuages, et venaient s'enfoncer en
aiguilles dans les oreilles et le long des reins des voyageurs, qui
tâchaient en vain de calfeutrer leurs muqueuses. Ces chers tapis de
délectation étaient abominablement pénétrés et devenaient des éponges,
dans tous les compartiments de ce train omnibus, qui n'en finissait pas de ramper d'une station dénuée de génie à une gare sans originalité.
De quart d'heure en quart d'heure, des voix mugissantes ou
lamentables proféraient indistinctement des noms de lieux qui faisaient
pâlir tous les courages. Alors, dans le conflit des tampons et le
hennissement prolongé des freins, éclatait une bourrasque de portières
claquant brusquement, de cris de détresse, de hurlements de victoire,
comme si ce convoi podagre eût été assailli par un parti de cannibales.
De la grisaille nocturne émergeaient d'hybrides mammifères qui
s'engouffraient dans les voitures, en vociférant des pronostics ou
d'irréfutables constatations, et redescendaient, une heure après, sans
que nulle conjecture, même bienveillante, eût pu être capable de
justifier suffisamment leur apparition.
Marchenoir installé dans un coin et demeuré presque seul
vers la fin de la nuit, par un bonheur inespéré dont il rendit grâces à
Dieu, allongea ses jambes sur la banquette implacable des troisièmes
classes, mit son sac sous sa tête et essaya de dormir. Il avait froid
aux os et froid au coeur. La lampe du wagon vacillait tristement dans
son hublot et lui versait à cru sa morne clarté. A l'autre extrémité de
cette cellule ou de ce cabanon roulant, un pauvre être, ayant dû
appartenir à l'espèce humaine, un jeune idiot presque chauve, agitait
sans relâche, avec des gloussements de bonheur, une espèce de boîte à
lait dans laquelle on entendait grelotter des noisettes ou de petits
cailloux, pendant qu'une très vieille femme, qui ne grelottait pas
moins, s'efforçait, en pleurant, de tempérer son allégresse, aussitôt
qu'elle menaçait de devenir trop aiguë.
Le malheureux artiste ferma les yeux pour ne plus voir ce
groupe, qui lui paraissait un raccourci de toute misère et qui le
poignait d'une tristesse horrible. Mais il mourait de froid et le
sommeil n'obéissait pas. Les choses du passé revinrent sur lui, plus
lugubres que jamais. Cet affreux innocent lui représenta l'enfant qu'il
avait perdu et il se vit, lui-même, par une monstrueuse association
d'images et de souvenirs, dans cette aïeule, dont le vieux visage
ruisselant lui rappelait tant de larmes, sans lesquelles il y avait
fameusement longtemps qu'il serait mort. Le beau malheur, en vérité !
Ses réflexions devinrent si atroces qu'il laissa échapper un
gémissement, à l'instant répercuté en éclat de jubilation par l'idiot
que sa gardienne eut quelque peine à calmer.
Alors, Marchenoir se jeta au souvenir de sa Véronique comme
à un autel de refuge. Il voulut s'hypnotiser sur cette pensée unique.
Il commanda à la chère figure de lui apparaître et de le fortifier.
Mais il la vit si douloureuse et si pâle que le secours qu'il en
attendait ne fut, en réalité, qu'une mutation de son angoisse. Les
faits imperceptibles de leur vie commune, immenses pour lui seul, et
qui avaient été son pressentiment du ciel ; les causeries très pures de
leurs veillées quand il versait dans cette âme simple le meilleur de
son esprit, les longues prières qu'on faisait ensemble devant une image
éclairée d'un naïf lampion de sanctuaire, et qui se prolongeaient
encore, pour elle, bien longtemps après que, retiré dans sa chambre, il
s'était endormi saturé de joie ; enfin les singuliers pèlerinages dans
des églises ignorées de la banlieue ; toute cette fleur charmante de
son vrai printemps lui semblait, cette nuit-là, décolorée, sans parfum,
livide et meurtrie, ayant l'air de flotter sur une vasque de ténèbres.
Il se rappelait surtout un voyage à Saint-Denis, dans
l'octobre dernier, par une journée délicieuse. Après une assez longue
station devant les reliques de l'apôtre, dont Marchenoir avait raconté
l'histoire, on était descendu dans la crypte aux tombeaux vides des
princes de France. La majesté leur avait paru sonner fort creux dans
cette cave éventée des meilleurs crus de la Mort, et les épitaphes de
ces absents jugés depuis des siècles, dont les chiens de la
Révolution avaient mangé la poussière, ils les avaient lues sans
émotion comme le texte inanimé de quelque registre du néant. L'émotion
était venue, pourtant, comme un aigle, et les avait grillées, tous
deux, ces étranges rêveurs, jusqu'au fond des entrailles.
Au centre de l'hémicycle obituaire, sous le choeur même de
la basilique, une espèce de cachot noir et brutalement maçonné se
laisse explorer à son intérieur, par d'étroites barbacanes d'où
s'exhale un relent de catacombe. Ils aperçurent, dans cet antre éclairé
par de sordides luminaires, une rangée de vingt ou trente cercueils,
alignés sur des tréteaux, lamés d'argent, guillochés des vers,
maquillés de moisissures, éventrés pour la plupart. C'est tout ce qui
reste de la sépulture des Rois Très Chrétiens.
Ce tableau avait été pour Marchenoir d'une suggestion
infinie et, maintenant, il le retrouvait, avec précision, dans la
lucide réminiscence d'un demi-sommeil où s'engourdissait sa douleur. Sa
très douce amie était à côté de lui, toute vibrante de son trouble, et
il expliquait de façon souveraine la transmutation des mobiliers royaux
dont cet exemple était sous leurs yeux. La rouge clarté des lampes
luttait en tremblant contre la buée d'abîme qui s'élevait en noires
volutes des cassures béantes des bières. Tout ce qu'on voulut appeler
l'honneur de la France et du nom chrétien gisait là, sous cette arche
fétide. Les sarcophages, il est vrai, avaient été vidés de leurs
trésors, que les fossés et les égouts s'étaient battus pour avoir, et
il n'eût certes pas été possible de trouver dans leurs fentes de quoi
ravitailler une famille de scolopendres, pour un seul jour, -- mais les
caisses de chêne ou de cèdre, pénétrées et onctueuses des liquides
potentats qui les habitèrent, n'appartenaient plus à aucune essence
ligneuse et pouvaient très bien prétendre à leur tour, en qualité de
royale pourriture, à la vénération des peuples. On aurait même pu les
hisser, avec des grappins respectueux, sur le trône du Roi-Soleil, où
ils eussent fait tout autant que lui, pour la gloire de Dieu et la
protection des pauvres.
A force de regarder dans ce tissu de ténèbres éraillé
d'impure lumière, Marchenoir finit par ne plus rien discerner avec
certitude. Une lampe infecte, en face de lui, paraissait devenir énorme
et s'abaisser, comme pour une onction, vers les cercueils. Il y avait,
en bas, un remuement effroyable de formes noires défoncées, pendant
qu'une rafale glaçante soufflait eu haut, et Véronique se débattait au
milieu d'une émeute de spectres, avec des cris stridents, sans qu'il
pût comprendre comment cela se faisait, ni la secourir, ni même
l'appeler...
Un effort suprême le réveilla. L'idiot, en proie à une
violente crise, ayant abaissé la glace de la portière, vociférait avec
rage, et la malheureuse vieille, en détresse, implorait du secours. Le
songeur avait eu beaucoup d'affaires avec les idiots et il savait
comment on les dompte. Il s'approcha donc, prit les deux mains du
pauvre être dans une de ses fortes mains et, de l'autre, lui tenant la
tête, le contraignit à le regarder. Il n'eut pas même un mot à
prononcer, il avait le genre d'yeux qu'il fallait et il eût fait un
gardien exquis pour des aliénés. L'exacerbé se détendit comme une loque
et s'endormit presque aussitôt sur l'épaule de sa compagne.
Lui-même, hélas ! aurait eu fièrement besoin qu'on le
détendît et qu'on l'apaisât. Il lui fallut quelques minutes pour se
remettre complètement de l'agitation de son cauchemar. Par bonheur,
l'aube naissait et il était sûr d'arriver avant une heure. Vainement,
il se proposa d'être tout fort, de pratiquer l'héroïsme le plus
sublime, quelque mal qui pût arriver. Rien ne pouvait contre les
pressentiments affreux qui le torturaient. Il se dit qu'il aurait
peut-être mieux fait de voyager en seconde classe. Il aurait eu moins
froid, et le froid lui châtrait le coeur, il l'avait souvent éprouvé...
Enfin, il avait fait ce qu'il avait pu, Dieu ferait le reste... Il
n'avait pas averti ses deux fidèles de l'heure de son arrivée. Il était
trop sûr qu'ils auraient passé la nuit pour venir l'attendre à la gare.
Il sentit un soulagement à la pensée qu'il allait avoir Paris à
traverser avant de les revoir, et que ce délai, cette prise d'un air
nouveau, dissiperait sans doute son irraisonnée inquiétude. C'était sa
lettre à Véronique qui le poignardait. Il se jugeait atroce et insensé
pour l'avoir écrite. Et, cependant, qu'aurait-il pu faire ou ne pas
faire, sans être, à ses propres yeux, un pire insensé ou un véritable
traître ?
-- Je suis un sot, tout ce qui arrive est pour le mieux,
finit par conclure cet étonnant optimiste ; Dieu permet de sa main
gauche ou il ordonne de sa main droite et tout s'accomplit dans
l'ellipse à deux foyers de sa Providence !
XL
Marchenoir sortit de la gare de Paris, au point du jour, son
léger bagage à la main. Il avait besoin de marcher, de se piétiner
lui-même sur les pavés et le bitume de cette ville de damnation, où
chaque rue lui rappelait une escale du pèlerinage aux enfers qui avait
été sa vie.
Il sentit, avec toute la vigueur renouvelée de ses facultés impressionnelles, le despotisme de cette patrie.
Il faut avoir vécu par l'âme et par l'esprit dans cet ombilic de
l'intellectualité humaine, y avoir écorché vives ses illusions et ses
espérances, et ensuite avoir trouvé le moyen de garder un tronçon de
coeur, pour comprendre la volupté d'inhalation de cette atmosphère
empoisonnée par deux millions de poitrines, après une absence un peu
prolongée. L'homme, naturellement esclave, se rebaigne, alors, avec
délices, dans le cloaque cent fois maudit et relèche, avec un
attendrissement canin, les semelles cloutées qui se posèrent si souvent
sur sa figure...
Marchenoir méprisait, haïssait Paris, et cependant il ne
concevait habitable aucune autre ville terrestre. C'est que
l'indifférence de la multitude est un désert plus sûr que le désert
même, pour ces coeurs altiers qu'offense la salissante sympathie des
médiocres. Puis, sa double vie affective et intellectuelle avait
réellement débuté dans ces amas d'épluchures, où des chiens, --
probablement crevés, aujourd'hui, -- s'étaient étonnés, naguères, de le
voir picorer sa subsistance. Sa genèse morale avait commencé au milieu
de ces balayeurs matutinaux et de ces voitures maraîchères qui
descendent en furie vers les Halles, pour arriver à l'ouverture de la
grande Gueule. Autrefois, quand s'achevait une de ces transperçantes
nuits qui paraissaient avoir trois cent soixante heures au vagabond
sans linge et sans asile, il se souvenait, maintenant, d'avoir espéré,
quand même, et d'avoir dilaté son rêve imprécis dans le frisson de
semblables aurores.
Ici, sur ce banc du boulevard Saint-Germain, devant Cluny,
il s'était assis, une fois, au petit jour, il y avait bien vingt ans !
Il n'avait plus la force de marcher et, d'ailleurs, il était arrivé,
n'allant nulle part. Il assignait le soleil à comparaître, ne fût-ce
que par pitié, et faisait semblant de ne pas dormir pour échapper à la
sollicitude des argousins, lorsqu'un être plus triste encore était venu
s'asseoir à côté de lui. C'était une fille errante, épuisée d'une
recherche vaine et sur le point de rentrer. La physionomie du
noctambule avait remué, par quelque endroit, le déplorable coeur sans
tige de cette flétrie, qui voulut savoir ce qu'il était et ce qu'il
faisait là.
-- Pauvre monsieur, lui dit-elle, venez chez moi, je ne suis
qu'une malheureuse, mais je peux bien vous donner mon lit pour quelques
heures ; je couche avec tout le monde pour de l'argent, c'est vrai,
mais je ne suis pas une dégoûtante et je ne veux pas vous laisser sur
ce banc.
Ces amours de fange et de misère avaient duré une
demi-journée et il n'avait jamais pu revoir sa samaritaine. C'était un
des souvenirs qui attendrissaient le plus Marchenoir.
De Cluny à l'Observatoire, en remontant le boulevard
Saint-Michel, il retrouvait ainsi, à chaque pas, d'indélébiles
impressions, car c'était ce quartier qu'il avait le plus souvent
parcouru dans les sinistres croisières nocturnes de son adolescence.
Quand il fut arrivé au carrefour et presque à l'entrée de la rue
Denfert-Rochereau, où demeurait Leverdier, qu'il avait, non sans
combat, résolu de voir tout d'abord, avant de rentrer chez lui, -- une
palpitation le secoua en apercevant le restaurant banal, théâtre de sa
première rencontre avec la Ventouse, devenue, par lui, cette
sublime Véronique essuyant la Face du Sauveur. Il fut, à l'instant,
ressaisi de tout son trouble et d'une crainte plus grande de l'inconnu.
Son ami lui parut un homme infiniment redoutable qui allait prononcer
de définitives choses et il monta son escalier avec tremblement.
Après les premiers cris et la première étreinte, ces deux
êtres si singuliers, chacun en son genre, s'assirent l'un en face de
l'autre, les mains dans les mains, haletants, pantelants, larmoyants,
bégayants : -- Mon cher ami ! -- Mon bon Georges ! -- tous deux, déjà !
sentant monter, du fond même de leur joie l'impossibilité de
l'exprimer, -- comme si les bourgeois avaient raison et qu'il existât
une jalouse prohibition de l'infini contre tous les sentiments absolus
!
-- Mais j'y pense, cria Leverdier, en se levant avec
précipitation, tu dois avoir besoin de prendre quelque chose, je viens
justement de faire du café et je possède d'excellent genièvre. Tu vas
être servi à l'instant.
Marchenoir, silencieux, frémissant, n'osant interroger,
remarquait que le nom de Véronique n'avait pas encore été prononcé. Il
observait aussi que l'empressement de son ami était quelque peu fébrile
et tumultueux et qu'en somme il aurait fallu dix fois moins de temps
pour servir la plus grande tasse du meilleur café de la terre.
Tout à coup, il alla vers lui et, lui posant ses deux mains,
sur les épaules : -- Georges, dit-il, il y a quelque chose, je veux le
savoir.
Leverdier avait à peu près son âge. C'était un de ces nègres
blonds, lavés au safran des étoiles et frottés d'un pastel sang, qui
plaisent aux femmes beaucoup plus qu'aux hommes, ordinairement mieux
armés contre les surprises de la face humaine. Le trait dominant de sa
vibratile physionomie était les yeux, comme chez Marchenoir. Mais, au
contraire de ces clairs miroirs d'extase, allumables seulement au foyer
de quelque émotion profonde, les siens étaient perpétuellement dardants
et perscrutateurs, comme ceux d'un pygargue en chasse ou d'un
loup-cervier. Nul éclair de férocité, pourtant. De toute cette figure
transsudait, au contraire, une bonté joyeuse et active, dont
l'expression valait un miracle, et l'intensité même de son regard était
un simple effet de la merveilleuse attention de son coeur. A peine une
vague ironie relevait-elle, parfois, la commissure et remontait plisser
le coin de l'oeil droit. Visiblement, la palette de cette âme était au
grand complet, à l'exception d'une seule couleur, le noir, dont
un déluge de ténèbres n'aurait pu réparer l'absence. Cet homme avait
évidemment reçu pour vocation d'être le grand public consolateur, à lui
tout seul, et pour l'unique virtuose qui pût se passer
d'applaudissements vulgaires.
Le contraste était saisissant quand on les voyait ensemble,
chacun d'eux paraissant avoir précisément tout ce qui manquait à
l'autre. De taille moyenne tous deux, Marchenoir offrait l'aspect d'un
molosse dont l'approche était à faire trembler, mais que le premier
élan de sa colère pouvait porter dans un gouffre, s'il manquait sa
proie. Leverdier, au contraire, frêle d'apparence, mais légèrement
félin sous le cimier de ses cheveux crépus, et trempé, depuis son
enfance, dans toutes les pratiques du sport, avait des ressources d'art
qui en eussent fait un voltigeur auxiliaire des plus à craindre pour
l'ennemi commun, si on se fût avisé de les attaquer. Et on devinait
qu'il devait en être ainsi de leur coalition morale.
Le pauvre lynx, se voyant happé, essaya d'abord de baisser
les yeux, mais aussitôt, sa loyale et vaillante âme les lui fit ouvrir
et les deux intimes plongèrent ainsi, l'un dans l'autre, quelques
secondes.
-- Eh bien, oui ! répondit-il nerveusement, il y a une
chose... sans nom. Tu as écrit une lettre insensée à Véronique et la
pauvre fille s'est défigurée pour te dégoûter d'elle.
A cet énoncé inouï, Marchenoir tourna sur lui-même et,
s'éloignant obliquement, à la façon d'un aliéné, les deux bras croisés
sur sa tête, se mit à exhaler des rauquements horribles qui n'étaient
ni des sanglots ni des cris. Il sortit de lui des ondes de douleur, qui
s'épandirent par la chambre et vinrent peser comme une montagne sur le
tremblant Leverdier. Transpercé de compassion, mais impuissant, cet ami
véritable se courba, et s'appuya le visage sur le marbre de la cheminée
pour cacher ses pleurs.
Cette scène dura près d'un quart d'heure. Alors les
gémissements énormes s'arrêtèrent. Marchenoir s'approcha de la table
et, prenant la bouteille de gin, remplit la moitié d'un verre qu'il
vida d'un trait.
-- Georges, dit-il ensuite, d'une voix extraordinairement
douce, essuie tes yeux et donne-moi du café... Très bien... Assieds-toi
ici, maintenant, et raconte par le menu. Désormais, je peux tout
entendre.
XLI
Leverdier chérissait Véronique à sa manière et le plus
fraternellement du monde, parce qu'il voyait en elle une chose à
Marchenoir. Cet être, si singulièrement organisé pour l'exclusive
passion de l'amitié, n'avait jamais eu besoin de combattre pour écarter
de lui d'autres sentiments. Celui-là comblait largement sa vie, ayant
assez d'ampleur pour s'étendre à des multitudes, si son grand artiste
avait pu devenir populaire. Il avait voué une sorte de reconnaissance,
exaltée jusqu'au culte, à la simple créature en qui Marchenoir avait
trouvé consolation et réconfort. Médiocrement ouvert à cette Mystique
sacrée, dont Marie-Joseph avait fait son étude et que Véronique
assumait en sa personne, il lui suffisait que ses amis y rencontrassent
leur joie ou leur aliment. Il n'en demandait pas davantage, se
réjouissant ou s'affligeant sympathiquement, sans toujours comprendre,
mais confessant avec candeur l'inaptitude de son esprit.
Depuis deux ans que durait le séraphique concubinage, il
s'était fait une compénétration très intime de ces trois âmes, vivant
entre elles et séparées du reste du monde. Quoique Leverdier n'habitât
pas la rue des Fourneaux, on l'y voyait presque tous les jours. Il
avait même résolu de s'y fixer au plus prochain terme. Dans les six
dernières semaines, il avait été régulièrement prendre des nouvelles de
Véronique, lire avec elle les lettres de l'absent, et il pouvait
témoigner de l'uniformité parfaite de sa vie, -- jusqu'au jour où cette
fille de prière et d'holocauste spontané, ayant reçu le message de la
Grande Chartreuse, avait accompli, sans l'avertir, l'acte inouï qu'il
lui fallait maintenant raconter à ce malheureux homme, pour lequel il
aurait volontiers souffert et qui lui commandait de l'égorger.
Il raconta donc ce qu'il savait, ce qu'il avait vu ou
compris. Son émotion était si grande qu'il balbutiait et sanglotait
presque, ce dialecticien rapide et précis. Il pâtissait en trois
personnes, comme Dieu voudrait pâtir, s'affolant et s'évanouissant de
douleur sous la blessure ouverte de ces deux âmes, qui ne pouvaient
saigner que sur la sienne !
Quant à Marchenoir, il avait assez à faire de ne pas expirer
sous la barre qui le rompait, comme un vulgaire assassin qu'il
s'accusait d'être. A chaque détail, il poussait un han ! caverneux, en
crispant ses poings, et grinçait des dents comme un tétanique.
Seulement, il voyait plus loin que Leverdier et connaissait mieux sa
Véronique. Il discernait, à travers la buée de son supplice, à lui, une
immense beauté de martyre, que cet homme de petite foi ne
pouvait apercevoir dans son plan surnaturel, et il rencontrait ainsi un
principe de consolation future dans le paroxysme même de son désespoir.
Or, voici ce qui s'était passé. Véronique avait reçu la
lettre, il y avait environ huit jours. Leverdier, étant venu la voir
presque aussitôt après, l'avait trouvée, suivant son expression, noire
et agitée, ayant sur son beau visage en "ciel d'automne" les stigmates
d'un récent déluge. Il n'en avait conçu aucun soupçon ni aucune alarme,
ayant l'habitude prise de tout rapporter d'elle aux exigences d'une
hyperesthésie mystique, et sachant avec quel luxe on pleurait dans
cette maison. Véronique, d'ailleurs, ne lui avait pas parlé de la
lettre. On s'était, comme toujours, entretenu de Marchenoir, en
exprimant pour lui l'ordinaire voeu d'un prochain retour et d'une
accalmie dans sa destinée...
Demeurée seule, la sainte se mit en prière. Ce fut une de
ces implorations sans fin ni mesure, dont la durée et la ferveur
étonnaient jusqu'à Marchenoir, -- l'assomption d'une flamme rigide,
blanche, affilée comme un glaive, sans vacillation, sans vibration
extérieure, dans ce silence aimanté de la contemplation, qui ramasse
autour de lui tous les murmures et tous les frissons pour se les
assimiler. Prière non formulée et intransposable sur le clavier de
n'importe quel langage, dont le désir sexuel est, peut-être, un distant
symbole, dégradé, mais intelligible.
La nuit tomba lentement autour de ce pilastre d'extase.
Quand Véronique ne distingua plus la face pendante de son crucifix,
elle raviva une petite lampe d'oraison, toujours allumée dans une coupe
de cristal rose, et s'agenouilla de nouveau. L'objurgation amoureuse
recommença, plus enflammée, plus véhémente, plus extorsive... C'eût été
un spectacle d'effroi et de pitié déchirante, de voir cette suppliante
à genoux par terre, les bras en croix, deux ruisseaux de larmes coulant
de ses yeux jusque sur le plancher, absolument immobile, à l'exception
de sa gorge superbe, soulevée et palpitante par l'élan de son
prodigieux espoir !
Des heures s'écoulèrent ainsi, leur sonnerie lointaine
venant expirer en vain dans cette chambre immergée de dilection, où les
atomes avaient l'air de se recueillir pour ne pas troubler le grand
oeuvre de la charité.
Vers le matin, elle se releva enfin, brisée, frissonnante,
baisa longuement les pieds de plâtre de l'image, s'enroula dans une
couverture de laine, s'étendit sur son lit sans l'ouvrir, suivant son
habitude, et s'endormit aussitôt en murmurant : -- Doux Sauveur, ayez
pitié de mon pauvre Joseph, comme il a eu pitié de moi !
Lorsqu'un pâle rayon de soleil vint réveiller la pénitente,
son premier regard fut, comme toujours, pour son crucifix et sa
première pensée se traduisit par un éclat de joie.
-- Ah ! monsieur Marchenoir, s'écria-t-elle, en sautant à
bas de son lit, vous vous permettez d'être amoureux de Madeleine.
Attendez un peu. Je vais me faire belle pour vous recevoir. Vous ne
savez pas encore ce qu'une jolie femme peut inventer pour plaire à
celui qu'elle aime. Vous allez l'apprendre tout de suite.
Alors, dénouant d'un geste sa magnifique chevelure, couleur
de couchant, qui lui descendait jusqu'aux genoux, et dans laquelle
quarante amants s'étaient baignés comme dans un fleuve de flamme où
renaissaient leurs désirs, elle la ramassa à poignée sur sa tête, d'une
seule main et, de l'autre, fit le geste de s'emparer d'une paire de
ciseaux. Puis tout à coup, se ravisant :
-- Non, dit-elle, je les couperais mal, le marchand n'en voudrait pas et j'ai besoin d'argent pour l'autre chose.
Elle s'habilla rapidement, fit sa prière du matin et sortit.
Quand elle rentra, elle était tondue comme une brebis d'or,
et rapportait soixante francs. L'infâme perruquier, qui l'avait volée,
d'ailleurs, avait rétabli tant bien que mal, avec des bandeaux et des
étoupes, l'harmonie de sa tête, mais le massacre était évident et
horrible. Elle avait pu échapper, sous son épaisse fanchon, à l'examen
des gens de la maison, mais si Leverdier allait venir !... Il avait de
très bons yeux et il serait impossible de se cacher de lui. Il
s'opposerait sûrement à ce qu'elle voulait faire encore. Cette crainte
la mit en fuite. -- Mieux vaut en finir tout de suite, pensait-elle, en
redescendant comme une voleuse.
XLII
Elle se souvenait d'avoir autrefois connu, rue de
l'Arbalète, un petit juif besogneux qui vivait de vingt métiers plus ou
moins suspects. Le vieux drôle faisait ostensiblement l'immonde
commerce des reconnaissances du mont-de-pitié et elle s'était laissé
rançonner par lui un assez bon nombre de fois. C'était bien l'homme
qu'il lui fallait, celui-là ! Il n'était certes, pas encombré de
scrupules ! Pour deux francs, on lui aurait fait nettoyer une dalle de
la Morgue, avec sa langue ! D'ailleurs, il la connaissait et savait
qu'elle ne le dénoncerait jamais à personne.
-- Monsieur Nathan, dit-elle, en arrivant chez le personnage, avez-vous besoin d'argent ?
Ce monsieur Nathan était une petite putridité judaïque,
comme on en verra, paraît-il, jusqu'à l'abrogation de notre planète. Le
Moyen Age, au moins, avait le bon sens de les cantonner dans des
chenils réservés et de leur imposer une défroque spéciale qui permît à
chacun de les éviter. Quand on avait absolument affaire à ces puants,
on s'en cachait, comme d'une infamie, et on se purifiait ensuite comme
on pouvait. La honte et le péril de leur contact était l'antidote
chrétien de leur pestilence, puisque Dieu tenait à la perpétuité d'une
telle vermine.
Aujourd'hui que le christianisme a l'air de râler sous le
talon de ses propres croyants et que l'Église a perdu tout crédit, on
s'indigne bêtement de voir en eux les maîtres du monde, et les
contradicteurs enragés de la Tradition apostolique sont les premiers à
s'en étonner. On prohibe le désinfectant et on se plaint d'avoir des
punaises. Telle est l'idiotie caractéristique des temps modernes.
M. Nathan avait eu des fortunes diverses. Il avait raté des
millions et, quoiqu'il fût très malin, on le considérait, parmi ses
frères, comme un peu jobard. Son vrai nom était Judas Nathan, mais il
avait voulu qu'on l'appelât Arthur, et tel était son principe de mort.
Ce juif était rongé du vice chrétien de vanité. Successivement
tailleur, dentiste, marchand de tableaux, vendeur de femmes et
capitaliste marron, mais toujours travaillé de dandysme, il
avait tout sacrifié, tout galvaudé pour cette ambition. Une heure
glorieuse avait pourtant sonné dans sa vie. Il s'était vu directeur
d'un journal légitimiste vers les dernières années du second empire.
Mais, précisément, cette élévation l'avait perdu. La grâce d'Israël
s'était retirée de lui et il avait fait de sottes affaires. Sa
déconfiture, quoique retentissante, avait été trop ridicule pour qu'il
s'en relevât jamais. Maintenant, Dieu seul pouvait savoir ses
industries !
En vieillissant, ce petit bellâtre, qu'on rencontrait
partout où tintait la ruine, était devenu positivement sinistre. Au
milieu d'indicibles tripotages, ce grotesque filou n'abdiquait aucune
de ses anciennes prétentions, et on retrouvait toujours en lui le
désopilant roublard qui fit offrir, un jour, au comte de Chambord, de
se convertir publiquement au catholicisme, si on le faisait marquis. Il
avait toujours la même politesse de garçon de bain ou d'huissier de
tripot, et le même geste fameux, de tapoter les deux choux-fleurs
latéraux qui faisaient encorbellement à son crâne chauve. Il avait
surtout le même empressement auprès des femmes, qu'il enrichissait
gracieusement de ses conseils ou de ses prophéties, en les dépouillant
de leurs bijoux et de leur argent. Car il était fort considéré parmi
les filles de la rive gauche, où il était venu s'établir, étant, à la
fois, leur banquier, leur courtier, leur marchande à la toilette, leur
consolateur et leur oracle, -- parfois, aussi leur médecin, disait-on. Mais cette dernière chose flottait dans un salubre mystère.
-- Eh ! comment, c'est vous, chère enfant ! Bon Dieu ! qu'il
y a longtemps qu'on ne vous a vue ! On vous croyait perdue à jamais.
Votre disparition nous avait tous désespérés, et, pour mon propre
compte, je vous donne ma parole d'honneur que j'étais inconsolable...
Mais vous avez eu pitié de vos victimes et vous nous revenez, sans
doute. Pauvre agneau, il t'a lâchée, je l'espère, ce sauvage avec qui
tu vivais ?
Ces paroles équivalentes à rien et proférées d'une voix lointaine, défunte,
paraissant sortir d'un phonographe vert-de-grisé, où elles auraient été
inscrites depuis soixante ans, voulaient surtout cacher l'étonnement du
vieux malandrin.
Quinze ou dix-huit mois auparavant, il avait eu l'audace de
se présenter chez Marchenoir, dont il avait découvert l'adresse, sous
prétexte d'offrir une occasion de dentelles, en réalité pour négocier
un stupre fastueux, dont les conditions inouïes, chuchotées à l'oreille
de son ancienne cliente, lui paraissaient devoir tout emporter. Mais
dès le premier mot, Véronique avait été chercher son ami qui
travaillait dans la chambre voisine, et celui-ci avait simplement
ouvert la fenêtre, en sourcillant d'une façon si claire que
l'ambassadeur, abandonnant, pour quelques instants, sa dignité, avait
cru devoir disparaître aussitôt par l'escalier.
-- Monsieur Nathan, répondit la visiteuse avec fermeté, mais
sans colère, je ne suis pas venue pour vous faire des confidences et je
vous prie de me parler convenablement sans me tutoyer, si c'est
possible. Il s'agit d'une affaire des plus simples. Vous savez arracher
les dents, n'est-ce pas ? Combien me prendrez-vous pour m'arracher toutes les dents ?
Pour le coup, Nathan n'essaya plus de dissimuler sa
stupéfaction. Machinalement, il vérifia d'un geste les deux touffes
peintes en blond de diarrhée qui lui garnissaient les tempes ;
resserra, autour de son torse de coléoptère, le cordon à sonnette d'une
robe de chambre couleur firmament pisseux, et revenant à marche forcée
du fond de la pièce, où l'avait lancé la première commotion :
-- Vous arracher les dents ! s'écria-t-il. -- subitement
animé, jaillissant, presque humain, -- tou-tes-les-dents ! Ah ! çà,
mademoiselle, ai-je mal entendu, ou suis-je assez comblé de disgrâce
pour que vous ayez le dessein de vous moquer de moi ?
Véronique se découvrit la tête :
-- Et cela, monsieur, qu'en pensez-vous ? Est-ce une
plaisanterie ? Je le répète, je veux me débarrasser de mes dents comme
je me suis débarrassée ce matin, de mes cheveux. Cela est absolument
nécessaire, pour des raisons que je n'ai pas à vous dire. Je me suis
adressée à vous, parce que je craignais qu'un dentiste ordinaire ne
voulût pas. Vous devez me connaître, je suppose. Personne ne saura
jamais que je suis venue ici. J'ai trois louis à vous offrir pour une
opération qui ne prendra pas deux heures, et je vous ferai cadeau de
mes dents par-dessus le marché. Il me semble que vous n'aurez pas fait
une trop mauvaise journée. Si cela ne vous va pas, bonsoir, je vais
ailleurs. Est-ce oui ou non ?
La dispute fut longue, cependant. Jamais ce misérable Nathan
n'avait été secoué d'une si rude sorte. Il voyait bien que Véronique
n'était pas folle, mais il ne pouvait concevoir qu'une jolie fille
voulût se faire laide. Cela renversait toutes ses idées. Puis, il y
avait, dans cette pourriture d'homme, un coin phosphoré qui n'était
peut-être pas absolument exécrable. Il reculait à la pensée de détruire
ce beau visage, de même qu'il aurait hésité, au moins une minute,
fût-ce pour un million, à brûler une toile de Léonard ou de Gustave
Moreau. L'anéantissement pur et simple d'une richesse de ce genre le
confondait.
Ce scrupule, d'ailleurs, se compliquait de plusieurs
craintes. Il avait reçu bien des volées dans sa vie, mais la main de
Marchenoir, non encore éprouvée, lui semblait plus redoutable que celle
du Seigneur, -- sans compter le grappin de la justice humaine qui
pouvait intervenir aussi et se fourrer curieusement dans ses petites
affaires.
Véronique, discernant à merveille ce qui se passait dans
cette âme vaseuse, se décida, malgré sa répugnance, à en finir par
l'intimidation. -- Vous n'avez pas tant balancé, lui dit-elle, quand il
s'est agi de la petite Sarah. Je sais par coeur toute cette histoire,
et même plusieurs autres. Faites-y bien attention. Allons, soyez
raisonnable et ne me laissez pas languir plus longtemps. Encore une
fois, il ne vous arrivera rien de fâcheux à cause de moi, je m'y
engage, et trois louis sont toujours bons à gagner.
Elle faisait allusion à une abominable affaire d'avortement,
où la mère avait failli périr, et qui avait donné beaucoup
d'inquiétudes au bel Arthur. Il se décida sur-le-champ, alla chercher
l'outil de torture, disposa toutes choses avec des petits mouvements
nerveux et, finalement, installa Véronique dans un profond fauteuil de
cuir, en pleine clarté.
Elle renversa la tête et montra une double rangée de dents
lumineuses, -- des dents à mordre les plus durs métaux humains. Le
tortionnaire abject, par une dernière impulsion de vague pitié, lui
déclara qu'elle allait atrocement souffrir.
-- J'y suis préparée, répondit la sainte. J'espère avoir du
courage. Je tâcherai de me souvenir que j'ai mérité des souffrances
plus grandes encore.
Alors s'accomplit cette horreur. A chaque dent qui s'en
allait, la pauvre Véronique, en dépit de sa volonté, poussait un léger
cri et ses yeux se remplissaient de larmes, pendant que des ruisseaux
de sang écumeux coulaient sur l'épaisse toile du tablier de cuisine que
Nathan lui avait ficelé autour du cou.
Quand la mâchoire supérieure fut complètement dégarnie,
l'exécuteur dut s'arrêter. L'infortunée avait perdu connaissance et se
tordait spasmodiquement. Il fallut la ranimer, étancher le sang qui
partait à flots, arrêter l'hémorragie, calmer les nerfs, toutes
besognes familières à cet omniscient des basses pratiques
chirurgicales. Il exprima son avis de renvoyer à quelques jours la
seconde partie de l'opération, dans le secret espoir de ne la voir
jamais revenir et d'échapper ainsi à une corvée qui lui déplaisait,
ayant, d'ailleurs, soigneusement empoché l'argent. Mais, au bout d'un
quart d'heure, l'étonnante martyre lui signifia énergiquement, sans
parler, qu'elle voulait que cela continuât.
Rien ne fut plus horrible. L'opérateur gagna son salaire.
Les anesthésiques ordinaires étaient sans effet sur ce paquet de nerfs
en déroute, effroyablement ébranlés déjà, malgré l'héroïsme de la
patiente. La syncope se renouvela cinq à six fois, de plus en plus
inquiétante. Une minute, Nathan, terrifié, crut au tétanos.
Enfin, le supplice s'acheva, et, peu à peu reparut
l'équilibre. Véronique but un cordial préparé d'avance et souffrant
encore d'atroces douleurs, mais redevenue l'impératrice d'elle-même,
elle regarda tristement, sur la table, le gisant trésor de l'écrin de
sa bouche, vide à jamais, puis, s'approchant d'un miroir, elle poussa
un cri, un seul cri funèbre, sur se beauté dévastée, gémissement de la
nature qu'elle ne put réprimer.
Le sordide Nathan, étonné de son propre trouble, balbutiait
quelques phrases vaines, alléguant l'espèce de violence qu'il avait
subie. C'est alors que la chrétienne, avec une noblesse d'humilité
éternellement inintelligible pour les âmes viles, obéissant à cette
furie d'abaissement qui est un des caractères de l'amour mystique,
ramassa la main de l'immonde bandit, cette main cireuse, boudinée, dans
laquelle avaient tenu toutes les crapules, et la baisa, -- comme
l'instrument de son martyre ! -- de ses lèvres sanglantes et déformées.
-- Adieu, monsieur Nathan, dit-elle ensuite, d'une voix
qu'elle-même ne reconnut plus. Je vous remercie. N'ayez aucune
inquiétude. Vous faites souvent de vilaines choses dans votre métier,
mais je prierai mon Sauveur pour vous...
XLIII
Leverdier n'avait guère à raconter à son ami que le
bouleversant émoi qu'il avait éprouvé, le lendemain, en revoyant
Véronique. Le pauvre garçon avait reçu un coup terrible dont il restait
assommé. Cette figure charmante, qui avivait pour lui les grises
couleurs de la vie et qui leur versait à tous deux l'espérance, elle
n'existait plus. Elle était affreusement, irrémédiablement changée. Il
n'y avait plus de beauté du tout. Telle fut, du moins, son impression.
C'était vrai qu'il l'avait vue déformée par la fluxion, battue par les
souffrances et que, maintenant, après une semaine, ces accidents
avaient disparu. Mais cette bouche complètement édentée, il ne pouvait
plus la reconnaître, et le souvenir de ce qu'elle avait été la lui
faisait paraître épouvantable.
Le premier jour, il s'était trouvé sans parole, privé
d'intelligence, asphyxié de douleur, à moitié fou. Il avait fallu que
Véronique elle-même le ranimât, lui disant à peu près : C'est moi seule
qui ai voulu cette chose. Avais-je un autre moyen d'obéir à la lettre
que voici ? Et elle lui avait donné la lettre de Marchenoir, qu'il
n'avait pu lire en sa présence, mais qu'il avait emportée chez lui en
prenant la fuite, abruti par l'étonnement, ivre de chagrin et de
remords. Car il s'accusait d'être un dépositaire sans vigilance,
odieusement infidèle. Il aurait dû deviner, empêcher. Mais aussi, cette
lettre était d'un aliéné. Comment Marchenoir, connaissant cette âme
excessive, capable de toutes les résolutions, avait-il pu l'écrire ?
Leverdier était en proie à un mélange de désespoir et de
rage qui lui faisait, en parlant, sauter le coeur hors de la poitrine.
Quelque expérience qu'il crût avoir de ses deux amis, il y avait,
malgré tout, certaines choses qu'il ne pouvait pas arriver à
comprendre. Si Marchenoir l'eût consulté, il lui eût certainement
répondu par le conseil d'épouser, quand même, Véronique, et il
eût, de toutes ses forces, travaillé à démontrer à Véronique l'absolue
nécessité de devenir la femme de Marchenoir.
Point incroyant, mais boiteux de pratique et nullement
organisé pour la vie contemplative, il avait été quelque temps sans
croire à la pureté de leurs relations. Il avait fallu les affirmations
réitérées de son ami, qu'il savait incapable d'hypocrisie, et
l'irrécusable évidence de certains faits, pour le persuader. Dans les
derniers mois, il avait bien remarqué l'enthousiasme de Marchenoir pour
sa compagne, mais n'ayant pas le diagnostic psychologique du père
Athanase, il n'avait pas conclu comme lui à la passion amoureuse, n'y
voyant qu'une période nouvelle du commun transport religieux qu'il
s'était interdit de juger. La lettre à Véronique avait été pour lui
comme un flambeau sans réflecteur dans un de ces souterrains où les
ténèbres, accumulées et tassées depuis longtemps, ne font que reculer
plus épaisses, à trois pas de l'insuffisante lumière qu'elles menacent
d'étouffer.
Que signifiait, par exemple, cette jalousie rétrospective
chez un homme que ses actes et ses paroles jetaient en dehors de toutes
les voies communes, et que l'opinion du monde ne pouvait atteindre ?
L'acte charnel touchait-il donc à l'essence même de la femme, que la
souillure en dût être ineffaçable à jamais ? Sans doute, ce passé était
un irréparable mal, mais, puisqu'on était si terriblement mordu,
fallait-il, après tout, sacrifier sa vie pour des fantômes, et se
précipiter en enfer, pour échapper à un purgatoire qui eût été le
paradis de beaucoup d'hommes moins malheureux ?
Le repentir, la pénitence, la sainteté même n'avaient-ils
plus cette vertu tant célébrée de remettre à neuf les pécheurs ? Qu'y
avait-il de commun entre la Véronique d'aujourd'hui et la Ventouse
d'autrefois ? Ah ! il en avait connu des tas de vierges qui n'étaient
pas dignes, certes, de lui décrotter sa chaussure ! Et, en supposant
qu'il restât quelque chose à souffrir, ce quelque chose pouvait-il
entrer en balance avec les tourments inouïs d'une passion sans issue,
qui mangerait la cervelle de ce grand artiste, après avoir dévoré le
coeur ? Enfin, il avait, en amour, des idées de sapeur-pompier, et
pensait, en général, qu'il fallait éteindre les incendies, tout
d'abord, à quelque prix que ce fût, et puisque le concubinage révoltait
ces deux dévots, il concluait, sans hésiter, au sacrement de mariage.
Leverdier refoulait en lui ces pensées, désormais inutiles à
exprimer, n'étant pas de ces amis dont la principale affaire consiste à
triompher dans leur propre sagesse, en jetant sur les épaules déjà
rompues des naufragés le trésor de plomb de leurs onéreuses
récriminations. D'ailleurs, il s'était dit, plusieurs fois de suite,
que, sans doute, cette fois, ce serait bien fini, la rage d'amour !
Marchenoir souffrirait, quelque temps, tout ce qu'on peut souffrir,
puis cette passion s'éteindrait, faute d'aliment. Une mélancolie
supportable s'installerait à sa place et l'esprit reprendrait son
équilibre. Véronique, irréparablement enlaidie, deviendrait cette amie
très douce, cette compagne bienfaisante des heures de lassitude
intellectuelle et de tristesse, cette quasi-soeur qu'on avait rêvée et
que la jolie femme ne pouvait être.
Elle se trouverait ainsi avoir eu raison, au bout du compte,
d'accomplir cette chose qui les faisait, à l'heure actuelle, si
durement pâlir. Il ne resterait plus, à la fin, de toutes ces émotions
déchirantes, qu'un souvenir d'héroïsme sur les ruines inoffensives de
cette beauté, que le plus étonnant miracle de charité avait
sacrifiée...
Les deux amis étaient silencieux depuis quelques instants.
Marchenoir se leva comme un centenaire, tremblant, pâle, chenu, harassé
de vivre, et, d'une voix suffoquée, déclara que c'était assez de
discours, qu'il voyait distinctement tout ce qu'il y avait à voir : la
cruauté de son imprudence et l'horrible fruit de remords qu'il en
récoltait, mais qu'il était temps d'aller consoler la pauvre fille.
-- Elle souffre pour moi, dit-il, et non pour elle. Sa
personne, elle n'y tient guère, tu as dû le remarquer. Si la paix m'est
rendue, elle jugera que tout est très bien et sa joie sera parfaite. Tu
ne sais pas, Georges, la qualité du sublime de cette créature. Ce
qu'elle vient de faire pour moi, elle l'aurait fait aussi bien pour
toi, j'en suis persuadé, ou pour quelque autre, si elle l'avait cru
nécessaire... Mais, le remède sera-t-il efficace ? Voilà la question,
c'est ma vie qui en dépend et la réponse n'est pas certaine...
Ils étaient dans la rue. Un fiacre les recueillit et ils
descendirent ensemble, sans ajouter une parole, le boulevard
Montparnasse. Arrivés à l'avenue du Maine et sur le point d'entrer dans
la rue de Vaugirard, où s'embranche la rue des Fourneaux, Leverdier
sentit que Marchenoir voulait être seul pour un premier tête-à-tête. Il
le quitta donc et, planté sur le trottoir, regarda la voiture
s'éloigner, jusqu'au moment où elle disparut. Alors, seulement, il s'en
alla, comblé de tristesse, l'âme noyée de pressentiments affreux.
XLIV
Quand Marchenoir sortit de la voiture arrêtée devant sa
maison, on aurait pu le prendre pour un de ces agonisants à échéance
calculable, que vomissent les voitures numérotées, à l'heure des
consultations, sur le seuil dantesque des hôpitaux. Il tremblait
tellement en cherchant sa monnaie que le cocher lui offrit de l'aider à
monter chez lui. Cela le ranima. Il se hâta d'entrer, ne vit même pas
la concierge, que son aspect semblait avoir déconcertée, et gravit
l'escalier.
Devant sa porte, il s'étonna de son courage d'être venu
jusque-là et s'aperçut, en même temps, qu'il n'en avait plus du tout,
qu'il ne se déciderait jamais à entrer et qu'il n'avait plus qu'à
s'asseoir sur une marche, en attendant la consommation des siècles. Il
se mit à tourner à pas étouffés, comme un félin, sur l'étroit palier,
absolument incapable de s'arrêter à une résolution quelconque, les
doigts brûlés par la clef qu'il avait tirée de sa poche, dans la
voiture, et qu'il tenait à la main depuis un quart d'heure, déplorant
amèrement l'absence de Leverdier, qu'il se maudissait pour avoir laissé
partir.
Tout à coup, il entendit monter au-dessous de lui et
reconnut, avec certitude, le pas de Véronique. Épouvanté à l'idée d'un
rapatriement sur cette voie publique où vingt locataires inconnus
pouvaient apparaître, il ouvrit brusquement la porte et se jeta dans
l'appartement comme dans une citadelle. La jeune femme revenait, en
effet, de la chapelle des Lazaristes de la rue de Sèvres, où elle
allait, tous les matins, entendre la messe à sept heures, quelque temps
qu'il fît. Marchenoir, qui l'accompagnait pourtant d'ordinaire, avait
oublié cette circonstance.
Quand elle parut, cet homme si fort eut les jambes fauchées.
Il s'abattit sur le carreau, et tendit vers elle ses deux mains, en
remuant les lèvres, sans pouvoir articuler un mot. Véronique courut à
lui, l'enveloppa de ses bras et, le relevant, le contraignit à
s'asseoir. Elle-même, s'agenouillant, à ses pieds, -- par une impulsion
d'humilité et de tendresse qui rappelait leur première entrevue, -- le
regarda, accoudée sur lui.
-- Chère victime, dit-il, avec la douceur d'une commisération infinie, qu'as-tu fait ?
-- Pardonne-moi, bien-aimé, répondit-elle, j'ai voulu
t'obéir et te sauver. Ah ! j'aurais souffert bien davantage, s'il
l'avait fallu !... Pleure à ton aise, pauvre coeur, Dieu te consolera.
Alors, entendant cette voix changée par la torture, qui se
faisait amoureuse par charité, il se détendit et se brisa. Il l'attira
sur ses genoux et, lui cachant le visage dans ses bras et sur sa
poitrine, il sanglota éperdument. Ce fut une de ces rafales de pleurs,
comme il en avait eu si souvent, et qui déjà, tant de fois, l'avaient
délivré des suggestions du désespoir. Longtemps, ses larmes, grossies
par tous les orages intérieurs qui avaient précédé cet instant,
roulèrent en ruisseaux sur la tête mutilée de la martyre qui se fondait
elle-même, de compassion, blottie, comme une hirondelle, contre la
paroi de ce sein mouvant.
A la fin, voyant que la crise s'affaiblissait et qu'un peu
de calme allait revenir, elle se dégagea doucement, alla tremper son
mouchoir dans l'eau fraîche et avec des mouvements maternels, vint
baigner et essuyer les yeux de son ami.
-- Maintenant, cher malade, lui dit-elle, en le baisant au
front, je vais vous conduire dans votre chambre. Vous vous étendrez sur
votre lit et vous dormirez quelques heures. Vous devez en avoir
besoin... Ne me regardez pas de cet air navré. Vous vous ferez à ma
nouvelle figure, et vous finirez par la trouver convenable. Je vous
assure que je me trouve aussi belle qu'avant. C'est une habitude à
prendre. Allons, monsieur le saule pleureur, allongez les jambes, voici
deux couvertures, un oreiller pour votre tête et je tire les rideaux.
Quand vous vous réveillerez, votre servante vous aura fait un bon feu,
un bon petit déjeuner et votre ange gardien aura chassé votre gros
chagrin.
Marchenoir, complètement épuisé, s'était laissé faire comme un enfant et dormait déjà.
Véronique, retirée dans l'autre chambre, alla se prosterner
devant l'immense crucifix qu'il lui avait acheté, sur sa demande, rue
Saint-Sulpice, en un jour de richesse, procréation d'un art abject que
la piété de la thaumaturge transfigurait en chef-d'oeuvre.
-- Mon doux Sauveur, murmura-t-elle, ne vous fâchez pas
contre moi. Vous voyez bien que j'ai fait ce que j'ai pu. Mon
confesseur m'a blâmée très sévèrement de ce qu'il appelle un zèle
téméraire et je dois croire que vous lui avez inspiré ce blâme. Il m'a
dit que j'avais mal compris votre précepte d'arracher soi-même ses
propres membres, quand ils deviennent une occasion de scandale, et cela
se peut bien, puisque je suis une fille pleine d'ignorance. Mais, mon
Jésus, si je me suis trompée, ne jugez que mon intention et prenez
pitié de ce malheureux qui a exposé sa vie pour me donner à vous. Si je
dois lui être un obstacle, détruisez-moi plutôt, faites-moi mourir, je
vous en supplie par votre divine Agonie et les mérites de tous vos
saints ! Je n'ai que ma vie à vous offrir, vous le savez, puisque je
n'ai pas d'innocence et que je suis la plus grande pauvresse du monde
!...
XLV
C'était l'heure où la pire brute, assouvie de son repos,
sort de ses antres et coule à pleines rues dans tout Paris. La
besogneuse pécore aux millions de pieds, coureuse d'argent ou de
luxure, mugissait aux alentours, dans cet excentrique quartier. Le
prolétaire souverain, à la gueule de bois, s'élançait de son
chenil vers d'hypothétiques ateliers ; l'employé subalterne moins
auguste, mais de gréement plus correct, filait avec exactitude sur
d'imbéciles administrations ; les gens d'affaires, l'âme crottée de la
veille et de l'avant-veille, couraient, sans ablutions, à de nouveaux
tripotages : l'armée des petites ouvrières déambulait à la conquête du
monde, la tête vide, le teint chimique, l'oeil poché des douteuses
nuits, brimbalant avec fierté de cet arrière-train autoclave, où
s'accomplissent, comme dans leur vrai cerveau, les rudimentaires
opérations de leur intellect. Toute la vermine parisienne grouillait en
puant et déferlait, dans la clameur horrible des bas négoces du
trottoir ou de la chaussée. Qui donc se fût avisé de soupçonner là,
derrière une de ces murailles de rapport dont s'éloigne en gémissant
l'ange à pans coupés de l'architecture, une mystique véritable, une
Thaïs repentie, une furie de miséricorde et de prière, comme il ne s'en
voit plus depuis des siècles ? Et qui donc, l'apprenant, n'aurait pas
éclaté de ce rire de graisse qui déculotte les peuples sages, venus à
point pour être fustigés ?
L'action qu'elle venait d'accomplir, cette simple
chrétienne, était aussi parfaitement inintelligible pour ses
contemporains que pourrait l'être la Transfiguration du Seigneur aux
yeux d'un hippopotame vaquant à son bourbier. Une si haute température
d'enthousiasme répugne invinciblement à la fuyante queue de maquereau
de cette fin de siècle. Jamais, sans doute, dans aucune société,
l'héroïsme ne fut aussi généralement cocufié par la nature humaine,
depuis six mille ans que ce rare pèlerin d'amour est forcé de
concubiner avec elle.
Le christianisme, quand il en reste, n'est qu'une surenchère de bêtise ou de lâcheté. On ne vend même plus Jésus-Christ, on le bazarde,
et les pleutres enfants de l'Église se tiennent humblement à la porte
de la Synagogue, pour mendier un petit bout de la corde de Judas qu'on
leur décerne, enfin, de guerre lasse, avec accompagnement d'un nombre
infini de coups de souliers.
Si la pauvre fille avait dû être jugée, ce n'est,
assurément, ni par les hérétiques ni par les athées qu'elle eût été le
plus rigoureusement condamnée. Ceux-là se fussent contentés de la
gratifier, en passant, de quelques pelletées d'ordures. Mais les
catholiques l'eussent dépecée pour en engraisser leurs cochons, --
aucune chose, à l'exception du génie, n'étant aussi férocement détestée
que l'héroïsme, par les titulaires actuels de la plus héroïque des
doctrines.
Ce qu'ils nomment vie spirituelle, par un étrange
abus du dictionnaire, est un programme d'études fort compliqué et
diligemment enchevêtré par de spéciaux marchands de soupe ascétique, en
vue de concourir à l'abolition de la nature humaine. La devise
culminante des maîtres et et répétiteurs paraît être le mot discrétion,
comme dans les agences matrimoniales. Toute action, toute pensée non
prévue par le programme, c'est-à-dire toute impulsion naturelle et
spontanée, quelque magnanime qu'elle soit, est regardée comme indiscrète et pouvant entraîner une réprobatrice radiation.
Donner son porte-monnaie à un homme expirant d'inanition,
par exemple, ou se jeter à l'eau pour sauver un pauvre diable, sans
avoir, auparavant, consulté son directeur et fait, au moins, une
retraite de neuf jours, telles sont les plus dangereuses indiscrétions
que puisse inspirer l'orgueil. Le scrupule dévot, à lui seul, exigerait une seconde Rédemption.
Les catholiques modernes, monstrueusement engendrés de
Manrèze et de Port-Royal, sont devenus, en France, un groupe si fétide
que, par comparaison, la mofette maçonnique ou anticléricale donne
presque la sensation d'une paradisiaque buée de parfums, et Dieu sait
pourtant que, de ce côté-là, les intelligences et les coeurs n'ont plus
grand'chose à recevoir, maintenant, pour leur porcine réintégration, de
l'animale Circé matérialiste.
Il est vrai qu'on n'a pas encore abattu toutes les croix, ni
remplacé les cérémonies du culte par des spectacles antiques de
prostitution. On n'a pas non plus tout à fait installé des latrines et
des urinoirs publics dans les cathédrales transformées en tripots ou en
salles de café-concert. Évidemment, on ne traîne pas assez de prêtres
dans les ruisseaux, on ne confie pas assez de jeunes religieuses à la
sollicitude maternelle des patronnes de lupanars de barrière.
On ne pourrit pas assez tôt l'enfance, on n'assomme pas un assez grand
nombre de pauvres, on ne se sert pas encore assez du visage paternel
comme d'un crachoir ou d'un décrottoir... Sans doute. Mais toutes ces
choses sont sur nous et peuvent déjà être considérées comme venues,
puisqu'elles arrivent comme la marée et que rien n'est capable de les
endiguer.
Le mal est plus universel et paraît plus grand, à cette
heure, qu'il ne fut jamais, parce que, jamais encore, la civilisation
n'avait pendu si près de terre, les âmes n'avaient été si avilies, ni
le bras des maîtres si débile. Il va devenir plus grand encore. La
République des Vaincus n'a pas mis bas toute sa ventrée de malédiction.
Nous descendons spiralement, depuis quinze années, dans un
vortex d'infamie, et notre descente s'accélère jusqu'à perdre la
respiration. Nous allons maintenant, comme la tempête, sans aucune
chance de retour, et chaque heure nous fait un peu plus bêtes, un peu
plus lâches, un peu plus abominables devant le Seigneur Dieu, qui nous
regarde des enfoncements du ciel !...
Joseph de Maistre disait, il y a plus d'un siècle, que l'homme est trop méchant pour mériter d'être libre.
Ce Voyant était un contemporain de la Révolution dont il
contemplait, en prophète, la grandiose horreur, et il lui parlait face
à face.
Il mourut dans l'épouvante et le mépris de ce colloque, en prononçant l'oraison funèbre de l'Europe civilisée.
Il n'aurait donc rien de plus à dire aujourd'hui, et les
finales porcheries de notre dernière enfance n'ajouteraient absolument
rien à la terrifiante sécurité de son diagnostic.
Eh bien ! quand toutes les menaces de la crapule
antireligieuse auront enfin crevé sur nous, comme les nuées d'un sale
déluge, quand la société soi-disant chrétienne, irréparablement
désagrégée, s'en ira, comme une flotte d'épaves nidoreuses, sur le
liquide phosphoré qui aura submergé la terre, que sera-ce auprès du
monstre déjà formé, dont la raison s'épouvante, et qui règne en
accroupi despote sur le stérile fumier de nos coeurs ?
Il n'y a que deux sortes d'immondices : les immondices des bêtes et les immondices des esprits.
Or, c'est une puanteur bien subalterne que la boue
révolutionnaire et anticléricale. Elle est fabuleusement surannée et
plus vieille encore que le christianisme. Elle coule des parties basses
de l'humanité depuis soixante siècles et a usé des pelles et des
balais, à payer la rançon d'un roi de vidangeurs.
C'est un inconvénient de ce triste monde, une simple affaire
de voirie et d'assainissement pour les diligentes autorités qui ont à
coeur la santé publique. Il faut que la brute suive sa loi et le mal
est à peu près nul aussi longtemps que ces autorités ne décampent pas.
Et, même alors qu'elles ont décampé, le mal se coule en persécution
pour se transformer en gloire.
Les injures bestiales, les goitreux défis, les sacrilèges
stupides, les idiotes atrocités de nègres échappés au bâton et
tremblants d'y retourner, tout cela est peu de chose et ne contamine
essentiellement ni la vérité ni la justice.
Depuis le Calvaire et le Mont des Oliviers, il n'y a rien
qui n'ait été tenté par l'interne pourceau du coeur de l'homme, contre
cette excessive magnificence de la Douleur.
L'invention n'est plus possible et les Galilée ou les Edison
de la fripouillerie démocratique y perdraient leur génie. Rabâchage de
séculaires rengaines, recopie sempiternelle de farces immémorialement
décrépites, remâchement de salopes facéties dégobillées par
d'innumérables générations de gueules identiques, parodies éculées
depuis deux mille ans, on n'imagine rien de plus.
Il est probable que les Juifs étaient plus forts, d'abord
pour avoir été les initiateurs et, peut-être aussi parce qu'ayant à
faire souffrir l'Homme qui devait assumer toute expiation, ils savaient
des choses dont l'épaisse ignorance des blasphémateurs actuels n'a même
pas le soupçon.
Ce qui est vraiment épouvantable, c'est l'immondicité des esprits.
Les pieds du Christ ne peuvent pas être souillés, mais
seulement sa Tête, et cette besogne d'iniquité idéale est le choix
inconscient ou pervers de la multitude de ses amis.
Le Christ, ne pouvant plus donner à ceux qu'il nomma ses
frères aucun surcroît de grandeur, leur laisse au moins la majesté
terrible du parfait outrage qu'ils exercent sur Lui-même. Il
s'abandonne jusque-là et se laisse traîner au dépotoir.
Les catholiques déshonorent leur Dieu, comme jamais les
juifs et les plus fanatiques antichrétiens ne furent capables de le
déshonorer.
L'imbécile rage des ennemis conscients de l'Église fait
pitié. Le boniment légendaire des souterraines conspirations
jésuitiques, romantiquement organisées par des cafards nauséeux, mais
pleins de génie, peut encore agir sur le populo, mais commence à perdre
crédit partout ailleurs, ce qui étonne d'une si énorme sottise. Les
calomnies stupides ont ordinairement la vie plus dure. Déjetées,
savetées, éculées, indécrottables et inépousables, elles subsistent,
immortellement juteuses.
Il est vrai que les catholiques ont pris eux-mêmes à forfait
leur propre ignominie, et voilà ce qui supplante un nombre infini de
venimeuses gueules. C'est l'enfantillage voltairien d'accuser ces
pleutres de scélératesse. La surpassante horreur, c'est qu'ils sont MÉDIOCRES.
Un homme couvert de crimes est toujours intéressant. C'est
une cible pour la Miséricorde. C'est une unité dans l'immense troupeau
des boucs pardonnables, pouvant être blanchis pour de salutaires
immolations.
Il fait partie intégrante de la matière rachetable, pour
laquelle il est enseigné que le Fils de Dieu souffrit la mort. Bien
loin de rompre le plan divin il le démontre, au contraire, et le
vérifie expérimentalement par l'ostentation de son effroyable misère.
Mais l'innocent médiocre renverse tout.
Il avait été prévu, sans doute, mais tout juste, comme la pire torture de la Passion, comme la plus insupportable des agonies du Calvaire.
Celui-là soufflette le Christ d'une façon si suprême et
rature si absolument la divinité du Sacrifice qu'il est impossible de
concevoir une plus belle preuve du Christianisme que le miracle de sa
durée, en dépit de la monstrueuse inanité du plus grand nombre de ses
fidèles !
Ah ! on comprend l'épouvante, la fuite éperdue du XIXe
siècle, devant la Face ridicule du Dieu qu'on lui offre et on comprend
aussi sa fureur !
Il est bien bas, pourtant, ce voyou de siècle, et n'a guère
le droit de se montrer difficile ! Mais, précisément parce qu'il est
ignoble, il faudrait que l'ostensoir de la Foi fût archisublime et
fulgurât comme un soleil...
Veut-on savoir comme il fulgure ? Voici.
XLVI
On s'aperçut un jour, il y a trois cents ans, que la Croix
sanglante avait trop longtemps obombré la terre. Le déballage de luxure
qu'on a voulu nommer la Renaissance venait de s'inaugurer, quelques
pions germaniques ou cisalpins ayant divulgué qu'il ne fallait plus
souffrir. Les mille ans d'extase résignée du Moyen Age reculèrent
devant la croupe de Galatée.
Le XVIe siècle fut un équinoxe historique, où l'idéal bafoué
par les giboulées du sensualisme s'abattit enfin, racines en l'air. Le
spirituel christianisme, sabordé dans ses méninges, saigné au tronc des
carotides, vidé de sa plus intime substance, ne mourut pas, hélas ! Il
devint idiot et déliquescent dans sa gloire percée.
Ce fut une convulsion terrible pendant cent ans, accompagnée
d'un infiniment inutile et lamentable rappel des âmes. Notre circulante
sphère parut rouler au travers des autres planètes comme un arrosoir de
sang. Mais le martyre même ayant perdu sa vertu, la vieille bourbe
originelle fut réintégrée triomphalement, toutes les portes des étables
furent arrachées de leurs gonds et l'universelle porcherie moderne
commença son bréneux exode.
Le christianisme, qui n'avait su ni vaincre ni mourir, fit
alors comme tous les conquis. Il reçut la loi et paya l'impôt. Pour
subsister, il se fit agréable, huileux et tiède. Silencieusement, il se
coula par le trou des serrures, s'infiltra dans les boiseries, obtint
d'être utilisé comme essence onctueuse pour donner du jeu aux
institutions et devint ainsi un condiment subalterne, que tout
cuisinier politique put employer ou rejeter à sa convenance. On eut le
spectacle, inattendu et délicieux, d'un christianisme converti à l'idolâtrie païenne, esclave respectueux des conculcateurs du Pauvre, et souriant acolyte des phallophores.
Miraculeusement édulcoré, l'ascétisme ancien s'assimila tous
les sucres et tous les onguents pour se faire pardonner de ne pas être
précisément la volupté, et devint, dans une religion de tolérance,
cette chose plausible qu'on pourrait nommer le catinisme de la
piété. Saint François de Sales apparut, en ces temps-là, juste au bon
moment, pour tout enduire. De la tête aux pieds, l'Église fut collée de
son miel, aromatisée de ses séraphiques pommades. La Société de Jésus,
épuisée de ses trois ou quatre premiers grands hommes et ne donnant
déjà plus qu'une vomitive resucée de ses apostoliques débuts,
accueillit avec joie cette parfumerie théologique, où la gloire de
Dieu, définitivement, s'achalanda. Les bouquets spirituels du
prince de Genève furent offerts par de caressantes mains sacerdotales
aux explorateurs du Tendre, qui dilatèrent aussitôt leur géographie
pour y faire entrer un aussi charmant catholicisme... Et l'héroïque
Moyen Age fut enterré à dix mille pieds !...
On est bien forcé d'avouer que c'est tout à fait fini,
maintenant, le spiritualisme chrétien, puisque, depuis trois siècles,
rien n'a pu restituer un semblant de verdeur à la souche calcinée des
vieilles croyances. Quelques formules sentimentales donnent encore
l'illusion de la vie, mais on est mort, en réalité, vraiment mort. Le
Jansénisme, cet infâme arrière-suint de l'émonctoire calviniste,
n'a-t-il pas fini par se pourlécher lui-même, avec une langue de
Jésuites sélectivement obtenue, et la racaille philosophique n'a-t-elle
pas fait épouser sa progéniture aux plus hautes nichées du gallicanisme
? La Terreur elle-même, qui aurait dû, semble-t-il, avoir la
magnifiante efficacité des persécutions antiques, n'a servi qu'à
rapetisser encore les chrétiens qu'elle a raccourcis.
Pour sa peine d'avoir égorgé la simple Colombe qui planait
dans les cieux d'or des légendes, l'Art perdit ses propres ailes et
devint le compagnon des reptiles et des quadrupèdes. Les
extra-corporelles Transfixions des Primitifs dévalèrent dans l'ivresse
charnelle de la forme et de la couleur, jusqu'aux vierges de pétrin de
Raphaël. Arrivée à cette brute de suavité stupide et de fausse foi,
l'esthétique religieuse fit un dernier bond prodigieux et disparut dans
l'irrévocable liquide que de séniles générations catholiques avaient
sécrété.
Aujourd'hui, le Sauveur du monde crucifié appelle à lui tous
les peuples à l'étalage des vitriers de la dévotion, entre un
Évangéliste coquebin et une Mère douloureuse trop avancée. Il se tord
correctement sur de délicates croix, dans une nudité d'hortensia pâle
ou de lilas crémeux, décortiqué, aux genoux et aux épaules,
d'identiques plaies vineuses exécutées sur le type uniforme d'un
panneau crevé. -- Genre italien, affirment les marchands de mastic.
Le genre français, c'est un Jésus glorieux, en robe de
brocart pourpré, entr'ouvrant, avec une céleste modestie, son sein, et
dévoilant, du bout des doigts, à une visitandine enfarinée d'extase un
énorme coeur d'or couronné d'épines et rutilant comme une cuirasse.
C'est encore le même Jésus plastronné, déployant ses bras
pour l'hypothétique embrassement de la multitude inattentive, c'est
l'éternelle Vierge sébacée en proie à la même recette de désolation
millénaire, tenant sur ses genoux, non seulement la tête, mais le corps
entier d'un minable Fils, décloué suivant de cagneuses formules. Puis,
les innumérables Immaculées Conceptions de Lourdes, en premières
communiantes azurées d'un large ruban, offrant au ciel, à mains
jointes, l'indubitable innocence de leur émail et de leur carmin.
Enfin, la tourbe polychrome des élus : les saints Joseph,
nourriciers et frisés, généralement vêtus d'un tartan rayé de bavures
de limaces, offrant une fleur de pomme de terre à un poupon bénisseur ;
les saints Vincent de Paul en réglisse ramassant, avec une allégresse
refrénée, de petits monstres en stéarine, pleins de gratitude ; les
saints Louis de France ingénus, porteurs de couronnes d'épines sur de
petits coussins en peluche ; les saints Louis de Gonzague,
chérubinement agenouillés et cirés avec le plus grand soin, les mains
croisées sur le virginal surplis, la bouche en cul de poule et les yeux
noyés ; les saints François d'Assise, glauques ou céruléens, à force
d'amour et de continence, dans le pain d'épice de leur pauvreté ; saint
Pierre avec ses clefs, saint Paul avec son glaive, sainte
Marie-Madeleine avec sa tête de mort, saint Jean-Baptiste avec son
petit mouton, les martyrs palmés, les confesseurs mitrés, les vierges
fleuries, les papes aux doigts spatulés d'infaillibles bénédictions, et
l'infinie cohue des pompiers de chemins de croix.
Tout cela conditionné et tarifé sagement, confortablement,
commercialement, économiquement. Riches ou pauvres, toutes les
paroisses peuvent s'approvisionner de pieux simulacres en ces bazars où
se perpétue, pour le chaste assouvissement de l'oeil des fidèles,
l'indéracinable tradition raphaélique. Ces purgatives images dérivent,
en effet, de la grande infusion détersive des madonistes
ultra-montains. Les avilisseurs italiens du grand Art mystique furent
les incontestables ancêtres de ce crépi. Qu'ils eussent ou non le
talent divin qu'on a si jobardement exalté sur les lyres de la
rengaine, ils n'en furent pas moins les matelassiers du lit de
prostitution où le paganisme fornicateur vint dépuceler la Beauté
chrétienne. Et voilà leur progéniture !
La Dispute du Saint Sacrement devait inéluctablement
aboutir, en moins de trois siècles, à l'émulation fraternelle des
plâtriers de Saint-Sulpice, -- qui feraient aujourd'hui paraître
orthodoxe et sainte la plus sanguinaire iconoclastie !
Et la littérature est à l'avenant. Ah ! la littérature
catholique ! C'est en elle, surtout, que se vérifie, jusqu'à
l'éblouissement, le stupre inégalable de la décadence ! Son histoire
est, d'ailleurs, infiniment simple.
Après un tas de siècles pleins de liberté et de génie,
Bossuet apparaît enfin qui confisque et cadenasse à jamais, pour la
gloire de son calife, dans une dépendance ergastulaire du sérail de la
monarchie, toutes les forces génitales de l'intellectualité française.
Ce fut une opération politique assez analogue aux précédents élagages
de Louis XI et de Richelieu. Ce qu'on avait fait pour les vassaux
redoutés du Roi Très Chrétien, l'aigle domestiqué du diocèse de Meaux
l'accomplit pour la féodalité plus menaçante encore de la pensée. A
dater de ce coupeur, silence absolu, infécondité miraculeuse.
Toute philosophie religieuse dut se configurer à la sienne
et l'on a vu cet inconcevable sacrilège d'un immense clergé, le cul par
terre sur l'Hostie sainte et la tête perdue dans le bas vallon de sa
soutane, adorativement prosterné devant une perruque pourrie, en
obéissance posthume à la consigne épiscopale d'un valet de cour. Cela
pendant deux cents ans, depuis 1682 jusqu'à nos imbéciles jours.
L'abortive culture des séminaires n'atteignit pas cependant,
du premier coup, son solstice d'impuissance. Il fallut que l'hostilité
grandissante des temps modernes fît comprendre, peu à peu, à cette
milice la nécessité d'être couarde, et la sublime sagesse de décamper
en jetant ses armes aux pieds de l'ennemi. A chaque fois que l'impiété
se montrait plus insolente ou l'antagonisme philosophique mieux équipé,
l'enseignement religieux se rétrécissait d'autant et le sacerdoce
rentrait ses cornes. Le télescope théologique se rapetissait en avalant
ses tubes, dans l'inexpugnable espérance de n'avoir plus d'étoiles à
découvrir.
Alors, dans la pénombre des garennes apostoliques, sous la
plafonnante envergure de l'oie gallicane, on pâturait voluptueusement
la moisissure du vieux schisme archidécédé. Toute la tradition
chrétienne étant réputée tenir dans les tomes appareillés du sublime
évêque, et celui-là même résumant l'Église universelle en son ombilic,
-- puisqu'il avait fallu qu'il en fît un tapis de pieds pour son royal
maître -- qu'avait-on besoin d'autre autorité et que pouvait tenter,
après cela, l'esprit humain démonétisé ?
La rature devint infinie. Tout ce qui s'est accompli depuis
le XVIIe siècle y passa. La pédagogie catholique, pour se châtier
d'avoir accordé naguère une estime folâtre à la créature de Dieu,
décida de se cantonner éperdument et à jamais dans le catafalque du
"grand siècle". Donc, défense absolue d'écrire autre chose que des
imitations de ce corbillard, et fulminant anathème contre la plus
obscure velléité de s'en affranchir.
La plus inouïe des littératures est résultée de ce blocus.
C'est à se demander, vraiment, si Sodome et Gomorrhe que Jésus, dans
son Évangile, a déclarées "tolérables", ne furent pas saintes et
d'odeur divine, en comparaison de ce cloaque d'innocence.
Le grand jour approche ! -- La vie n'est pas la vie, --
Le Seigneur est mon partage, -- Où en sommes-nous ? -- L'éclair avant
la foudre, -- L'horloge de la passion, -- Le ver rongeur, -- Gouttes de
rosée, -- Pensez-y bien ! -- Le beau soir de la vie, -- L'heureux matin
de la vie, -- Au ciel on se reconnaît, -- L'échelle du ciel, --
Suivez-moi et je vous guiderai, -- La manne de l'âme, -- L'aimable
Jésus, -- Que la religion est donc aimable ! -- Plaintes et COMPLAINTES du
Sauveur, -- La vertu parée de tous ses charmes, -- Marie, je vous aime,
-- Marie mieux connue, -- Le catholique dans toutes les positions de la
vie, etc. Tels sont les titres qui sautent à l'oeil, aussitôt qu'on regarde une boutique de livres dévots.
Et il ne faudrait pas se hâter de croire à d'insignifiantes plaquettes. L'aimable Jésus,
à lui seul, a trois volumes. La bêtise de ces ouvrages correspond
exactement à la bêtise de leurs titres. Bêtise horrible, tuméfiée et blanche
! C'est la lèpre neigeuse du sentimentalisme religieux, l'éruption
cutanée de l'interne purulence accumulée en un douzaine de générations
putrides qui nous ont transmis leur larcin !
Une inqualifiable librairie de la rue de Sèvres vend ceci, par exemple : Indicateur de la ligne du ciel.
Un tout petit papier de la dimension d'un paroissien, pour y être
inséré comme une pieuse image. La première page offre précisément la
vue consolante d'un train de chemin de fer, sur le point de
s'engouffrer dans un tunnel, au travers d'une petite montagne semée de
tombes. C'est "le tunnel de la mort" au-delà duquel se trouve "le Ciel,
l'Éternité bienheureuse, la Fête du Paradis". Ces choses sont expliquées en trois pages minuscules de cette écriture liquoreusement joviale, que le journal le Pèlerin
a propagée jusqu'aux derniers confins de la planète, et qui paraît être
le dernier jus littéraire de la saliveuse caducité du christianisme. On
prend son billet d'aller sans retour, au guichet de la
Pénitence, on paie en bonnes oeuvres, qui servent en même temps de
bagages, il n'y a pas de wagons-lits, et les trains les plus rapides
sont précisément ceux où l'on est le plus mal. Enfin, deux locomotives
: l'amour en tête, et la crainte en queue. "En voiture, Messieurs, en voiture
!" Le bienveillant opuscule nous laisse malheureusement ignorer si les
dames sont admises, s'il leur est accordé de faire un léger persil,
ou s'il est loisible d'organiser des bonneteaux, comme dans les trains
de banlieue. Ce candide blaguoscope n'a l'air de rien, n'est-ce pas !
C'est le hoquet de l'agonie pour la Foi chrétienne, d'abord, ensuite
pour toute la spiritualité de ce monde qu'elle a engendré, dont elle
est l'unique substrat, et qui ne lui survivra pas un quart d'heure.
Mais que penser d'un clergé qui tolère ou encourage cette pollution du
troupeau qu'on lui a confié, qui prend pour de l'humilité
l'enfantillage du crétinisme le plus abject, et que la plus timidement
conjecturale hypothèse de l'existence d'un art moderne transporte
d'indignation ?
Retranché dans les infertiles glaciers du siècle de Louis
XIV, les plus hautes têtes contemporaines ont passé devant lui, sans
mieux obtenir qu'un outrage ou une dédaigneuse constatation. Des
écrivains de la plus curative magnitude se sont offerts pour infuser un
peu de sang jeune à la carcasse desséchée de leur aïeule. Ils en ont
été reniés, maudits, placardés d'immondices : -- C'est vous qui êtes
centenaires et décrépits ! leur crie-t-elle de sa gueule vide, et le
seul grand artiste qui ait honoré sa boutique depuis trente ans, Jules
Barbey d'Aurevilly, est mis au pilon sur un ordre formel de
l'Archevêché de Paris.
Il est vrai qu'elle a ses grands écrivains, l'Église
gallicane tombée en enfance ! Elle arbore, par exemple, au plus haut de
sa corniche, un évêque non moindre que le schismatique Dupanloup, dont
les écoeurantes grisailles sur l'Éducation la font clignoter,
comme si c'étaient des torrents de pourpre. Ce porte-mitre, qui fut la
honte de l'épiscopat le plus médiocre qu'on ait jamais vu, est
considéré comme un porte-foudre intellectuel par ceux-la même qui
méprisent l'étonnante bassesse de son caractère. De Pavone Lupus factus,
disait-on à Rome pendant le Concile, en décomposant le nom de
Mademoiselle sa mère. On a beau savoir l'insolence tyrannique et
l'incurie pleine de faste de ce pasteur aux douze vicaires
généraux, qui ne put jamais résider dans son diocèse, on a beau
connaître la turpitude de ses intrigues politiques et l'immonde
hypocrisie du révolté qui trahissait l'Église universelle, en
protestant de son désir filial de "ne pas exposer le Pape à
l'humiliation d'un vote incertain", n'importe ! on le vénère comme un
maître, et la dysenterie littéraire de ce Trissotin violet, dont le
plus infime journaliste hésiterait à signer les livres, passe, dans le
monde catholique, pour le débordement du génie.
Infiniment au dessous de ce prélat, resplendissant comme
elles peuvent, des améthystes inférieures, et des subalternes crosses :
les Landriot, les Gerbet, les Ségur, les Mermillod, les La Bouillerie,
les Freppel, infertiles époux de leurs églises particulières et
glaireux amants d'une muse en fraise de veau qui leur partage ses
faveurs.
Puis des soutaniers sans nombre : les Gaume, les Gratry, les
Pereyve, les Chocarne, les Martin, les Bautain, les Huguet, les
Norlieu, les Doucet, les Perdrau, les Crampon, tout un fourmillement
noir sur la rhétorique décomposée des siècles défunts. On peut en
empiler cinquante mille de ces cerveaux, et faire l'addition. Le total
ne fournira pas l'habillement complet d'une pauvre idée.
Du côté des laïques, on exhibe à l'admiration du bon fidèle
un assortiment considérable de cuistres guindés comme des pendus et
arides comme les montagnes de la lune, tels que Poujoulat,
Montalembert, Ozanam, Falloux, Cochin, Nettement, Nicolas, Aubineau,
Léon Gautier, historiens ou philosophes, hommes politiques ou simples
conférenciers. C'est la voix lactée du firmament littéraire. Ces
roussins de l'esthétique religieuse ont confisqué la pensée humaine et
l'ont coffrée dans la geôle obscure des petites convenances et des
solennelles rengaines du grand siècle. Nul n'est admis à subsister sans
leur permission, et le plus grand art qui fut jamais, le Roman moderne,
en qui s'est résorbée toute conception, est jugé comme rien du tout,
quand ils apparaissent.
Mais le phénix d'entre ces volailles, c'est Henri Lasserre,
le Benjamin du succès. Il devient inutile de regarder les autres,
aussitôt que ce virtuose entre en scène, puisqu'il résume, en sa
personne l'onction des pontifes, le pédantisme chenu des hauts
critiques et la graisseuse faconde des hagiographes. Il ajoute à ces
dons si rares le surcroît tout personnel d'une suffisance de Gascon à
décourager toutes les Garonnes. C'est un commis-voyageur dans la piété,
un Gaudissart du miracle, qui place, mieux que pas un, ses petites
guirlandes virginales en papier d'azur. Aussi, la plus incontinente
fortune s'est hâtée d'accourir vers cet audacieux accapareur, qui
débitait la Vierge Marie dans les boutiques et dans les marchés. Il n'a
fallu rien moins que le triomphe presque divin de Louis Veuillot pour
contre-balancer un tel crédit, -- et le pur contemplatif, Ernest Hello,
est mort ignoré, dans le resplendissement de leurs gloires.
Il est vrai encore que la même main rémunératrice retient,
sur le coeur fossile de cette Église hantée du néant, le vétuste
Pontmartin, rossignol de catacombes dont l'eunuchat réfrigère
opportunément, les préhistoriques ardeurs. Il n'est pas moins véritable
qu'on ramasse à la bouche du collecteur, où il sophistiquait le guano,
un Léo Taxil, désormais adjudant de Dieu et tambouriné prophète.
Enfin, les pasteurs des âmes fertilisent de leurs bénédictions la bonne presse,
instituée par Louis Veuillot pour l'inexorable déconfiture des
établissements de bains de la pensée. Après cela, porte close. Haine,
malédiction, excommunication et damnation sur tout ce qui s'écartera
des paradigmes traditionnels...
"Le clergé saint fait le peuple vertueux, -- a dit un homme puissant en formules, -- le clergé vertueux fait le peuple honnête, le clergé honnête fait le peuple IMPIE." Nous en sommes au clergé honnête et nous avons des prédicateurs tels que le P. Monsabré.
On a fait à ce misérable la réputation d'un grand orateur.
Or, ce piètre thomiste, cet écolâtre exaspérant, systématiquement
hostile à toute spontanée illumination de l'esprit, n'a ni une idée, ni
un geste, ni une palpitation cordiale, ni une expression, ni une
émotion. C'est un robinet d'eau tiède en sortant, glacée quand elle
tombe. Et il lui faut toute une année pour nous préparer ces douches !
Il se trouve des naïfs que cette vacuité stupéfie. Mais
c'est comme cela qu'on les fabrique tous, depuis longtemps, les
annonciateurs du Verbe de Dieu !
Une glaire sulpicienne qu'on se repasse de bouche en bouche
depuis deux cents ans, formée de tous les mucus de la tradition et
mélangée de bile gallicane recuite au bois flotté du libéralisme ; une
morgue scolastique à défrayer des millions de cuistres ; une certitude
infinie d'avoir inhalé tous les souffles de l'Esprit-Saint et d'avoir
tellement circonscrit la Parole que Dieu même, après eux, n'a plus rien
à dire. Avec cela, l'intention formelle, quoique inavouée, de n'endurer
aucun martyre et de n'évangéliser que très peu de pauvres ; mais une
condescendante estime pour les biens terrestres, qui refrène en ces
apôtres le zèle chagrin de la remontrance et les retient de contrister
l'opulente bourgeoisie qui pavonne au pied de leur chaire. Tout juste
la dose congrue, -- presque impondérable, -- de bave amère, sur les
délicates fleurs du Grand Livre, pour lesquelles fut inventée la
distinction laxative du précepte et du conseil. Enfin
l'éternelle politique régénératrice, l'inamovible gémissement sur les
spoliations de la Libre Pensée et l'incommutable anxiété de péroraison
sur l'avenir présumé de la chère patrie... Quand on entend autre chose,
c'est qu'on a la joie d'être sourd ou l'irrévérencieuse consolation de
dormir.
Le P. Monsabré est incontestablement le sujet le plus
réussi, et les bonnes maisons où se conditionne l'article travaillent,
présentement, à lui manufacturer d'innombrables émules. Il y a bien
aussi un autre courant qu'il faudrait appeler Didonien, où la
médiocrité d'âme paraît plus complète encore et le génie plus absent.
Car ils sont de divers paillons, les bateleurs, dans l'Ordre dominicain
tel que l'a confectionné ce trombone libérâtre de Lacordaire. Ils ont
tous, plus ou moins, la nostalgie du boniment. Mais le Didon, qui ne se
satisfait pas d'être une bouche du néant, et qui va prostituant sa robe
de moine sur les tréteaux du cabotinisme international, nous sortirait
du clergé honnête pour nous mener droit aux soutaniers apostats
ou schismatiques, -- ce qui serait évidemment moins décisif, comme
sputation à la Face endurante du Christ !
Quant aux autres serviteurs de l'autel et à la masse entière des fidèles, c'est inexprimable et confondant.
On se serre, on se tient les coudes, on s'empile en fumier
d'imbécillité et de lâcheté. On se précipite au Rien de la pensée, pour
échapper à la contamination du libertinage ou de l'incrédulité.
En même temps, par un repli tout orthodoxe, on met
soigneusement à profit l'impiété du siècle pour allonger quelque peu la
corde des prescriptions ecclésiastiques. L'Église ayant réduit à
presque rien la rigueur de ses pénitences, dans l'espoir toujours déçu
d'un plus prompt retour des brebis folâtres qu'elle a perdues, les
moutons demeurés fidèles utilisent, en gémissant au fond du bercail,
les regrettables concessions de leurs pasteurs et toutes les
pratiques suivent la même pente, l'époque n'étant pas du tout à
l'héroïsme des oeuvres surérogatoires.
Jamais, d'ailleurs, il ne fut autant parlé d'oeuvres. S'occuper d'oeuvres, être dans
les oeuvres, sont des locutions acclimatées, significatives de tout
bien, quoiqu'elles aient l'air, dans leur imprécision, d'impliquer, au
moral, un protestantisme limitrophe des plus imminents. Les
catholiques, en effet, entendent et pratiquent la charité, l'amour de
leurs frères indigents, à la manière protestante, c'est-à-dire avec ce
faste usuraire qui exige l'entier abandon préalable de la dignité du
Pauvre, en échange des plus dérisoires secours. Il est presque sans
exemple qu'un de ces chrétiens gorgés de richesses ait pris dans ses
bras son frère ruisselant de pleurs, pour le sauver en une seule fois,
en payant sa rançon d'une partie de son superflu.
Cela ressemble même à une politique. "Vous aurez toujours
des pauvres parmi vous", dit l'Évangile, et cette parole effrayante,
qui condamne les détenteurs, est précisément l'occasion du sophisme de
cannibales qui procure leur sécurité. Dieu a réglé qu'il y aurait
toujours des pauvres, afin que les riches se consolassent pieusement de
ne l'être pas, en se résignant à la nécessité providentielle de ne pas diminuer leur nombre.
Il leur faut donc des pauvres pour s'attester à eux-mêmes,
au meilleur marché possible, la sensibilité de leurs tendres coeurs,
pour prêter à la petite semaine sur le Paradis, pour s'amuser enfin,
pour danser, pour décolleter leurs femelles jusqu'au nombril, pour
s'émotionner au champagne sur les agonisants par la faim, pour laver
d'un bol de bouillon les fornications parfumées où les plus altissimes
vertus peuvent se laisser choir.
On serait forcé d'en faire pour eux s'il n'y en avait pas,
car il leur en faut pour toutes les circonstances de la vie, pour la
joie et pour la tristesse, pour les fêtes et pour les deuils, pour la
ville et pour la campagne, pour toutes les attitudes d'attendrissement
que les poètes ont prévues. Il leur en faut absolument, pour qu'ils
puissent répondre à la Pauvreté : Nous avons NOS pauvres, et,
d'un geste lassé, se détourner de cette agenouillée lamentable, que le
Sauveur des hommes a choisie pour son Épouse et dont l'escorte est de
dix mille anges.
Il se peut que le Dieu terrible, Vomisseur des Tièdes,
accomplisse, un jour, le miracle de donner quelque sapidité morale à
cet écoeurant troupeau qui fait penser, analogiquement, à l'effroyable
mélange symbolique d'acidité et d'amertume que le génie tourmenteur des
Juifs le força de boire dans son agonie.
Mais il faudra, c'est fort à craindre, d'étranges flambées
et l'assaisonnement de pas mal de sang pour rendre digérables, en ce
jour, ces rebutants chrétiens de boucherie.
Il faudra du désespoir et des larmes, comme l'oeil humain n'en versa jamais, et ce seront précisément ces mêmes impies
tant méprisés par eux, du haut de leurs dégoûtantes vertus, -- mais
justement désignés pour leur châtiment, saintement élus pour leur
confusion parfaite, -- qui les forceront à les répandre !...
En attendant, le Christ est indubitablement traîné au dépotoir.
Cette Face sanglante de Crucifié qui avait dardé dix-neuf
siècles, ils L'ont rebaignée dans une si nauséabonde ignominie, que les
âmes les plus fangeuses s'épouvantent de Son contact et sont forcées de
s'en détourner en poussant des cris.
Il avait jeté le défi à l'opprobre humain, ce Fils de l'homme, et l'opprobre humain L'a vaincu !
Vainement, Il triomphait des abominations du Prétoire et du Golgotha, et du sempiternel recommencement de ces abominations du Mépris. Maintenant, Il succombe sous l'abomination du RESPECT !
Ses ministres et Ses croyants, éperdus de zèle pour l'Idole
fétide montée de leurs coeurs sur Son autel, L'ont éclaboussé d'un
ridicule tellement destructeur, nous ne disons pas de l'adoration, mais
de la plus embryonnaire velléité d'attendrissement religieux, que le
miracle des miracles serait, à cette heure, de Lui ressusciter un
culte.
Le songe tragique de Jean-Paul n'est plus de saison. Ce
n'est plus le Christ pleurant qui dirait aux hommes sortis des tombeaux
:
-- Je vous avais promis un Père dans les cieux et Je ne sais
où Il est. Me souvenant de ma promesse, Je L'ai cherché deux mille ans
par tous les univers, et Je ne L'ai pas trouvé et voici, maintenant,
que Je suis orphelin comme vous.
C'est le Père qui répondrait à ces âmes dolentes et sans asile :
-- J'avais permis à Mon Verbe, engendré de Moi, de Se rendre
semblable à vous, pour vous délivrer en souffrant. Vous autres, Mes
adorateurs fidèles, qu'ils a cautionnés par Son Sacrifice, vous venez
Me demander ce Rédempteur dont vous avez contemné la fournaise de
tortures et que vous avez tellement défiguré de votre amour
qu'aujourd'hui, Moi-même, Son Consubstantiel et Son Père, Je ne
pourrais plus Le reconnaître...
Je suppose qu'Il habite le tabernacle que Lui ont fait ses
derniers disciples, mille fois plus lâches et plus atroces que les
bourreaux qui L'avaient couvert d'outrages et mis en sang.
SI VOUS AVEZ BESOIN DE MON FILS, CHERCHEZ-LE DANS LES ORDURES.
XLVII
Véronique avait expérimenté la misère infinie de ce clergé,
avec une rigueur proportionnée à la suréminence de sa propre vocation
mystique. Elle avait enduré, dès le commencement et toute la première
année, un tourment intérieur, continuel, à défier les flammes et les
chevalets du martyrologe.
Au début de son installation avec Marchenoir, elle avait été
résolument se présenter au guichet d'un confessionnal quelconque et,
assoiffée de mépris, ambitieuse d'être foulée aux pieds, elle avait
tout d'abord déclaré ceci : -- Mon père, je suis une sale prostituée.
L'effet de cette parole, nullement inouïe pourtant, dans ces vestibules
de l'espérance où viennent tomber tant d'épaves d'âmes, avait été
immédiat et confondant. On lui avait jeté le guichet au nez, par un
geste soudain, d'une incroyable violence.
Elle ne sut jamais quel ecclésiastique avait accompli cet
acte de vertu, et ne voulut jamais le savoir. C'était, peut-être, un de
ces jeunes prêtres caramélisés dans la blanche confiture des petites
puretés "inviolables", qui conçoivent la vie comme une très longue
allée d'innocents tilleuls de séminaire, avec une petite statue de
Marie sans tache à l'extrémité, au-dessous d'un phylactère édifiant
déployé par deux chérubins, pendant que d'immaculées douillettes et
d'insexuels surplis vont et viennent, sirupeux de chasteté. Peut-être,
aussi, était-elle tombée sur quelque mûr soutanier, admirateur de
Fénelon et de Nicole, et farouche ennemi du naturalisme pénitentiel,
par conséquent, expulseur impitoyable de tout repentir qui déconcertait
les litotes et les hypotyposes de son formulaire. Ces deux variétés de
vermine sacerdotale remplacent assez souvent de la manière la plus
effective les filets du Prince des apôtres par les filets de la morgue
où vont se jeter certains misérables, au désespoir desquels il n'avait
manqué, jusqu'alors, que le suggestif dégoût de les rencontrer.
La vaillante fille trouva la chose un peu dure, mais
absolument normale, et s'en alla, le coeur gros, à la recherche d'un
intendant moins parcimonieux de la provende apostolique. Elle eut le
bonheur de trouver presque aussitôt, à Notre-Dame des Victoires, un
vieux praticien jésuite, mort aujourd'hui, que sa dextérité spéciale
comme confesseur de libertins et de prostituées a rendu célèbre. Ce
curieux vieillard de quatre-vingts ans, dont la pénétration
psychologique tenait du miracle, a guéri des centaines d'âmes
abandonnées. -- Je ne pêche que le gros poisson, -- disait-il, avec sa
bonhomie narquoise d'ancien pandour converti lui-même, -- que le fretin
s'adresse ailleurs. Je suis le vidangeur des consciences et j'enlève
les fortes ordures, mais je me déclare inapte aux ouvrages
d'embellissement et de parfumerie.
Discernant apôtre et moraliste plein de judiciaire, il
pensait que le péché habituel de la chair est surtout une névrose
d'enfantillage, à la vérité terrible et mortelle, mais intraitable,
dans le plus grand nombre des cas, sans l'attractive bénignité d'une
sorte de lactation prophylactique. L'énergie, parfois étonnante,
impliquée par l'acte pur et simple de l'aveu pénitentiel, il la
décrétait éminemment satisfactoire et, prenant gaillardement tout sur
lui, réintégrait sur-le-champ les repentantes brebis, -- sans exiger
les préalables et décourageantes corvées que le Jansénisme inventa pour
les mettre en fuite. Véronique fut donc accueillie par lui comme une
fille prodigue, avec une joie sans bornes. Il tua pour elle le veau
gras des absolutions...
Mais cette bombance ne pouvait durer. Quand il s'aperçut que
sa nouvelle cliente était de propos solide et ne retournerait pas,
comme les autres, à ses vomissures, il lui déclara son insuffisance
pour la guider utilement sur n'importe quels sommets et l'engagea à
chercher un directeur.
Ce fut l'aurore des tribulations. Personne ne comprenait
rien à cette brûlée d'amour qui se diaphanéisait en montant dans la
lumière. La plus tenace et la plus dure de ses épreuves fut
l'inclairvoyante opiniâtreté d'un tas de prêtres, engraissés
d'identiques formules, qui s'efforcèrent de la jeter dans le
découragement par le conseil, uniformément comminatoire, de se séparer
de Marchenoir. La simple créature, prise dans l'étau du dilemme de son
obéissance et de l'impossibilité absolue de vivre seule, aurait vingt
fois perdu la tête, sans le bienheureux précédent des absolutions
données, quand même, par le bonhomme qui avait accepté la cote
mal taillée de cette inévitable situation, dont elle était bien
certaine de n'avoir jamais abusé.
Et puis, elle les exaspérait, tous ces ecclésiastiques à
charnières, par son adorable simplicité qui aurait dû les attendrir
jusqu'aux larmes. La confession, qui porte ce nom grandiose de
Sacrement de Pénitence, est devenue, dans le coulage et le délayage
actuel du christianisme, un vulnéraire si parfaitement incolore et
neutre que sa force thérapeutique sur les âmes doit, en général, être à
peu près nulle. C'est presque toujours une petite mécanique prévue, du
fonctionnement le plus enfantin. Le pénitent apporte sa formule de
contrition et le confesseur lui passe en échange sa formule
d'exhortation. C'est un négoce de rengaines apprises par coeur, où le
coeur, précisément, n'a plus rien à faire d'aucun côté, et dont le
Seigneur Dieu s'accommode comme il l'entend. Véronique ignorait
profondément cette tenue de sottes paroles, en partie double, Elle en
avait appris une autre, -- un peu différente, -- et depuis qu'elle
l'avait oubliée elle ne savait plus rien au monde, sinon le sublime de
l'amour divin et de l'amour humain fondus ensemble dans une seule
flamme aussi candide que tous les lys. Mais voilà ce qui ne pouvait
être compris.
Tant qu'ils voulurent, ils lui tordirent le coeur de leurs
mains salissantes et pataudes, à cette ouaille très soumise qui ne
demandait pas mieux que de souffrir. Interprétant les naïvetés de sa
tendresse par le zèle indiscret d'un satanique orgueil, ces bestiaux
consacrés ne voyaient rien de mieux à faire que de l'accabler sans
cesse de son passé, les uns avec véhémence, les autres avec ironie, et
ces derniers étaient de beaucoup les plus cruels.
L'ironie est, à coup sûr, l'arme la plus dangereuse qui soit
dans les mains de l'homme. Un écrivain, redoutable lui-même par
l'ironie, nommait cet instrument de supplice "la gaîté de
l'indignation", fort supérieure à l'autre gaîté qu'elle fait ressembler
à une gardeuse de dindons. Mais, que penser de l'ironie d'un cuistre
niaisement indigné de l'inobservation d'une étiquette ou d'un rudiment,
et rendu tout fort par l'humilité d'un repentir que sa sottise lui fait
prendre pour de l'abjection ? -- car la préséance évangélique de l'unique
pénitent sur une multitude de justes sans taches n'est, aux yeux de
tout vrai sulpicien, qu'une bonne blague sans application pratique.
Beaucoup de prêtres utilisent donc avec succès cet heureux moyen de
dégoûter de leurs personnes et du sacrement qu'ils avilissent. La
pauvre fille, résignée à tout, en fut néanmoins crucifiée dans le fond
du coeur. Silencieusement, elle savoura cette avanie, comme une sainte
qu'elle était, et Marchenoir n'en connut par elle absolument rien.
A la fin, pourtant, elle avait mis la main sur un brave
homme de missionnaire qui l'avait à peu près acceptée telle qu'elle
était. L'expérience de la cohabitation fraternelle en était à son
dix-huitième mois de la plus concluante innocence. Le rouge grief qui
avait attiré tant de pudiques taureaux, s'éteignait enfin, et la paix
venait de commencer, quand arriva la foudroyante lettre de Marchenoir.
Pour tout dire, une mystique de telle envergure se trouvait désorientée
de n'avoir plus rien à souffrir.
L'étonnante fredaine d'holocauste qui suivit avait paru
énorme à son confesseur, qui n'hésita pas à l'inculper énergiquement de
zèle excessif, tout en s'avouant, dans l'intime de ses conseils,
singulièrement édifié lui-même par cette chrétienne, dont il avait la
prétention d'être le remorqueur. Même, il n'avait pu s'empêcher
d'exprimer des craintes sur l'efficacité de l'expédient, alléguant, non
sans profondeur, l'instinct de résignation mendicitaire particulier à
l'amour sensuel, qui fait convoiter aux désirants les plus superbes,
jusqu'aux moindres miettes de la ripaille dont ils sont frustrés. Il
pensait surtout, mais sans l'exprimer, qu'aux yeux d'un spiritualiste,
au transport facile, tel que Marchenoir, la splendeur morale de
l'immolation devrait infiniment surpasser en illécébrant vertige la
charnelle beauté sacrifiée...
XLVIII
Au fait, qu'en restait-il, exactement, de cette beauté
presque fameuse, qui avait fait délirer des gens austères, chargés de
prudence comme des chameaux, et qui, même, assurait-on, avait autrefois
coûté la vie à deux hommes ! Les ruines de cette Palmyre étaient-elles
décidément répulsives à tout enthousiasme ? Un artiste profond, qui eût
contemplé Véronique dans sa prière, n'aurait assurément pas tranché du
côté de l'affirmative.
Sans doute, elle était rompue, désormais, l'harmonie du
visage dé cet épervière d'amour, qui n'avait fait, après tout,
lorsqu'elle était devenue dévote, que spiritualiser ses lapins et
renoncer, pour la Colombe, à ses indigestes ramiers. Hygiénique
substitution de proie, qui ne pouvait changer essentiellement la
physionomie. Il avait fallu, pour cela, la mutilation, la chute
violente de la partie supérieure du rostre aquilin sur son assise
démantelée et la dépression labiale d'une bouche dont l'arc terrible,
-- qui avait vidé tant de carquois, -- enfin détendu, s'allongeait, en
blême rictus, de l'une à l'autre commissure. Défigurement bizarre et
triste, qui faisait conjecturer la fantasmatique juxtaposition d'une
moitié de vieux visage à la cassure intérieure de quelque sublime
chapiteau humain. Mais les traits, demeurés intacts, semblaient être
devenus plus beaux, de même que les membres épargnés sont faits plus
robustes, paraît-il, après une amputation.
Il y avait surtout les yeux, des yeux immenses, illimités,
dont personne n'avait jamais pu faire le tour. Bleus, sans doute, comme
il convenait, mais d'un bleu occulte, extra-terrestre, que la
convoitise, au télescope d'écailles, avait absurdement réputés gris
clair. Or, c'était toute une palette de ciels inconnus, même en
Occident, et jusque sous les pattes glacées de l'Ourse polaire où, du
moins, ne sévit pas l'ignoble intensité d'azur perruquier des ciels
d'Orient.
Suivant les divers états de son âme, les yeux de
l'incroyable fille, partant, quelquefois, d'une sorte de bleu consterné
d'iris lactescent, éclataient, une minute, du cobalt pur des illusions
généreuses, s'injectaient passionnément d'écarlate, de rouge de cuivre,
de points d'or, passaient ensuite au réséda de l'espérance, pour
s'atténuer aussitôt dans une résignation de gris lavande, et s'éteindre
enfin, tout de bon, dans l'ardoise de la sécurité.
Mais le plus touchant, c'était, aux heures de l'extase sans
frémissement, de l'inagitation absolue familière aux contemplatifs, un
crépuscule de lune diamanté de pleurs, inexprimable et divin, qui se
levait tout à coup, au fond de ces yeux étrangers, et dont
nulle chimie de peinturier n'eût été capable de fixer la plus lointaine
impression. Un double gouffre pâle et translucide, une insurrection de
clartés dans les profondeurs par-dessous les ondes, moirées d'oubli,
d'un recueillement inaccessible !...
Un aliéniste, un profanateur de sépultures, une brute
humaine quelconque qui, prenant de force à deux mains la tête de
Véronique, en de certains instants, aurait ainsi voulu la contraindre à
le regarder, eût été stupéfait, jusqu'à l'effroi, de l'inattention
infinie de ce paysage simultané de ciel et de mer qu'il aurait
découvert en place de regard, et il en eût emporté l'obsession dans son
âme épaisse. -- Ce sont, disait Marchenoir, les yeux d'une aveugle qui
tâtonnerait dans le paradis...
Il avait fallu ces yeux inouïs, faits comme des lacs, et qui
paraissaient s'agrandir chaque jour, pour excuser l'absence paradoxale,
à peu près complète, du front, admirablement évasé du côté des tempes,
mais inondé, presque jusqu'aux sourcils, par le débordement de la
chevelure. Autrefois, du temps de la Ventouse, cette toison
sublime, qui aurait pu, semblait-il, défrayer cinquante couchers de
soleil, surplombait immédiatement les yeux, de sa lourde masse, et
c'était à rendre fou furieux de voir le conflit de ces éléments. Un
incendie sur le Pacifique !...
Quand la Ventouse n'exista plus, cette houle
flamboyante reflua comme elle put, dans tous les sens, pressée, tassée
en bandeaux, en nattes, en rouleaux, en paquets, écartelant les
épingles, mettant les peignes sur les dents, tombant onéreusement sur
les épaules et quelquefois sur le bas des reins, jusqu'à ce que, tordue
en un despotique et monstrueux chignon, elle pût enfin se tenir
tranquille pour l'amour de Dieu.
Il y eut, alors, un front précaire, une étroite bande de
front, qui parut incommensurable en longueur d'une tempe à l'autre, et
ce fut une nouvelle sorte de beauté, presque aussi redoutable que la
première. Maintenant, c'était un troisième aspect navrant et
inexplicable. Les yeux paraissaient avoir grossi, la tête réduite de
moitié fuyait honteusement, le front, dégarni, était terrible et
semblait porter la marque de quelque infamante punition.
Le nez, par bonheur, avait échappé à toute injure.
Légèrement aquilin et de dimensions plausibles, un peu plus fin,
peut-être, à l'extrémité, qu'on n'eût osé l'espérer de cet
irresponsable organe de sensualité, il était flanqué de narines
étonnamment mobiles, significatives, pour certaines femmes, d'une
cupidité sans mesure, -- providentiellement instituée en manière de
contrepoids à l'héroïsme masculin, dont cette particularité
physiologique est également un pronostic.
Quant à la bouche, il n'y avait plus à en parler, hélas !
Elle avait été dangereuse autant que toutes les gueules et tous les
suçoirs de l'abîme. Elle avait été cette fosse profonde où
Salomon affirmait que doivent tomber ceux contre qui le Seigneur est en
colère. Le baiser de ces lourdes lèvres, bestialement exquises, cassait
les nerfs, fripait les moelles, détraquait les cervelles, dévissait
toutes les cuirasses, déboulonnait jusqu'à l'avarice, transformait les
aliénés en idiots et les simples imbéciles en énergumènes. Un syndicat
de faillite était embusqué sous la langue de cette bouche, et
trente-deux bureaux de pompes funèbres ficelaient leurs dossiers à
l'ombre caniculaire de ses dents. Quand elle crachait, la terre avait
envie de devenir poissonneuse comme la mer et l'Océan lui-même aurait à
peine pu répondre, en se tuméfiant d'orgueil : L'écume de mes naufragés
n'est pas moins amère !
Le démon du Stupre, depuis longtemps exproprié de cet ancien
patrimoine, venait enfin de s'éloigner irrévocablement de ces ruines,
au milieu desquelles désormais ne restait plus même un humble chicot où
il pût s'asseoir. Les lèvres, rentrées de force, avaient perdu forme et
couleur, et c'était bien, réellement, le plus notable déchet de cette
cariatide de lupanar, transformée en un pilastre éclatant de la Tour
d'ivoire. Cependant, le teint de l'ensemble du visage était demeuré.
C'était toujours la même combinaison pigmentaire de chamois, de
capucine, de vermillon, de bistre et d'or, imperceptiblement atténuée
d'un quarantième de reflet lunaire.
En somme, Véronique avait à peu près manqué son coup et
n'était pas devenue moins belle qu'avant, -- la dilapidation d'une
partie de ses richesses ayant proportionnément accru la valeur du
fertile potager d'amour, que l'infortuné Marchenoir avait si
malencontreusement ensemencé de l'impartageable concupiscence du ciel.
QUATRIEME PARTIE
XLIX
Les événements ont ceci de commun avec les oies, qu'ils vont
en troupe. Tout être non absolument dénué d'observation a pu le
remarquer. Il est vrai que la curiosité s'arrête là, d'ordinaire. Nul
n'implore une explication de cette loi, l'inexistante fontaine du
Hasard devant suffire à l'étanchement de toutes les soifs du troupeau
pensant. Ce proverbe : "Un malheur n'arrive jamais seul", est l'unique
monument de l'attention ou de la sagacité des hommes sur l'une des
particularités les moins négligeables de leur histoire. Il est pourtant
bien assuré que les événements heureux ou malheureux, quelle que soit
l'illusion de leur taille, semblent s'appeler les uns les autres,
aussitôt qu'ils naissent, par d'irrésistibles clameurs. Ils accourent
alors de partout, émergeant des trous de la terre ou tombant des monts
de la lune, pour l'éternelle stupéfaction d'une race tirée du néant,
qui ne sut jamais rien prévoir et qui ne s'attend jamais à rien.
On a fini par observer, d'une manière à peu près certaine,
que l'union physique de deux individus de sexe différent a pour effet
probable l'apparition d'un troisième de même nature, à l'état
rudimentaire. Cette quasi-certitude est l'un des fruits les plus
savoureux d'une expérience de soixante siècles. Mais qui donc s'occupe
du mystère autrement profond de la sexualité métaphysique des
événements de ce monde, de leurs alliances rigoureusement assorties, de
leurs lignées au type fidèle, de leur solidarité parfaite ? Toute la
famille se précipite au vagissement du nouveau-né, et Dieu sait si elle
est innombrable, puisque les événements ne meurent jamais et qu'ils
continuent toujours de faire des enfants. Le premier imbécile venu, à
qui quelque chose arrive, est, pour un instant, le puits de vérité où
tout un peuple formidable descend boire. Toutes les Normes se penchent
vers lui, toutes les Règles, toutes les Lois, toutes les Volontés
occultes s'accoudent en Polymnies, sur l'inconsciente margelle de
bêtise qui ne se doute même pas de leur présence...
Il s'en fallait que Leverdier fût un imbécile et il savait
trop qu'il était arrivé quelque chose ! Cependant, il s'étonna de
tomber, immédiatement après avoir quitté Marchenoir, sur un personnage
qu'il avait eu la douceur de ne pas rencontrer depuis des mois : Alcide
Lerat "historien et littérateur français", ainsi qu'il lui plaît de se
désigner lui-même. Ce fut, pour l'attristé convive de tant de
capiteuses ribotes de douleur, une commotion presque physique, à la
manière d'un pressentiment funèbre, de revoir tout à coup, en un tel
moment, ce fantoche sordide qui trottait, le nez au vent comme un
putois cherchant à dépister une charogne.
Cet Alcide Lerat, fort connu dans le monde des journaux, est
une sorte de Benoît Labre littéraire sans sainteté, dont le panégyrique
posthume serait une besogne à faire trembler les décrasseurs d'auréoles
les plus audacieux. Vivant exclusivement d'aumônes récoltées chez les
gens de lettres qu'il amuse de ses calomnies ou de ses médisances et
qui le reçoivent dans les courants d'air, le drôle fétide, heureusement
incapable de s'enrhumer, promène infatigablement sa carcasse, de l'un à
l'autre crépuscule, -- colportant ainsi, dans le pantalon d'un
romancier qu'il a diffamé la veille, chez un rédacteur en chef qu'il
vient de couvrir d'ordures et qui lui donnera peut-être vingt sous, les
basses conjectures de son déshonorant esprit sur la vie privée d'un
poète dont il a fini tous les chapeaux.
Il se venge par là d'être frustré de la première place,
qu'il n'a jamais cessé de revendiquer depuis le succès de son fameux
pamphlet : Ménage et Finances de Diderot. Ce factum sans
talent, mais d'une érudition de détail exaspérante comme la vermine sur
le pelage des adorateurs du philosophe, produisit, en effet, une vive
émeute d'opinions dans les feuilles publiques, il y a trente ans. Les
ouvrages postérieurs d'Alcide Lerat ne valent pas, il est vrai, la
goutte d'encre qu'on dépenserait pour en écrire le titre. N'importe.
Assuré d'être le plus immense génie des siècles, il pense de bonne foi
que tout lui est dû et que sa seule présence est un honneur, une
occasion de ravissement que rien ne pourrait payer.
-- Je parle trop, dit-il, on prend des notes. En conséquence, il rançonne tant qu'il peut ses disciples,
dont les largesses, quelque démesurées qu'on les supposât, ne
pourraient jamais avoir, en raison des cataractes de joie répandues sur
eux, que le faux poids de l'ingratitude.
-- Tout à vous, sauf chaussettes, écrivait-il, un
jour, à l'un d'eux qui avait oublié cet unique article dans l'abandon
filial d'une complète défroque. Parole admirable et définitive dont le
destinataire, espèce de va-nu-pieds intellectuel, ne sentit pas
l'ironie profonde.
Le nom de ce dangereux cynique est tellement ajusté à sa
physionomie qu'il est impossible de présenter l'usufruitier sans
s'exposer à l'inconvénient de paraître un farceur de table d'hôte. Le rat
est évidemment sa bête à moins qu'il ne soit la bête du rat, ce qui
pourrait être soutenu comme une opinion probable. Le nez en pointe de
betterave très aiguë, tirant à lui toute une mince figure en chiasse
d'insecte, plantée d'un aride taillis de poils grisonnants, est
chevauché d'une paire de petits yeux brillants et inquiets à conciter
la fureur d'un dogue. Ce dernier trait détermine et fixe instantanément
l'analogie. Le trottinement perpétuel, l'incurvation sacristine des
vertèbres supérieures et le coutumier reploiement des bras sur de
plates côtes souvent menacées n'y ajoutent que fort peu de chose.
Leverdier connaissait l'animal depuis longtemps. Il était
même inexplicablement honoré par lui d'une sorte de considération ou
d'estime. Lerat, qu'il avait à peu près jeté à la porte deux ou trois
fois et qui avait renoncé à l'expérience inutile de se présenter de
nouveau, ne croyait pas, néanmoins, devoir le priver, quand il le
rencontrait, de quelques nutritives minutes d'entretien, dont Leverdier
se fût admirablement passé, ce jour-là surtout. Il avait les meilleures
raisons du monde pour écarter ce fâcheux, qu'il soupçonnait fort
d'avoir soufflé d'immondes calomnies sur le compte de son ami, dans
l'indigente main duquel il avait souvent pâturé la glandée d'un petit
écu. Une fois même, il lui donna le placide conseil de profiter de son
excellente vue de rongeur pour s'écarter soigneusement de tous les
chemins de Marchenoir. -- Il n'est pas trop patient, voyez-vous, mon
cher monsieur Alcide, et il serait très capable de vous régaler de vos
propres oreilles. Je vous avertis en frère. Pensez-y bien !
Dans la situation actuelle de son esprit, une telle
rencontre, si soudaine, lui fit l'effet d'un présage des plus néfastes.
Il fut un moment sur la pente de lui décerner une raclée complète dont
le souvenir fût extrêmement durable. Mais c'eût été battre une vieille
femme et, d'autre part, il craignit le ridicule de prendre la fuite.
Il ne tarda pas à reconnaître qu'en effet la rencontre
n'était pas absolument vaine et pouvait avoir d'assez graves
conséquences.
L
-- Oh ! comme vous avez l'air sérieux, ce matin,
monsieur le comte de Pylade, est-ce que nous aurions des inquiétudes
sur la chère santé de monseigneur le marquis d'Oreste ?
Tels furent les premiers mots d'Alcide Lerat, la plus
décevante contrefaçon d'imbécile qu'on ait jamais vue. Il avait gardé
de son éducation de séminariste raté tout un stock de ce genre de
facéties, insupportablement chantonnées en soprano mineur, avec
l'accompagnement ordinaire d'une goguenarde révérence.
-- Monsieur Lerat, répondit Leverdier qui se sentait sur le
point de n'avoir plus une goutte de patience dans les veines, je suis
très pressé et incapable, pour l'instant, de savourer vos délicieuses
plaisanteries. Je vous prie de m'excuser et d'aller au diable, s'il
vous plaît.
-- Nous y sommes tous, au diable, repartit le fâcheux,
puisqu'il est le Prince de ce monde, mais vous me recevez si mal que
j'ai bonne envie de garder pour moi une communication intéressante dont
je voulais vous charger pour votre ami Marchenoir.
A ce nom, Leverdier devint attentif. Certes, il n'attendait,
en général, rien de bon de son interlocuteur, mais il le savait une
citerne d'informations, souvent étonnantes, et se disait qu'une eau
très pure peut sortir quelquefois des gargouilles les plus hideuses, en
temps d'orage.
-- Vous avez, dit il, quelque chose d'intéressant pour Marchenoir ?
L'autre, s'appuyant alors à deux mains sur la poignée de sa
canne, aussi lamentable que lui, et s'infléchissant vers son auditeur,
comme un vieil arbre congratulé, -- sans quitter une seconde son
sourire à claques sempiternel, -- se mit à zézayer à la façon d'un
enfant de choeur qu'une circonstance calamiteuse aurait investi de
quelque secret important pour la prospérité de la fabrique.
-- Votre ami aime à se faire désirer autant qu'une jolie
femme. Il se cache comme un ours et tout le monde s'en plaint. J'ai
rencontré, cette semaine, Beauvivier qui voudrait le voir. Je crois que
son intention est de lui confier l'article de tête du Pilate, pour tracasser un peu les imbéciles de l'Univers.
Si votre Caïn ne profite pas de l'occasion, il méritera d'errer, comme
son homonyme biblique, "sur la face de la terre", car ils ont besoin de
lui au Pilate. Vous qui êtes un homme pratique, vous devriez
lui conseiller de se limer les ongles et l'empêcher de faire des
sottises. Beauvivier a daigné me dire qu'il comptait sur moi pour le
lui amener. Il paraît croire que je suis dans les petits papiers de ce
riverain du Danube. A propos, est-il revenu, seulement, de son voyage
édifiant ?
-- Oui, affirma rêveusement Leverdier, mais n'allez pas chez lui, je me charge de votre ambassade.
Cette communication lui donnait fort à penser. Il fallait que le tout-puissant Pilate, l'universel journal des gens bien élevés, se sentît diablement anémié pour invoquer le réactif d'un tel moxa ! Dans ce cas..
A ce moment, il s'aperçut que le séduisant Alcide avait pris
une pose connue. Ayant, au préalable, inspecté, en sifflotant, l'état
du ciel et ramené sur ses tempes, du bout des doigts en pincettes de sa
main gauche, quelques mèches indisciplinées, il avait finalement
abaissé cette main à la hauteur présumée de l'organe des sentiments
généreux et la tenait maintenant, ouverte et dardée contre la poitrine,
de son adversaire.
-- C'est juste, fit celui-ci, j'oubliais ! Et, tirant son
porte-monnaie, il laissa tomber une pièce de cinquante centimes dans
cette sébile à remontoir, qui déshonore, avec la plus horologique
exactitude, la mendicité chrétienne.
Lerat ne voulut pas s'éloigner, pourtant, sans avoir
compissé son bienfaiteur d'un dernier avis. En conséquence, il exhala
ces prototypiques admonitions :
-- Si votre ami veut réussir au Pilate, il faudrait
lui recommander de ne plus tant faire la bête féroce. S'il sait plaire
à Beauvivier, sa fortune est faite. Il ne manque pas de talent, quand
il veut se modérer et ne pas employer continuellement ses abominables
expressions scatologiques. C'est ce qui a perdu ce butor de Veuillot,
qui a toujours rebuté mes réprimandes et qui s'en trouve joliment bien,
n'est-ce pas ? aujourd'hui qu'il est crevé de son venin ! Voyez
Labruyère et Massillon. Ils en disent plus en une seule phrase décente
que tous vos épileptiques en deux cents lignes. Persuadez-lui donc de
lire mon livre sur la Table chez tous les peuples, que vous devez avoir dans votre bibliothèque. Il apprendra ce que c'est que la vraie force unie à la distinction.
L'odieux personnage avait cessé de sourire. Il flottait en
dérive sur son propre fleuve, avec la majesté d'un Dieu. Ayant envoyé,
du bout de ses doigts exorables, un tout petit geste miséricordieux, il
s'éloigna, plein de sa puissance, la canne sous l'aisselle, les deux
mains cléricalement croisées dans l'intérieur de ses manches et le
buste jeté eu avant, à la remorque de son museau, ayant lair, parfois,
de soubresauter proditoirement, de son lamentable derrière.
-- Dans ce cas, poursuivit en lui-même Leverdier, pour qui
cette retraite savante avait été une beauté perdue, Marchenoir
pourrait, en un instant, reconquérir la grande publicité. Ne parvînt-il
à lancer qu'un tout petit nombre d'articles, il ressaisirait bientôt,
par le moyen d'un journal si retentissant, le groupe intellectuel
ameuté naguère par ses audaces et que son silence, depuis tant de mois,
a dispersé. Puis, quelle revanche contre tous les lâches qui le croient
vaincu ! Cette vermine de Lerat doit avoir dit la vérité. Il a les plus
basses raisons du monde pour désirer de toutes ses forces qu'un brûlot
formidable soit lancé, n'importe de quelle main, sur les cuisines de la
presse catholique. Il a même dû travailler fortement Beauvivier dans ce
sens et lui faire gober la nécessité d'être l'inventeur de
Marchenoir. Properce, d'ailleurs, en sage roublard, s'est soigneusement
préservé d'écrire, et s'est contenté de nous décocher cet éclaireur qui
pouvait, à toute fortune, encaisser les rentrées de coups de semelle
d'une indignation présumable et qui allait, évidemment, rue des
Fourneaux, quand je l'ai rencontré.
Leverdier résolut de voir, le jour même, Properce
Beauvivier, le poète-romancier sadique, devenu depuis peu, directeur et
rédacteur en chef du Pilate. Il le connaissait à peine, mais il
voulait, autant que possible, pénétrer son jeu et préparer, avec un
extrême soin, la négociation, -- Marchenoir ayant plusieurs fois
exprimé très haut son mépris pour ce marécagier superbe, lequel devait
avoir un fier besoin de pimenter son limon pour s'être déterminé à
faire des avances à ce cormoran. Il était à craindre, aussi, qu'on ne
tendît l'échelle au désespéré que pour l'induire à se rompre
définitivement la barre du cou sur quelque échelon pourri. Sans doute,
il eût été fort imprudent de chercher à pressentir cet infâme juif sur
la vitale question d'argent. Ses pratiques, à cet égard, devaient
ressembler à celles de son prédécesseur, le fameux Magnus Conrart, dont
le répugnant suicide fit tant de bruit, et qui frappait d'une énorme
redevance de prélibation les émoluments des rédacteurs de passage,
qu'il savait crevants de faim et réduits à se contenter d'un salaire
quelconque.
Mais, à défaut d'une sécurité budgétaire immédiate, il était
absolument indispensable d'assurer, au moins, l'indépendance de
l'écrivain, Marchenoir n'étant plus du tout le petit jeune homme trop
heureux d'acheter l'insertion de son vocable patronymique dans un grand
journal, au prix de n'importe quelle charcutière émasculation de sa
pensée.
LI
Le lendemain, Marchenoir et Leverdier se retrouvaient, à
cinq heures, au café Caron, à l'angle de la rue des Saints-Pères et de
la rue de l'Université, en face de l'une des quarante mille succursales
du Mont-de-Piété littéraire de Calmann-Lévy. C'est un café de
vieillards vertueux, qui paraît avoir voulu remplacer, dans ce
quartier, l'ancien café Tabouret, inconnu de la génération
nouvelle, où s'abreuvèrent, autrefois, tant de pinceaux et de
porte-plumes illustres, et dont le nom même, depuis dix ans, est
parfaitement oublié. Les deux amis se donnaient, quelquefois,
rendez-vous dans ce café qu'ils préféraient à tout autre, à cause du
parfait silence observé par les trois ou quatre journalistes
centenaires qu'on est toujours assuré d'y rencontrer, et qui forment
incompréhensiblement la base essentielle des opérations commerciales de
l'établissement.
Leverdier, venu le premier, vit arriver Marchenoir, tel
qu'il l'avait quitté quelques heures auparavant, pâle et mélancolique,
mais visiblement détendu. La présence réelle de Véronique, si changée que fût la sainte fille, avait suffi pour pacifier le malheureux homme.
-- Je me fais à ce nouveau visage, dit-il après un moment. Elle est belle encore, notre
Véronique. Tu la verras bientôt du même oeil que moi, cher ami. La
première impression a été terrible. J'ai cru que j'allais mourir. Puis,
je ne sais quelle vertu est sortie d'elle, mais il m'a semblé qu'un
dôme de paix descendait sur nous. En un instant, toute angoisse a
disparu et je pense que mes larmes ont emporté d'un seul coup toutes
mes douleurs, tandis que je sanglotais sur elle, hier matin, la tenant
dans mes bras. Aussitôt après, tu le sais déjà, j'ai dormi vingt heures
pour la première fois de ma vie. C'était à croire que je ne me
réveillerais jamais... Et quel sommeil du Paradis, rafraîchissant,
béatifique, sans rêves précis, sans visions distinctes, lucide
pourtant, à la manière d'un crépuscule de vermeil réfracté dans les
eaux limpides d'un lac, au fond duquel s'ouvriraient les yeux ravis
d'un plongeur ! J'ai eu comme la sensation confuse, délicieusement
indicible, à la fois spirituelle et physique, d'être immergé dans une
crique lunaire comblée de mes pleurs... A mon réveil, j'ai tout de
suite rencontré le magnifique regard de ma chère sacrifiée qui jubilait
de me voir dormir ainsi, et son aspect ne m'a causé ni surprise, ni
douleur, mais au contraire, une sorte d'attendrissement très doux,
composé, j'imagine, de pitié fraternelle et d'enthousiasme religieux
fondus ensemble en un seul transport intérieur, absolument chaste !...
Te rappelles-tu, Georges, ces mystérieux oiseaux qui nous firent tant
rêver, un jour, au jardin d'acclimatation, et qu'on nomme exactement
colombes poignardées, à cause de la tache de sang qu'elles
portent au milieu de leur gorge blanche ? Nous fûmes très étonnés, tu
t'en souviens, de ce pléonasme inouï de symbolisme, en l'exceptionnelle
créature qui ne se contente pas de signifier l'Amour, mais qui
s'ingère, par surcroît, d'en afficher le stigmate. Eh bien ! Véronique
sera ma colombe blessée, telle que je l'ai vue ce matin, dans la
surnaturelle clarté de mon âme renouvelée par la vertu de son
sacrifice. Mais voilà que je fais des phrases et tu as, sans doute,
beaucoup à me dire. L'as-tu découvert, enfin, ce trafiquant de laitance
humaine ?
-- Beauvivier ! oui, je le quitte à l'instant, répondit en
riant Leverdier. Ce dernier mot me rassure plus que tout le reste, mon
cher Caïn. Si tu retrouves ta verve méchante, nous ne sommes pas près
de te perdre. Furieux de l'avoir manqué hier et ne me souciant pas de
droguer indéfiniment dans sa boutique, j'avais mentionné sur ma carte
que je venais de ta part. J'ai été reçu immédiatement. Mon ami,
l'affaire est sûre. Le Pilate a besoin de toi. Beauvivier ne
s'est même pas donné la peine de me le cacher. Au fond, j'ai cru
démêler que tu étais surtout nécessaire, en ce moment, pour évincer
quelqu'un, Loriot, peut-être, dont il m'a parlé incidemment, comme
d'une ordure des plus encombrantes, mais d'un balayage instantané fort
difficile, ayant été fientée par le trop copieux défunt, avec une
attention particulière. Mais cela même est d'un bon augure.
Personnellement, je connais très peu Beauvivier, que j'ai vu
aujourd'hui pour la troisième fois. Mais j'ai des informations. C'est
le plus infâme des hommes et, pour tout dire, sa bienveillance est plus
à craindre que son inimitié déclarée. C'est une espèce de
Judas-don-Juan, mâtiné d'Alphonse et de Tartufe. Sa vie est un tissu
d'abominations et de trahisons. On est forcé de se désinfecter au
phénol, comme un cadavre, quand on a été regardé par lui. Eh bien ! il
paraît que cet être a, néanmoins, une qualité, la plus rare en ce
temps-ci : il aime la littérature, et voilà ce qui le rachète.
Peut-être a-t-il réellement le projet d'élever un peu la rédaction du Pilate
que Magnus avait abaissée jusqu'à lui, c'est-à-dire au-dessous de tout.
-- J'ai lu tout ce que M. Marchenoir a écrit, m'a-t-il dit, je ne lui
connais pas de supérieur, à l'heure actuelle, et je lui vois très peu
d'égaux. C'est un grand écrivain, d'une originalité déconcertante. Je
vous prie de lui répéter mes paroles. Je considère que le Pilate
ne peut être qu'honoré de sa collaboration et je la sollicite. J'aurais
certainement couru moi-même jusqu'à son domicile, si je l'avais cru de
retour. Je sais qu'on s'est mal conduit avec lui dans le journal, quand
je n'y commandais pas. Je veux réparer cette injustice en donnant à
votre ami carte blanche, etc., etc. -- Prenons qu'il n'y ait de vrai
que le quart de toutes ces merveilles, ce serait encore excellent et,
quels que puissent être les dessous, il a fallu, tout de même, un sacré
besoin de tes services pour faire sortir un tel boniment de cette
gueule prudente !...
-- Quelle a été la fin de cet entretien ? demanda Marchenoir.
-- La plus nette possible. Marchenoir, lui ai-je dit, est
extrêmement fatigué de son voyage et vous sera très obligé de lui faire
crédit de quelques jours. M'autorisez-vous, cependant, pour gagner du
temps, à lui dire de préparer, dès aujourd'hui, sans se mettre en peine
de vous voir auparavant, un article quelconque ? Dans ce cas, il est
nécessaire que je puisse l'assurer de l'insertion, car il a cessé,
depuis des années, d'être un débutant et il ne veut plus travailler en
vain. D'après ce que je viens d'entendre, le préalable concert, entre
vous et lui, du choix d'un sujet, me paraît une formalité des plus
inutiles. -- Et des plus injurieuses pour un écrivain de talent,
ajoutez cela, monsieur. -- Telle a été sa réponse immédiate. -- Que
l'auteur des Impuissants m'envoie ou m'apporte ce qu'il aura
jugé convenable d'écrire. Je donnerai tout de suite son article à la
composition et, pour le reste, qu'il veuille bien le croire, nous nous
entendrons toujours. Tout ce que je lui demande, c'est de tirer hors du
rang et de ne pas mitrailler nos propres troupes.
-- Aïe ! fit Marchenoir. Ce dernier mot me gâte le reste.
Depuis que tu as commencé de parler, je l'attendais. Cette
recommandation surérogatoire, qui n'a l'air de rien, ressemble à ces
insignifiantes clauses jetés indifféremment au bout d'un contrat, en
manière de paraphe destiné à vider la plume, et qui suffisent pour tout
annuler. Tu devrais pourtant le savoir, mon vieux Georges. Ces gens-là
sont la vermine de tout le monde et il est impossible de tomber sur la
peau de n'importe qui, sans les atteindre. Or, je suis incapable, ceci
est bien connu, de concevoir le journalisme autrement que sous la forme
du pamphlet. Que diable veut-on que je fasse, alors ? Je ne peux
pourtant pas me mettre à écrire des pastorales optimistes ou des
psychologies de potache inspiré, genre Dulaurier !
-- Mais, sacrebleu ! reprit Leverdier, tout le monde sait
parfaitement ce que tu peux faire, et Beauvivier l'ignore moins que
personne. S'il te sollicite, c'est qu'apparemment il a besoin de ta
virilité ou même de tes violences. J'ai trouvé un homme d'une politesse
exquise, irréprochable, -- une tranche de galantine pourrie
supérieurement glacée, -- mais crispé, vibrant de je ne sais quoi. Il
est clair qu'il veut étonner quelqu'un ou renverser quelque chose et
qu'il prend en location ta catapulte, en vue de produire un effet de
démolition ou de simple intimidation que nous n'avons aucun moyen de
conjecturer. Qu'importe ? Cette canaille a trop d'esprit pour te
demander jamais d'être son complice. Mais tes haines connues peuvent le
servir à ton insu. Il arrivera, pour la millionième fois, que
l'indignation d'un honnête homme aura favorisé les combinaisons d'un
scélérat. Qu'importe encore ? La Vérité est toujours bonne à dire, n'y
eût-il que Dieu pour l'entendre, puisque alors on l'appellerait
Lui-même par un de ses noms !
Le résultat de cette conversation fut ce qu'il devait être.
Les deux amis cherchèrent ensemble un sujet d'article. Marchenoir, sans
objection dirimante, mais doutant infiniment de ces crises d'énergie
qui secouent parfois le stérile figuier du journalisme, -- pour
l'invariable déception des chevaliers errants qui attendent
faméliquement, sous son ombrage, la tombée des fruits, -- décida,
malgré les représentations de Leverdier qui aurait voulu qu'on allât
moins vite, d'offrir, comme début, un article d'une véhémence inouïe.
-- S'il passe, dit-il, renvoyant à son ami ses propres paroles, j'aurai l'honneur d'avoir écrit toute
la vérité sur l'une des plus complètes ignominies de ce temps. On me
glorifiera pour mon courage et les esprits lâches qui ne manqueraient
jamais de m'accuser de cynisme, en cas d'insuccès, viendront alors
pincer une laudative guitare sous mes gargouilles. S'il ne passe pas,
ma situation reste exactement ce qu'elle était auparavant et je n'aurai
pas même perdu l'occasion de devenir un heureux drôle, car je serais,
dans tous les cas, inhabile à me prostituer. Je dégoûterais le client
sans lui donner le moindre plaisir. Beauvivier le sait à merveille,
comme tu viens de le remarquer, il me veut tel que je suis ou pas du
tout.
Ne savons-nous pas qu'il est toujours inutile de faire des
concessions ? J'ai quelquefois essayé de m'éteindre un peu dans
l'espoir de récolter quelques misérables sous. Je me déshonorais sans
parvenir à me faire accepter davantage. Je n'espère pas réussir le
moins du monde au Pilate. En supposant, une minute, que
Beauvivier voulût réellement s'employer pour moi, il serait bientôt
surmonté par toute la racaille coalisée de la maison. Ce serait
l'aventure renouvelée de cette vieille charogne de Magnus, qui voulut
me lancer, lui aussi, l'année dernière, pour de sales raisons que
j'ignore, et qui, tout à coup, venant à découvrir que j'étais
décidément "un homme haineux", m'en informa sur-le-champ, par une
lettre de congé. Je ne veux point réavaler ces couleuvres.
Mon premier et, probablement, dernier article, donnera la
mesure, la forme et la couleur de tous les autres. Ce sera à prendre ou
à laisser.
Leverdier sentait très que Marchenoir avait raison. Il
aurait fallu à ce corsaire une presse indépendante et littéraire qui
n'existe plus en France, où la basse tyrannie républicaine est sur le
point d'avoir tout asphyxié. Mais il importait de saisir l'occasion
quand même, fût-ce pour une seule fois et pour l'honneur seul de la
justice. D'ailleurs, Marchenoir venait de trouver un sujet pour lequel
il s'enflammait déjà. L'artiste et le chrétien, dont il était la
toute-puisance combinaison, simultanément exultèrent.
-- Pourquoi, s'écria-t-il, ne profiterais-je pas de ce
premier article, vraisemblablement unique, pour exécuter une effroyable
charge sur la littérature et la publicité pornographiques, à
l'occasion, par exemple, des affichages récents de la librairie
anticléricale ? Tu as, sans doute, remarqué le monstrueux placard
annonçant les Amours secrètes de Pie IX, avec accompagnement du
portrait du pontife et d'une série de médaillons, représentant les
héroïnes, nommément supposées, de ce crapuleux libelle. Le salisseur de
murs dont je demanderais pardon d'écrire le nom, le punais idiot Taxil,
est un sous-abject qui ne vaut pas, je le sais bien, qu'on parle de
lui, ni même qu'on y pense. Mais quand l'ordure est à son comble, quand
ce qui devrait rester honteusement au pied des murs grimpe et s'étale
sur les façades ; quand le guano, naguère immobile, devient un ennemi
violent, casqué, cuirassé, empanaché et embusqué, pour l'agression
lithographique de l'innocence, à chaque détour de nos rues, on est bien
forcé de demander compte à toute autorité répressive de cette
intolérable sédition de l'excrément !
Il est vrai que ce n'est qu'un crachat de plus sur la face
ruisselante d'une société soi-disant chrétienne, qui en a déjà tant
reçus et tant supportés. Les peuples aussi bien que les gouvernements
n'ont jamais que les avanies qu'ils méritent, dans l'exacte mesure de
leurs lâchetés ou de leurs crimes, et peut-être que c'est trop beau
encore, aux yeux d'une rigoureuse justice, de n'être piétinés que par
cet avorton.
Ce qui pourrait casser les bras à la colère, -- en admettant
la métaphore sans génie de ces inefficaces abatis d'airain, toujours
invisibles, -- c'est l'indifférence de la multitude. On passe devant
l'obscène exhibition sans révolte, sans murmure, sans étonnement. Les
pères n'en éloignent pas leur progéniture et trouvent tout simple que
la face auguste du Père des pères soit ainsi conspuée pour la joie de
quelques vidangeurs matutinaux que cela met en gaillarde humeur. Il y a
deux ou trois générations à peine, le bourgeois se fût passionné pour
ou contre ces éruptions de l'égout. Aujourd'hui, le même bourgeois,
devenu un peu plus bête et un peu plus ignoble, les contemple avec la
stupidité du désintéressement. Demain, sans doute, sa boueuse idiotie
n'ayant plus de fond, il en sera tout attendri. Il se dira que
l'héroïque indépendance d'un coeur brûlant pour la justice est attestée
par le jaillissement de ce pus et qu'il convient d'en arroser les
jeunes fleurs écloses de son fertile giron. Nous assisterons, en ce
jour, à l'apothéose de Tartufe espérée depuis deux cents ans !
Ah ! que ce sera complet, alors, et que l'hypocrite de
Molière fera piètre figure ! Paraître homme de bien en répandant, avec
de saints gestes, d'ostensibles actions de grâces au pied des autels,
quoi de plus facile, même dans un siècle où la foi religieuse serait
presque éteinte ? On aurait toujours pour soi l'inquiétude surnaturelle
du coeur de l'homme et son inconsciente vénération pour les porteurs de
reliques naïfs ou superbes. Mais obtenir un semblable triomphe en
étalant l'ignominie absolue, en contaminant ces mêmes autels, en
prostituant les regards de l'enfance, irréparablement déflorée au
contact de ces porcheries, c'est un peu plus fort, et le XVIIIe siècle
est terriblement enfoncé !
Etre Léo Taxil ou toute autre voyou de plume, Francisque
Sarcey, par exemple, -- car le Barnum de l'anticléricalisme ne doit
être ici qu'un prétexte, -- et ne pas crever sous d'adventices raclées
toujours imminentes, maintes fois administrées déjà, sans le reculant
dégoût de la trique épouvantée d'une telle approche, c'est fièrement
beau, sans doute ! Que sera-ce de se faire adorer sous cette forme, d'y
paraître un confesseur de la vraie foi et de s'envoler ainsi, avec des
squames de maquereau et des ailes d'or, dans le paradis bréneux des
élus de l'admiration républicaine ?... Tel est pourtant l'avenir
présagé par l'indifférence universelle pour l'indicible attentat de cet
affichage, aussi parfaitement délictueux que pourrait l'être un
spectacle public de prostitution.
Eh bien ! je veux l'évoquer une bonne fois, cet avenir, et
le mettre en regard du troupeau de puants scribes qui nous le préparent
et que j'assignerai en confrontation. Mon catholicisme n'apparaîtra que
très vaguement dans cette étude où je n'ai que faire de le proclamer.
On n'aura ni la consolation ni la ressource de me lancer des sacristies
par la figure. La circonstance du Pape outragé ne sera que l'occasion
d'avertir, bien vainement, je le sais, de la nécessité de désencombrer
la voie publique des immondices qui la pestifèrent. Je les appellerai
par leurs noms, ces immondices, -- comme le Seigneur appela les
étoiles, -- je les ferai voir dans la plus indiscutable clarté, je
dirai qu'un balai sanglant devient nécessaire quand l'administration de
la voirie néglige, à ce point, son premier devoir et que tout devient
préférable à ce choléra de goujatisme et d'irrémédiable imbécillité,
qui menace de précipiter demain ce qui reste de la pauvre France dans
le plus sinistre pourrissoir de peuple qu'un pessimisme dantesque
pourrait rêver !...
Leverdier eût été, peut-être, un homme pratique, sans
la rencontre du téméraire qui l'avait orbité, comme un satellite, dès
le premier jour. En général, il exhibait tout d'abord quelques
objections prudentes, -- quelques rossignols d'abjections,
toujours écartées, qu'il réintégrait dans le sous-sol de son esprit
aussitôt que Marchenoir commençait à invectiver contre l'univers.
Alors, il s'installait volontiers sur l'arête des gouffres et s'offrait
à piloter le délire. En cette occasion, il voyait à merveille que la
manoeuvre décidée par l'incorrigible casse-cou allait le couler
indubitablement. Il fallait, d'avance, renoncer à cette collaboration
nutritive, un instant rêvée pour lui au Pilate. Beauvivier
publierait, peut-être, le coup de boutoir initial et ce serait fini.
Mais le moyen de s'opposer à un forcené si éloquent ? C'était l'orgueil
de Marchenoir de se couper lui-même par la racine, quand on voulait
l'emporter. En conséquence, Leverdier prit son parti, comme toujours,
temporisateur inconstant qui s'achevait en outrancier.
-- Le sujet est superbe, en effet, dit-il, après un silence.
Puisqu'il est décidément impossible de caser dans la presse un homme de
ton caractère, ne ménage rien, assomme, égorge, extermine ce que tu
pourras de ces lâches canailles, qui sauront toujours assez se venger,
par le silence, des écrivains de talent dont la hauteur solitaire les
épouvante et qu'ils peuvent sûrement affamer, en leur fermant toute
publicité. Ce n'est, certes, pas moi qui plaidaillerai pour eux. Mais,
tout à l'heure, ne viens-tu pas de trouver le titre de ton article ? La Sédition de l'excrément
! Hé ! ce n'est pas trop mal, il me semble. Ta réputation de scatologue
ne laisse plus rien à désirer depuis longtemps. Tout le monde est
parfaitement certain que les ordures seules te plaisent et que tu es
incapable de prendre tes images ailleurs que dans les latrines ou les
dépotoirs, -- où l'on soupçonne généralement que tu as ta serviette et
ton rouleau. Ce titre, par conséquent, n'étonnera personne. Quant à
moi, j'avoue qu'il me plonge dans le ravissement.
-- Tu as peut-être raison, répondit en souriant Marchenoir.
Mais il est temps de partir. Véronique s'est donné quelque mal, je
crois, pour nous faire à dîner ce soir. Elle tenait à un repas de
famille, comme elle appelle notre réunion, la chère créature. Vaugirard
est loin et l'heure très précise. Gardons-nous de la faire attendre.
Les deux amis se levèrent à l'instant et partirent.
LII
Dans la rue, ils décidèrent d'aller à pied. On était en
février et le froid sec de la nuit commençante leur plaisait. Marcher
dans Paris en compagnie d'un être à qui l'on peut tout dire, est un
plaisir assez rare, dévolu à quelques artistes sans gloire, dont les
heures ne sont pas aisément monnayables. Ils revinrent à l'éternel
objet de leurs pensées intimes, à Véronique, puisqu'on allait
précisément la revoir et passer ensemble quelques heures auprès d'elle.
Ce fut Marchenoir qui commença d'en parler, Dieu sait avec quelle
tranquillité et quel discernement !
Certes, il était miraculeux que l'agonisant de la veille eût
été capable d'établir, en moins de trente heures, une si imprenable
ligne de défense entre lui-même et son propre mal ! Mais enfin, il
expliquait, à peu près, le prodige. Il s'analysait maintenant,
il se disséquait avec le plus grand soin, faisant admirer à son ami la
soudaine cicatrisation des plaies énormes, par lesquelles il avait
semblé que la vie de plusieurs hommes eût dû s'enfuir, lui disant : --
C'est l'admirable fille qui a fait cela, que ferai-je donc pour elle,
mon Dieu ? Le lyrisme ordinaire de son langage allait s'exaspérant à
mesure qu'il parlait, et l'entraîné Leverdier bénissait avec transport
les angoisses intolérables dont il avait payé, lui aussi, par
contre-coup, cette incompréhensible guérison.
-- Vois-tu, Georges, disait l'amoureux exorcisé, ce n'est
pas le changement de ses traits qui m'a retourné le coeur, -- encore
une fois, je ne la trouve pas moins belle qu'avant, -- c'est la vertu
mystérieuse de l'acte intérieur -- par lequel cette immolation
fut déterminée. Le préalable propos du sacrifice a suffi pour établir
le courant spirituel qui vient de rapprocher un peu plus nos âmes, en
refoulant tous mes sens à cinquante mille lieues de sa chair. C'est sa
prière qui me sauve, sa prière seule, -- qu'elle a édentée et tondue pour la rendre pitoyable jusqu'au fond des cieux, -- dans l'héroïque illusion de ne mutiler que son propre corps !...
Ils arrivèrent ainsi dans cette lointaine rue des Fourneaux,
où des marchands de pavés procurent aux puissants rêveurs le mirage des
Pyramides, dans l'aridité mélancolique de leurs incommensurables
chantiers.
Marchenoir habitait, non loin de ces lapicides, une maison
presque isolée et d'aspect assez humble dont il occupait le deuxième
étage, n'ayant au-dessus de lui que deux mansardes louées par
d'impeccables employés d'omnibus, absents tout le jour et qui n'y
dormaient, la nuit, que quelques heures. Il aimait ce quartier et cette
maison pour y avoir passé, depuis deux ans, le meilleur de sa vie
morale et intellectuelle. Le calme relatif de cette rue le
rafraîchissait, au sortir du centre de Paris qui lui faisait l'effet,
par comparaison, du plus inhabitable d'entre les puits de l'enfer.
L'appartement, formé de trois pièces et d'une cuisine, était
une espèce de gîte d'artiste comme on n'en voit guère. Il eût été fort
inutile d'y chercher des faïences, des cuivres, des ferrailles, des
tableaux ou des médaillons curieux. Pas un seul bronze japonais, pas
une aquarelle impressionniste, pas l'ombre d'un de ces vieux bois
écaillés, vermiculés et friables qui représentent de leur mieux, dans
des attitudes recueillies, la dévotion craquelée des anciens âges. Le
mépris de Marchenoir pour ce bric-à-brac était à peu près sans bornes.
En tout, un émail de Limoges du XVIIe siècle, souvenir de famille,
offrant la vision d'un saint Pierre en robe d'azur et manteau couleur
d'orange, à genoux dans un paysage fraîchement lessivé, sous de grêles
frondaisons en vert d'asperge et brocart d'or, flanqué d'un coq de
porcelaine blanche qui chantait dans un coin de firmament du plus
impénétrable outremer. A ses pieds, un livre rouge, des clefs de
gomme-gutte et une gigantesque bardane en chocolat. Cette image, d'une
naïveté contestable, suffisait, telle quelle, aux appétits d'antiquaire
de son possesseur.
Les meubles, en vitupérable noyer et même en sapin, acquis
pièce à pièce et d'occasion dans d'infimes ventes eussent indigné un
concierge du faubourg Saint-Antoine. A cet égard le misanthrope était
absolu. -- Il n'y a, disait-il, que deux sortes de tables sur
lesquelles un artiste puisse écrire : une table de cinquante mille
francs ou une table de cinquante sous. Mais s'il était devenu
millionnaire, il aurait probablement gardé la seconde par peur de se
rendre imbécile, aux dépens des pauvres, en achetant la première.
Les livres eux-mêmes étaient en petit nombre ; une
gigantesque Bible synoptique, la plus coûteuse de ses folies, quelques
tomes dépareillés de la patrologie de l'abbé Migne, une dizaine
d'elzévirs grecs ou latins, un peu d'histoire, un peu de roman moderne
et une cavalerie de dictionnaires en diverses langues, tout au plus une
centaine de volumes. Quand il manquait d'un livre, il le prenait chez
son ami, mieux approvisionné, ou s'en allait à la Bibliothèque.
Seule, la chambre de Véronique avait un semblant de ce
confort de vingtième ordre, dont s'arrangent encore les trois ou quatre
douzaines des braves ouvrières favorisées du ciel, qui ont déniché le
moyen de concilier les préceptes de la vertu et les exigences de leur
estomac. Dans le cas de la repentie, cette modération était d'autant
plus extraordinaire qu'il avait fallu renoncer à tout un luxe de
dissipation lucrative, dont certains chiffres connus excitèrent
autrefois l'envie d'un peuple de prostituées. Aussitôt qu'il eut été
décidé qu'on vivrait ensemble au désert, Véronique avait accompli, sans
ostentation et sans phrases, l'acte légendaire d'envoyer son mobilier à
la salle des ventes, retenant à peine quelques indispensables hardes,
et de porter elle-même l'argent à divers établissements de charité que
lui désigna Marchenoir, -- ne voulant rien garder, disait-elle, de ce qu'elle avait mangé dans la main du Diable.
Sa chambre, où les moins minables engins de leur félicité
domestique avaient été réunis, en dépit d'elle qui se fût contentée de
rien, rappelait assez les intérieurs des pieuses isbas, éclairés par de
perpétuelles lampes allumées devant les figures propices des
iconostases. Une petite veilleuse, à lueur rose, était suspendue au
devant du grand crucifix pâle et une autre semblable, mais un peu plus
grande, teignait vaguement d'incarnat une haïssable reproduction
lithographique de la Sainte Face telle qu'on la vénérait chez M.
Dupont, "le saint homme de Tours", qui a propagé en France cette
dévotion, -- malheureusement assortie de la contradictoire imbécillité
d'un art profanant.
Ah ! ce n'était pas bien beau, ces deux images, et
Marchenoir en avait plus d'une fois gémi en secret. Mais Véronique
portait en elle l'esthétique de toutes les situations imaginables, elle
aurait donné le relief de son propre sublime à la platitude même et
spiritualisé de son souffle jusqu'à des goitreux. Elle avait passé des
journées, des nuits entières, dans le crépuscule de cette chambre aux
persiennes toujours closes -- comme les persiennes d'un mauvais lieu,
-- conversant avec Dieu et avec ses saints, ayant l'air de les supposer
véritablement présents, investie de joie et de certitude, ruisselante
de plus de larmes que l'hydraulique de tous les sentiments ordinaires
n'eût été capable d'en obtenir et il semblait, à la fin, que ces
indigents simulacres s'imprégnassent de ce double courant de beauté
physique et morale qui venait confluer sur eux !
Son ménage, d'ailleurs, en souffrait si peu qu'il eût été
difficile de trouver une maison mieux tenue, une plus stricte propreté,
une économie plus exacte, une cuisine, enfin, plus ingénieuse à
multiplier les patriarcales délices du ragoût de mouton et du
pot-au-feu. On aurait dit qu'elle n'avait seulement pas besoin d'agir.
Elle passait, comme en rêve, effleurant les choses et les forçant à se
nettoyer, à s'accommoder, à se cuire elles-mêmes, par l'irrésistible
vertu de son seul regard.
Dominatrice charmante et imperturbable que la seule
tristesse de son ami pouvait troubler et que n'eussent déconcertée ni
les déluges, ni les incendies, ni les tremblements, ni les dislocations
d'univers, puisqu'elle portait en elle une permanente catastrophe
d'amour à mettre au défi tous ces accidents ! Marchenoir était tout
pour elle. Il planait dans son ciel et s'asseyait sur les circulaires
horizons, il piétinait l'océan, la montagne, la nue, les abîmes, la
création entière, -- seul visible de toutes parts et triomphant ! Son
sauveur !... Le pauvre diable était son Sauveur, ainsi qu'elle
le nommait parfois, avec une simplicité d'enthousiasme que beaucoup de
théologiens eussent réprouvée comme un blasphème. Les deux sentiments,
naturel et surnaturel, s'étaient, en elle, si parfaitement amalgamés et
fondus dans l'unique pensée d'un Sauveur qu'il n'y avait plus moyen de
les séparer, pour cette âme naïve, qui ne croyait pas trop payer la
récupération de son innocence en déversant toute la gloire des cieux
sur la douloureuse ressemblance humaine de son Rédempteur !
LIII
-- Allons, messieurs, à table, vint dire Véronique aux deux
amis en train de contempler les Pyramides par la fenêtre de la chambre
de Marchenoir. C'était pour Leverdier une habitude déjà ancienne de
manger à la table de ses amis. On se réunissait ainsi deux ou trois
fois par semaine, sans compter l'imprévu des arrivées soudaines de ce
brave homme, dont la présence était toujours considérée comme un
bienfait.
En cette circonstance, la ménagère avait tenu à se surpasser
en offrant à ses convives un menu fort supérieur à l'ordinaire presque
frugal de leurs festins. Elle voulait que ce dîner fût une véritable
fête de bienvenue pour chacun d'eux que des émotions et des sentiments
divers avaient, un instant, paru séparer des deux autres.
Le fait est qu'on les aurait crus tous trois revenus de
diablement loin, et le commencement du repas n'alla pas sans une assez
forte contrainte. Quelque soin que prît Véronique d'égarer l'attention
de ses hôtes, ses nouvelles et gauches façons de manger, par exemple,
ne pouvaient leur échapper, et, quelle que fût leur vigilance à ne rien
laisser sortir de leurs impressions douloureuses, il ne fut pas
possible d'écarter, tout d'abord, une visible gêne que Leverdier se
hâta de rompre en annonçant à la simple fille la résolution toute
fraîche éclose de Marchenoir.
-- Vous savez, dit-il, que notre ami arrive de la Chartreuse en justicier plus redoutable que jamais. Il veut débuter au Pilate par un massacre général d'empoisonneurs et par une pendaison en masse d'incendiaires.
-- Ah ! mon Dieu, s'écria-t-elle, toujours des violences ?
Et c'est vous, sans doute, monsieur Leverdier, qui l'embarquez dans
cette nouvelle aventure ? Savez-vous, mauvais homme, que vous finirez
par être un ami des plus funestes ? Certainement, je n'ai rien de ce
qu'il faudrait pour vous juger l'un ou l'autre, et je suis persuadée
que mon Joseph n'a rien en vue que la justice. Mais comment voulez-vous
que je ne tremble pas, quand je le vois seul contre tous ?
Marchenoir, qui avait élu pour contenance de décortiquer
laborieusement et silencieusement une patte de homard, intervint alors
:
-- Ma chère Véronique, épargnez, je vous prie, ce pauvre
Georges qui ne mérite, je vous assure, aucun reproche. Il a trouvé
l'occasion de me rendre service, une fois de plus, en négociant, à ma
place, avec un homme assez méprisable, mais tout-puissant, ma rentrée
au Pilate, et il s'est donné, comme toujours, beaucoup de mal.
J'eusse été, je l'avoue, bien incapable de conditionner moi-même cet
arrangement qui peut, en somme, avoir d'heureuses conséquences au point
de vue de notre bien-être matériel, mais qui va surtout me donner le
moyen tant désiré d'accomplir ce que je regarde comme le strict devoir
d'un écrivain : dire la vérité quelle qu'elle soit et quels qu'en
puissent être les dangers.
Il était curieux de voir cette belle créature écoutant
l'homme qu'elle chérissait à peine moins que son Dieu et infiniment
plus que toute chose terrestre. Elle l'écoutait de ses vastes yeux
grands ouverts, encore plus que de ses oreilles, comme si les paroles
qu'il lui faisait entendre eussent été de la lumière !
-- Cher ami, reprit-elle, avec la douceur de l'humilité la
plus charmante, je crois que vous avez toujours raison, mais je ne sais
pas grand'chose et j'ai souvent besoin qu'on m'instruise. Mon directeur
m'a parlé de vous, un jour. Il m'a dit que votre voie était dangereuse
au point de vue chrétien, que vous n'aviez pas mission pour juger vos
frères, non plus que pour les punir, et qu'ainsi la sainte charité
courait grand risque d'être blessée par vos écrits. Je n'ai pas cru
qu'il eût complètement raison lui-même de vous juger aussi sévèrement.
Cependant je suis restée sans réponse et, quelquefois, ses paroles me
reviennent et m'affligent un peu. Je gardais cela pour moi depuis
quelque temps, mais aujourd'hui, je me sens poussée à vous ouvrir ce
coin de mon coeur. Ma confiance en vous est sans bornes. Dites-moi, je
vous prie, ce que je dois penser exactement.
Marchenoir était, peut-être, de tous ses contemporains, le
plus exposé au ridicule. Etre admiré et honoré chez soi, quand on ne
peut raisonnablement s'attendre, au dehors, qu'à des potées de
malédictions, c'est, pour le cerveau d'un malheureux homme, une fumée
de revanche assez capiteuse pour l'enivrer du plus sot orgueil. On peut
toujours offrir sa vanité, comme une hostie, sous les espèces
consacrées d'une injuste proscription dont on est victime. Une femme
d'esprit simple et de coeur brûlant gobe dévotieusement cette
eucharistie. Mais, dans le cas de Véronique, la psychologie
linéamentaire d'une tendresse confiante se compliquait, à l'égard de
celui qui avait été son apôtre, d'une sorte de révération mystique
assez analogue au sentiment d'une servante de curé pour l'évêque du
diocèse en visite pastorale dans le presbytère. Heureusement pour
Marchenoir, il avait en horreur d'être cultivé, comme un
fétiche, et n'agréait aucune formule d'anthropomorphisme. D'ailleurs,
il se croyait sincèrement inférieur à cette titane d'amour dont les
escalades avaient dépassé, depuis si longtemps, son pauvre ciel !
Apparemment, l'interrogation qui venait de lui être adressée
n'avait pour lui rien de surprenant, car il répondit sur-le-champ d'une
voix tranquille, d'abord, et presque grave, mais qui devint bientôt
animée, sonnante et claire comme un cuivre, selon son habitude, quand
il faisait, en parlant, l'ascension des mornes et des pitons
volcaniques de sa pensée.
-- Votre directeur, Véronique, a exprimé la pensée de la
foule, la vôtre peut-être, inaperçue de vous-même jusqu'à cet instant.
Je voudrais bien le voir à ma place, ce ministre de clémence, qui croit
qu'on peut faire la guerre sans offenser ni blesser personne. Vous
a-t-il dit aussi qu'il ne fallait jamais combattre ? Au moins, il
serait ainsi dans la logique de ses couardes conciliations. On me l'a
fait assez souvent, ce reproche de manquer de charité, parce que je
rossais quelques chiens hargneux, -- sous prétexte que ces animaux
appartenaient à la meute humaine !...
Je veux croire que votre père spirituel est un excellent
ecclésiastique, pavé et briqueté des plus évangéliques intentions. Mais
je doute que sa clairvoyance égale son zèle. Vous pourriez, ma brebis
tondue, lui faire observer avec douceur que l'inculpation d'intolérance
est une tactique chenue, renouvelée des Pharisiens, par les modernes
ennemis de l'Église, contre tous ceux qui veulent s'y exposer pour
défendre cette vieille mère. Vous avez été indignée de quelques-uns des
nombreux articles lancés contre moi par la presse entière. Athées ou
catholiques, libérâtres ou autoritaires, tous m'ont accusé de
méchanceté, de haine et d'envie. Un instant unanimes sur ce seul point,
les chroniques de toute provenance m'ont désigné comme un reptile
d'anormale grandeur, dont la rampante férocité menaçait les villes et
les campagnes. Ne sentez-vous pas combien cet accord universel
déshonore les tristes chrétiens qui se transforment eux-mêmes en bêtes
et fraternisent avec les fauves, dans une arène vilipendée, pour
déchirer un de leurs témoins ?...
-- Jusqu'au moment, dit Leverdier, où ce témoin, devenu
puissant, comme l'était Veuillot, les mêmes chrétiens, sans changer de
peau, s'en viendront lui lécher les pieds et même autre chose...
-- Louis Veuillot, repartit aussitôt Marchenoir, est arrivé
au bon moment. La France, alors, n'avait pas troqué les ailes de
l'Empire contre les nageoires de la République et le métier d'homme
n'était pas encore devenu tout à fait impossible. Si le personnage
avait eu autant de grandeur que de force, le christianisme éclatait
peut-être partout, car il y eut une heure d'anxiété suprême où l'âme
errante du siècle pouvait aussi bien tomber sur Dieu que "sur
elle-même". Tel fut le pouvoir abandonné à ce condottière dont la
vanité goujate et médiocre eût avili jusqu'au martyre. Aucun laïque n'a
jamais eu et n'aura, sans doute, jamais, ses ressources et son immense
crédit catholique, qui ont été jusqu'au dernier épuisement de la
libéralité des fidèles. Quel profit le catholicisme en a-t-il retiré ?
Nul autre que le rutilement de cet animal de gloire qui voulut
toujours être unique et ne souffrit jamais d'égal. C'est donc à lui
surtout qu'on est redevable de l'opprobre de ce journalisme catholique,
dont l'étroitesse et la contagieuse abjection ont infiniment dépassé
les secrets espoirs de la plus utopique impiété.
Nul dépositaire n'a jamais eu l'occasion d'être aussi
funestement infidèle et n'en a plus sinistrement abusé. Tu sais,
Georges, avec quelle vigilance d'eunuque le rédacteur en chef de l'Univers
écartait de son sérail les écrivains de talent qui eussent pu se faire
admirer à son préjudice, et combien paternellement s'ouvraient ses bras
aux avortons imposés par son bon plaisir à toute une société soi-disant
chrétienne, assez idiote pour les accepter. Il ne suffisait pas au
vieux drôle qu'on s'abaissât devant lui et devant sa chienne de soeur,
dont Pie IX, lui-même, eut la misère des misères de tolérer l'intrusion
dans le gouvernement de l'Église, il fallait qu'on idolâtrât les
plus giflables de ses mameloucks. N'avons-nous pas vu, un jour, de nos
yeux dilatés par la terreur, en haut de l'escalier du journal, ce
pommadin de sacristie, ce merlan gâteux qu'on nomme Auguste Roussel,
congédiant, le mufle en l'air, deux rétrogradants évêques pliés devant
lui, et se dérobant à reculons dans leur robe violette, cuits et juteux
de bonheur pour avoir été reçus par ce plénipotentiaire ?
Maintenant, c'est bien fini, les dictatures des gens de
talent, et la place de Veuillot n'est plus à prendre aujourd'hui par
personne. Ce jaloux posthume a laissé sur le seuil de la presse
religieuse, de telles ordures qu'ils n'est plus possible de pénétrer
dans la maison. Les chrétiens, qu'il a mis la tête en bas, continueront
de paître le sainfoin de la sottise la plus moutonnière, jusqu'à ce
qu'ils soient devenus assez gras pour être mangés. Mais le plus immense
génie du monde n'obtiendrait pas désormais le crédit de ce singulier
pasteur du journalisme, qui changeait ses abonnés en bestiaux pour les
mieux garder.
LIV
-- Que Dieu nous soit en aide ! dit Véronique. Pourtant,
cher ami, vous savez que l'Église a des promesses et qu'elle ne saurait
périr.
-- Je le sais comme vous le savez vous-même, c'est-à-dire
par la Foi qui est "la substance des choses à espérer". Mais
l'expérience ne m'a rien appris, sinon l'immense misère de tout
mécréant que son infidélité condamne à se passer d'espérance. Je suis
très assuré que l'Église doit tout surmonter à la fin des fins et que
rien ne prévaudra contre elle, pas même la proditoire imbécillité de
ses enfants, qui est, à mes yeux, son plus grand péril. J'exposerai,
tant qu'on voudra, ma triste vie pour cette croyance, hors de laquelle
il n'y a pour moi que ténèbres et putréfaction. Mais Elle peut tomber,
demain, dans le mépris absolu, dans l'ignorance la plus excessive. Elle
peut être conspuée, fouettée, crucifiée, comme Celui dont elle se nomme
l'Épouse. Il se peut que, définitivement, on lui préfère un immonde
bandit, que tous ses amis prennent la fuite, qu'elle crie la soif et
que personne ne lui donne à boire. Il se peut enfin qu'Elle expire,
pour une configuration parfaite à son Christ, et qu'Elle soit enfermée,
deux nuits et un jour, dans le mieux gardé de tous les sépulcres. Il
lui resterait, alors, à faire éclater, dans une apothéose de
résurrection, les chaînes de montagne ou les assises de mauvais peuples
qui formeraient les parois de son dérisoire tombeau, -- car Elle peut,
aussi bien que Dieu lui-même, qui lui conféra sa puissance, délier
l'extermination jusque dans le filet de la plus effective des morts.
Il me semble même que cette Pâque de l'Esprit saint
doit paraître singulièrement prochaine à tout individu capable de
penser et de voir. Ce qui s'accomplit, en la fin de siècle où nous
sommes, n'est point une persécution ordinaire, -- pour me
servir de ce mot dont la rhétorique de nos lâches a tant abusé.
Leverdier doit se souvenir de ce que j'ai tenté, au moment des
expulsions, pour leur inspirer un peu de courage. J'ai couru huit jours
dans toutes les maisons religieuses menacées par les décrets et bondées
de grotesques pleutres attendant avec constance, -- la palme du martyre
en main, -- l'occasion légale de mitrailler, de leurs
inoffensives protestations, le commissaire de police, qui les
congédiait sans colère, de l'extrémité de sa botte dioclétienne. J'ai
tâché stupidement de faire entrer de viriles résolutions dans leurs
viscères de crétins. Je leur ai démontré vingt fois l'évidente
insolidité de ce gouvernement de fripouilles sans énergie, que la
résistance armée de quelques audacieux aurait culbuté. Je leur
ai dit, -- Dieu sait avec quels accents ! -- que c'était l'instant ou
jamais de se racheter d'avoir été si longtemps, si onéreusement,
renégats ou tièdes ; que l'honneur, la raison, la stricte justice, la charité
même vociféraient d'une seule voix, pour qu'ils courussent aux armes,
parce que c'était vraisemblablement la dernière fois qu'ils le
pourraient faire !...
J'ai trouvé des âmes de torchons graisseux qui m'ont exhibé
la consultation d'un avocat, dont ils avaient été prendre l'avis
pendant qu'on violait leur mère. Ils m'ont accusé d'être un fou des
plus dangereux. L'un d'eux insinua que je pouvais bien être un
provocateur envoyé par la police. -- Monsieur, lui ai-je dit, je vous
conseille de numéroter vos chicots, car je vous préviens que j'ai la
calotte facile. Ce chien de procession eut la présence d'esprit de se
rendre invisible instantanément, et tel fut, en totalité, le résultat
de mes efforts. Il serait donc au moins ridicule de prononcer le mot de
persécution à propos de cette clique de fluents cafards qui s'en vont
fêter, en sortant de la Sainte Table, les mamelles pourries de la
Légalité, et qui livreraient aux plus noirs cochons leur propre femme,
leur plus jeune soeur et jusqu'au Corps sacré du Dieu vivant pour
conserver l'intégrité de leur peau ou de leurs écus !
Néanmoins, on peut dire que l'Église est opprimée de la
façon la plus inouïe, puisque les enfants qu'elle allaita la
déshonorent, pendant que les étrangers l'assomment, et qu'ainsi elle
n'a plus une âme pour la réconforter ou pour la plaindre. C'est
l'angoisse de Gethsémani, c'est la déréliction suprême ! --
"L'assemblée des fidèles" -- dit le catéchisme. Je sais, parbleu ! que
c'est là l'Église. Mais combien sont-ils, les vrais fidèles ? Quelques
centaines, tout au plus, de quoi faire à peine un imperceptible groupe
de pauvres gens héroïques et humbles éparpillés aux plus distantes
encognures de l'univers, où ils attendent, en pleurant, qu'il plaise au
Père, qui est dans les cieux, d'inaugurer enfin son Règne, espéré
depuis dix-huit siècles.
L'Église est écrouée dans un hôpital de folles,
chuchota tout à coup l'étrange visionnaire, pour sa peine d'avoir
épousé un mendiant en croix qui s'appelait Jésus-Christ. Elle endure
d'irrévélables tourments dans des voisinages à épouvanter les démons.
Les docteurs, qui se sont chargés de veiller sur elle et qui déclarent
ne prétendre que son plus grand bien, sont pleins de sourires et pleins
de pitié, quand on leur parle de sa guérison "Pauvre fille, disent-ils,
que deviendrait-elle sans nous ?" -- Et le mendiant qu'elle avait rêvé
de faire adorer est, au loin, déchiqueté par les mauvais aigles et les
bons corbeaux sur son gibet solitaire !...
En vertu d'une certaine conformité mystérieuse qui unissait
ces deux êtres, Véronique était devenue aussi extraordinaire par son
attention que Marchenoir par ses paroles. De ses grands yeux en rognure
de septième ciel, deux larmes pesantes avaient jailli, roulant avec
lenteur sur ses joues pâles ; ses mains, appuyées d'abord sur la table,
avaient fini par se joindre et, maintenant, elle avait l'air d'implorer
silencieusement l'esprit invisible qui lui semblait, sans aucun doute,
inspirer son maître.
Sa physionomie était si étonnante que Leverdier, déjà très
frappé lui-même des derniers mots qu'il venait d'entendre, ne put
s'empêcher de la faire remarquer à Marchenoir. -- Regarde,
murmura-t-il.
L'interrompu reploya les ailes de son lyrisme et la regarda.
-- Qu'avez-vous, ma Véronique ? lui demanda-t-il, assez ému.
-- Mais..., je n'ai rien, mon ami, répondit-elle, en
tressaillant. Je vous écoute, sans trop vous comprendre. Vos paroles
sont vraies, je pense, mais si terribles ! En vérité, j'ai cru, un
instant, qu'un autre parlait à votre place. Je ne reconnais plus votre
voix ni même vos pensées.
-- Est-ce donc là ce qui vous faisait pleurer, mon attristée
? Toi-même, Georges, tu sembles troublé. Est-il possible que j'ai dit
des choses si étranges ?
-- Il est vrai, dit celui-ci, que ta dernière phrase sur
l'Église m'a un peu surpris, peut-être par vertu réflexe de l'émotion
de notre amie. Mais ta voix, encore plus que tes paroles, était inouïe.
C'était à supposer que tu voyais, je ne sais quoi...
-- Je vois très clairement, reprit alors Marchenoir, le mal
horrible de ce monde exproprié de la foi chrétienne, et je ne me
connais pas d'autres pensées, quels que puissent être les mots qui me
servent à exprimer celle-ci, que je porte comme un couteau dans la
gaine de ma poitrine. C'est une passion si vraie, si poignante, que je
finirai par devenir incapable de fixer mon attention sur n'importe quel
autre objet. Mais cet incident me remet dans l'esprit que je ne vous ai
pas encore complètement répondu, Véronique. Je vous ai fait remarquer
la révoltante coalition des chrétiens et de leurs adversaires, toutes
les fois qu'il s'agit de combattre l'ennemi commun, c'est-à-dire un
homme tel que moi, téméraire à force d'amour et véridique sans peur.
Puis, j'ai parlé de Louis Veuillot et de l'infortune de l'Église.
Choses connexes. Laissons tout cela.
On vous a dit, n'est-ce pas ? que mes violences écrites
offensaient la charité. Je n'ai qu'un mot à répondre à votre
théologien. C'est que la Justice et la Miséricorde sont identiques
et consubstantielles dans leur absolu. Voilà ce que ne veulent entendre
ni les sentimentaux ni les fanatiques. Une doctrine qui propose l'Amour
de Dieu pour fin suprême, a surtout besoin d'être virile, sous peine de
sanctionner toutes les illusions de l'amour-propre ou de l'amour
charnel. Il est trop facile d'émasculer les âmes en ne leur enseignant
que le précepte de chérir ses frères, au mépris de tous les autres
préceptes qu'on leur cacherait. On obtient, de la sorte, une religion
mollasse et poisseuse, plus redoutable par ses effets que le nihilisme
même.
Or, l'Évangile a des menaces et des conclusions terribles.
Jésus, en vingt endroits, lance l'anathème, non sur des choses, mais
sur des hommes qu'il désigne avec une effrayante précision. Il
n'en donne pas moins sa vie pour tous, mais après nous avoir laissé la
consigne de parler "sur les toits", comme il a parlé lui-même. C'est
l'unique modèle et les chrétiens n'ont pas mieux à faire que de
pratiquer ses exemples. Que penseriez-vous de la charité d'un
homme qui laisserait empoisonner ses frères, de peur de ruiner, en les
avertissant, la considération de l'empoisonneur ? Moi, je dis qu'à ce
point de vue la charité consiste à vociférer et que le véritable amour
doit être implacable. Mais cela suppose une virilité, si défunte
aujourd'hui, qu'on ne peut même plus prononcer son nom sans attenter à
la pudeur...
Je n'ai pas qualité pour juger, dit-on, ni pour punir.
Dois-je inférer de ce bas sophisme, dont je connais la perfidie, que je
n'ai pas même qualité pour voir, et qu'il m'est interdit de lever le
bras sur cet incendiaire qui, plein de confiance en ma fraternelle
inertie, va, sous mes yeux, allumer la mine qui détruira toute une cité
? Si les chrétiens n'avaient pas tant écouté les leçons de leurs
ennemis mortels, ils sauraient que rien n'est plus juste que la
miséricorde, parce que rien n'est plus miséricordieux que la justice, et leurs pensées s'ajusteraient à ces notions élémentaires.
Le Christ a déclaré "bienheureux" ceux qui sont affamés et
assoiffés de justice, et le monde, qui veut s'amuser, mais qui déteste
la Béatitude, a rejeté cette affirmation. Qui donc parlera pour
les muets, pour les opprimés et les faibles, si ceux-là se taisent, qui
furent investis de la Parole ? L'écrivain qui n'a pas en vue la Justice
est un détrousseur de pauvres aussi cruel que le riche à qui Dieu ferme
son Paradis. Ils dilapident l'un et l'autre leur dépôt et sont
comptables, au même titre. des désertions de l'espérance. Je ne veux
pas de cette couronne de charbons ardents sur ma tête, et depuis
longtemps déjà j'ai pris mon parti.
Nous mourrons-peut-être de faim, ma Véronique, et ce sera
bien fait, sans doute, puisque tout le monde, excepté vous et
Leverdier, me condamnera. Coûte que coûte, je garderai la virginité de
mon témoignage, en me préservant du crime de laisser inactive aucune
des énergies que Dieu m'a données. Ironie, injures. défis,
imprécations, réprobations, malédictions, lyrisme de fange ou de
flammes, tout me sera bon de ce qui pourra rendre offensive ma colère
!... Quel moyen me resterait-il autrement de n'être pas le dernier des
hommes ? Le juge n'a qu'une manière de tomber au-dessous de son
criminel, c'est de devenir prévaricateur, et tout écrivain véritable
est certainement un juge.
Quelques-uns m'ont dit : A quoi bon ? le monde est en agonie
et rien ne le touche plus. Peut-être. Mais, au fond du désert, il
faudrait, quand même, rendre témoignage, ne fût-ce que pour l'honneur
de la Vérité et pour l'édification des fauves, comme faisaient,
autrefois, les anachorètes solitaires. Est-il croyable, d'ailleurs,
qu'une telle opulence de rage m'ait été octroyée pour rien ? Certaines
paroles du Livre sacré sont bien étranges... Qui sait, après tout, si
la forme la plus active de l'adoration n'est pas le blasphème par amour
qui serait la prière de l'abandonné ?... Je vivrai donc sur ma vocation
jusqu'à ce que j'en meure, dans quelque orgie de misère. Je serai
Marchenoir le contemplateur, le vociférateur et le désespéré, -- joyeux
d'écumer et satisfait de déplaire, mais difficilement intimidable et
broyant volontiers les doigts qui tenteraient de le bâillonner.
-- Pauvre cher ami, pauvre âme douloureuse ! dit la mutilée
à demi voix, comme se parlant à elle-même, pourquoi ce fardeau sur vos
épaules ? Elle le regarda avec une tendresse si pure, si profonde que
ce bourreau sentit qu'il allait pleurer et se mit à parler de diverses
choses. Le dîner s'acheva presque joyeusement. Véronique servit un café
divin et l'inévitable littérature fit sa rentrée. Marchenoir, très en
verve, éructa de cocasses apophtegmes et d'inexpiables similitudes qui
firent éclater de rire le bon Leverdier. Vers minuit enfin, on se
sépara dans l'effusion d'une allégresse attendrie que ces trois coeurs
souffrants ne connaissaient guère et qu'ils étaient probablement
condamnés à ne plus jamais ressentir.
LV
Properce Beauvivier est juif de naissance et se nomme Abraham. Abraham-Properce
Beauvivier. Juif cosmopolite, d'origine portugaise, rencontré et
baptisé, dit-on, par un moine passant, à l'eau du premier ruisseau, sur
une route d'Allemagne ; un peu plus tard, allaité par Deutz, le youtre
fameux qui bazarda la duchesse de Berry, et grandissant à
Bordeaux chez ce patriarche. Il se peut que tout le secret de sa
destinée morale tienne dans la circonstance de ce conjectural baptême,
donné par un inconnu, sur le rebord symboliquement vaseux d'un fossé de
grand chemin. On assure que ses parents en conçurent une rage inouïe,
dont ses dents grincent encore, et qu'il n'a jamais pu prendre son
parti de ce sacrement d'occasion qui paraît agir sur lui comme un
maléfice.
Aussi dénué de génie que pourrait l'être, par exemple, un
expéditionnaire de l'Assistance publique, mais étonnamment rempli de
toutes les facultés d'assimilation et d'imitation, il s'enleva, d'un
bond, dans le cerveau déjà crevé du romantisme, avec une vigueur de
reins qui lui valut, il y a vingt ans, l'adoption littéraire du vieil
Hugo.
A partir de ce bienheureux instant, sa vie fut un rêve. Il
devint le réservoir des bénédictions du Père. -- Regardez mon fils
Properce, disait celui-ci aux débutants avides, et allez en paix ! --
Properce, de son côté, puisait à pleines mains dans le tiroir aux
rayons et saccageait le coffre-fort aux auréoles, les empilant par
douzaines sur sa propre tête, comme les couronnes d'un lauréat de
collège vingt fois élu. Il est ainsi devenu glorieux par la poésie, par
le roman, par le conte, par le théâtre et même par la politique
profonde, ayant été sagement impétueux contre les communards, quand on
fusillait, et les dépassant ensuite, quand on ne fusilla plus. Il est
surtout devenu le lyrique du proxénétisme et de la trahison, et c'est
par là qu'il est entré dans l'hermétique originalité, dont les crochets
et les monseigneurs de ses autres lyrismes n'auraient pu forcer la
serrure.
Imiter Victor Hugo aussi parfaitement que Beauvivier n'est
pas interdit à tous les mortels, mais nul ne peut prétendre à refléter
seulement l'ombilic de ce Rétiaire de l'Innocence. Voilà tout ce que
l'on en peut dire. Celui qui chantera, d'une juste voix, sur la cithare
ou le tympanon, la haine de cet homme pour l'innocence, sera
certainement un moraliste à l'aile robuste et un fier lapin. Il ne faut
pas rêver mieux que d'en constater certains effets. Il paraît que la
vieille crasse juive brûle comme un sédiment calcaire, lorsqu'elle est
touchée par l'eau du baptême.
Beauvivier est l'auteur d'un nombre infini de livres de
diverses sortes, mosaïque perverse et compliquée, où transparaît, sans
relâche, l'intime obsession de déshonorer et de salir. Son dernier
roman, l'Inceste, une des plus effrontées copies d'Hugo qu'on
se puisse aviser d'écrire, est un dosage monstrueux de neige, de
phosphore et de cantharides, calculé pour corroder les entrailles d'un
adolescent, vingt-quatre heures, au moins, après l'absorption, -- la
lâcheté de son coeur étant égale à la timidité de sa pensée. L'objet de
ce livre, en effet, la glorification de l'inceste, non par
vulgaire manie de sophistiquer, mais pour cette primordiale, souveraine
et péremptoire raison que le Seigneur Dieu l'a défendu. Car il
ne peut s'empêcher de croire en Dieu et sa vocation manifeste est de
jouer les "Anciens Serpents". Seulement, il se dérobe au moment de
conclure et finit par un équivoque triomphe de la vertu, en laissant
insidieusement planer le désir du mal sur la curiosité qu'il vient
d'exciter. Cet empoisonneur a osé mettre en circulation, sous forme de Contes
pour les jeunes filles, de dissolvants et inexorables toxiques. On
raconte qu'il en prépare d'autres encore pour les enfants au-dessous de
dix ans.
Une hystérie maladive, d'ordre effrayant, est l'insuffisante
explication de cette fureur qui n'irait à rien moins qu'à contaminer la
lumière. C'est à se demander si l'exécration physique de la blancheur n'est pas pour quelque chose dans l'inconcevable débordement de son écritoire.
Il passe pour avoir été beau, naguère. Lui-même le déclare
en ces termes simples : "J'ai été très beau." Il a cru devoir comparer
son propre visage à celui du Christ. Homme à femmes, par conséquent, il
a mis, de bonne heure, sa personne en adjudication et même en actions. On a vu des familles payer très cher des coupons
de son alcôve. -- Maquereau deux fois funeste, il ne lui suffit pas de
ruiner les femmes pour s'en rendre maître, il se plaît ensuite à les
enfermer dans la Tour de la faim du tribadisme, -- imprévue par Dante,
-- où les malheureuses, privées du rognon nutritif de l'homme, sont
réduites à se dévorer entre elles... Il s'est marié, pourtant, ce
vainqueur, et il a épousé la plus belle femme qu'il a pu trouver, dans
l'espérance, non déçue, de conquérir plus facilement les autres.
Il a ce signe particulier d'être sans défense contre les
boutiques de cordonniers, devant lesquelles il s'oublie dans
d'incontinentes extases. Il faut l'avoir entendu prononçant le mot
"bottines !" pour bien comprendre l'histoire de l'Angleterre, où le jarret
d'une femme a prévalu cinq cents ans, contre l'épine dorsale de la plus
hautaine aristocratie de tous les globes. Il est vrai que le pupille du
bon Deutz est réduit à se satisfaire de la seule aristocratie de son
fumier d'origine, mais la morgue putanière d'un certain dandysme ne lui
manque pas.
Au point de vue de la bassesse d'âme pure et simple, sans
complication psychologique d'aucune sorte, l'originalité de Beauvivier
ne paraît pas humainement dépassable. A l'exception de Renan, qui
décourage le mépris, et dont l'abjection sphérique apparaît comme un
mystère de la Foi, l'auteur de l'Inceste est, probablement, le seul homme de son siècle en humeur de compatir à la destinée de l'Iscariote. -- Jésus l'avait peut-être
humilié ! -- dit-il, et ce n'est point un mot d'auteur. C'est le plus
intime de sa substance. Il ne respire que pour tromper, et la trahison
est son unique arrière-pensée, sa préoccupation constante. Judas s'est
contenté de livrer son Maître, Properce aurait entrepris de le souiller
préalablement. Son âme est une condensation de fumée terne et fétide,
aussi capable de cacher l'abîme de ténèbres d'où elle est sortie que
d'offusquer les gouffres de lumière vers lesquels elle ne permet pas
qu'on s'élance.
Jésus pardonne à la femme adultère. Les sacristains
eux-mêmes l'en ont absous. Properce le blâme, objectant que ce pardon
est attentatoire à l'autorité du mari, qui avait probablement acheté
sa femme, et par conséquent avait le droit de la punir. Telle est sa
conception de la justice. Il est vrai que l'Homme-Dieu, ramassant des
pierres pour aider le cocu à lapider cette malheureuse, n'exciterait
pas moins son indignation, mais, alors, tempérée par la souterraine
joie de prendre en défaut la Miséricorde et de supposer de plausibles
tares à la Beauté même. C'est l'antique procédé, -- nullement inventé
par l'abominable Ernest, -- de ne pas nier Dieu avec précision, mais de
l'amputer de sa Providence, en ne lui permettant aucune intrusion dans
nos sublunaires histoires.
"Tu pleuras, Emmanuel, de ne pas être Dieu !"
écrivait-il, s'adressant à ce même Christ dont les souveraines Larmes
sont un outrage à l'infernale aridité de ses yeux impurs. Ah ! s'il
avait pu être à la place de l'ange confortateur ! Comme il aurait
savamment, câlinement bafoué cette Agonie ! Le Calice terrible, il ne l'aurait pas fait boire, il l'aurait fait siroter
! Et la Sueur de sang, dont la pourpre vive inonda l'Empereur des
pauvres, comme il en aurait diligemment altéré la couleur, en y
mélangeant son fiel !...
Ce monstre, dont la seule excuse est d'être venu avant terme
et d'être, ainsi, un fétus de monstre, a trouvé, cependant, le moyen de
procréer des enfants et souffre, paraît-il, de ne pouvoir s'en faire
aimer. Il se console, à sa manière, en donnant des bals d'enfants où sa
boulimique rage de tendresse a cent occasions de se satisfaire...
Malheur aux parents assez imbéciles ou assez criminels pour jeter dans
ce pourrissoir leur progéniture !
Un jour, il s'en venait d'enterrer un de ses propres fruits,
une petite fille assez heureuse pour avoir été ravie à ce père, avant
l'horreur d'en connaître l'infamie ou l'horreur plus grande de n'en
être pas dégoûtée. Il avait tamponné ses yeux, pleuré peut-être, on ne
sait au juste. Mais tout était fini, et il s'en allait. Tout à coup,
n'ayant pas encore franchi le seuil du cimetière : -- Il faudra,
pourtant, que je lui fasse quelques vers à cette enfant ! dit-il d'une
voix éolienne, aux plus proches des accompagnants... Le cabot sacrilège
est tout entier dans cette parole.
En voici, maintenant, une autre, d'une atrocité plus
surprenante, où se profile, de la tête aux pieds, le Juif réprouvé.
Properce est dans la rue, par une nuit très froide, avec un homme qu'il
appelle son ami. Une vieille grelottante est rencontrée qui murmure des
supplications en tendant la main. Il s'arrête sous un bec de gaz, -- le
nourrisson du divin Deutz, -- il exhibe un porte-monnaie gonflé d'or,
et, sous l'oeil ébloui de la misérable, il fouille cet or, il le
pétrit, le retourne, le fait tinter, fulgurer, l'allume comme un tas de
braises, puis fourrant le tout dans sa poche et haussant les épaules
d'un air d'impuissance navrée : -- Ma bonne, exhale-t-il, j'en suis
bien fâché, mais je croyais avoir de la monnaie, et je n'en ai
pas. L'observateur de cette scène a raconté qu'il aperçut aux pieds du
spectre, dans le bitume du trottoir, une petite ouverture lumineuse,
par laquelle on aurait pu découvrir l'enfer...
Une obscure nuée d'images religieuses flotte perpétuellement
autour de ce poète, qui sent profondément sa réprobation, mais qui se
flatte, après tout, de séduire son Juge et de carotter le Paradis, si
ce séjour de délices existe véritablement. En attendant, il ne parvient
pas à se défendre efficacement de certaines terreurs qu'il paraît
s'être donné pour mission de faire mépriser aux autres. C'est la
revanche des pauvres et des innocents massacrés qui sont, en ce monde,
les ambassadeurs lamentables du patient Dieu. Vienne son heure,
l'ignominie du Salisseur d'âmes sera vue dans son plein et ce sera,
comme une lune dix fois pâle, au ras du plus fétide marécage sur lequel
les mortelles Stymphalides de la Luxure et du Sacrilège aient jamais
plané !
LVI
Tel était le personnage puissant appelé à prononcer, après tant d'autres, sur le sort de Marchenoir. Rédacteur en chef du Pilate,
depuis trois semaines, sans qu'on pût expliquer son élévation, qui
était le secret de quelques femmes et d'un petit groupe de tripotiers,
cet israélite, longtemps captif dans les subalternes rôles, régnait
enfin sur l'un des journaux les plus influents de notre système
planétaire à la place de cet amas de chairs putréfiées qui s'était
appelé Magnus Conrart, et dont les exhalaisons suprêmes avaient manqué
d'asphyxier ses enfouisseurs.
Celui-ci du moins, n'avait embarrassé l'esprit de ses
contemporains d'aucun mystère. Tout le monde savait par quelles basses
manoeuvres cet ancien laquais à tout faire avait, autrefois, suborné la
seconde enfance du fondateur du Pilate qui l'avait institué son héritier pour qu'il abaissât les consciences, comme il avait si longtemps abaissé les marchepieds.
La nullité intellectuelle de l'affreux drôle l'avait servi
plus efficacement que le génie même. Devenu l'intendant de la
quotidienne pâture des âmes, son choix s'était naturellement porté sur
les panetiers et les mitrons littéraires les plus capables de contenter
l'ignoble appétit d'une société que la République instruisait à
chercher sa vie dans les ordures. La spéculation la plus profonde
n'aurait pu mieux faire. Magnus était, par conséquent, devenu un très
grand monarque, le monarque des portes ouvertes offrant la vespasienne
hospitalité du Pilate, à toute puante réclame, à toute caséeuse annonce, à tout lancement ammoniacal de promesses financières, à tout trafic rémunérateur.
L'insolente Fortune, qui choisit ordinairement de tels
concubins, l'avait à ce point comblé, que la bassesse même de son
esprit et la surprenante adiposité de son âme écartèrent de lui les
inimitiés personnelles ou les rivalités agressives, qu'une pincée de
mérite n'aurait pas manqué d'attirer à un caudataire si scandaleusement
parvenu. Il fut cet ami de toutes les canailles qu'on appelle un
sceptique ou un "bon garçon" et, joyeusement attablé au foin de ses
bottes, il descendit le fleuve de la vie dans la barque pavoisée de
fleurs et lestée de lard, de l'universelle camaraderie.
Lorsqu'il s'avisa de réprouver Marchenoir dont il avait
espéré monnayer les rares facultés de rhinocéros, -- oubliant trop que
ce pachyderme en liberté pouvait avoir la fantaisie de le piétiner, --
il eut encore cette chance inouïe d'en être silencieusement méprisé.
Quelle formidable caricature à la Pétrone n'eût pas été, sous une telle
plume, un portrait simplement exact de ce Trimalcion du journalisme !
Le satiriste, congédié presque honteusement du Pilate, avait dû triompher de tentations terribles et subir de sacrés assauts, car sa vengeance était trop facile.
Mais, bientôt, Magnus lui-même se chargea de venger tout le
monde. Atteint d'une blessure au pied, que la putridité de son sang
rendit promptement incurable, dévoré par la gangrène et souffrant
d'atroces tortures, il termina sa vie par l'ignoble pendaison
volontaire dont les détails ont écoeuré plusieurs virtuoses du suicide.
Properce Beauvivier n'apportait pas, il est vrai, une
moralité bien supérieure. Cependant, les deux ou trois demi-douzaines
d'artistes que le prédécesseur n'avait pas eu le temps d'étrangler
respirèrent. C'est que Beauvivier avait, en raison, sans doute, des
paradoxales difformités de son âme, une prédilection infernale pour le
talent ! Aussi longtemps que ses propres intérêts ne seraient pas en
jeu, on pouvait y compter jusqu'à un certain point. Il était bien
certain, par exemple, qu'il faudrait une pression extérieure de tous
les diables pour lui faire accepter de la prose du bossu Ohnet, au
préjudice d'un écrivain de dixième ordre, et même en l'absence de toute compétition.
Canaille pour canaille, c'était bien quelque chose aussi
d'avoir affaire à un homme qui ne fût pas exclusivement un goujat, qui
n'eût pas uniquement en vue, quoique juif, l'encaissement du numéraire,
et qui fût capable de comprendre à peu près, quand on lui ferait
l'honneur d'avoir besoin d'en être écouté. On se prit à rêver la
chimérique aubaine d'un Pilate redevenu littéraire, comme aux
jours lointains de sa fondation. On espéra que le seul fait de savoir
écrire cesserait enfin d'être regardé comme un irrémissible forfait, et
que le nouveau prince allait introduire quelque adoucissement à la loi
pénale édictée par le turgide Magnus, qui condamnait au lent supplice
de l'inanition les blasphémateurs de la médiocrité.
Quels que pussent être les probables cloaques de son
arrière-pensée, on ne pouvait douter que le sentiment d'une réelle
estime littéraire eût été pour beaucoup dans son désir de réintégrer
Marchenoir. Cela paraissait d'autant plus évident qu'il avait deux ou
trois fois senti, pour son propre compte, la morsure de ce pamphlétaire
que tous ses instincts de voluptueux et d'empoisonneur auraient dû lui
faire abhorrer.
Deux jours après le dîner de Vaugirard, Marchenoir porta lui-même son article au directeur du Pilate.
Beauvivier le reçut avec une cordialité grandissime, commandée
spécialement, pour cette entrevue, chez un fournisseur d'archiducs.
Le visiteur exprima d'abord sa surprise d'avoir été favorisé par le Pilate
d'une recherche en collaboration, après un si motivé bannissement de sa
copie par la presse entière. Il ajouta qu'il n'entendait rapporter
l'initiative d'une démarche si honorable pour lui qu'à l'indépendance
d'esprit du nouveau maître, assez haut pour rompre en visière avec des
traditions funestes aux lettres...
-- Votre prédécesseur, dit-il, ne gâtait pas les écrivains,
quand il s'en trouvait. Il leur faisait amèrement déplorer de n'avoir
pas été mis en apprentissage chez quelque diligent savetier, dès leur
tendre enfance. On dit que vous avez le dessein de relever la muraille
de la Chine et d'endiguer l'horrible muflerie qui menace le céleste
Empire du Journalisme. S'il en est ainsi, je suis tout à vous et je
vous promets une énergique lieutenance. Je suis très persuadé que, même
au point de vue moins élevé de la spéculation, une presse courageuse
et, franchement, scandaleusement littéraire, ne serait point une
infructueuse tentative ! La société contemporaine est hideusement
abrutie et dégradée par les pollutions ressassées d'une chronique de
trottoir qui n'a plus même l'excuse de lui donner un semblant de
palpitation.
Nos journaux, avouons-le, sont crevants d'ennui. Les
délectations américaines du reportage et de la réclame ne sont pas
infinies. Si vous étiez un homme énergique et profond, -- ai-je dit un
jour à cette brute de Magnus Conrart, -- non seulement vous
m'accepteriez tel que je suis, mais vous grouperiez les gens de ma
sorte, absurdement écartés par votre système, et, je vous le jure, nous
déterminerions un courant nouveau. Le monde a toujours obéi à des
volontés qui s'exprimaient, la cravache ou la trique en l'air. Nous
formerions une oligarchie intellectuelle, d'autant plus acclamés de la
foule que nous serions moins capables de la flagorner. Je ne vous
connais pas, personnellement, monsieur Beauvivier. Je ne sais de vous
que vos livres, dont j'ai dit beaucoup de mal. Qu'importe ? Si vous
aimez le talent, pourquoi ne profiteriez-vous pas de votre
quasi-royauté du Pilate pour tenter cette magnifique aventure dont l'ancien directeur a repoussé l'idée comme une folie ?
Properce, évidemment préparé à tout entendre, avait pris une
attitude de séduction. Il s'était levé et accoudé à la cheminée,
faisant face à Marchenoir assis devant lui. Celui de ses deux bras qui
soutenaient sa désirable personne laissait pendre, au rebord du marbre,
une experte main, fuselée par la pratique des nageantes caresses, et
qu'on s'étonnait de ne pas voir membraneuse comme le pied d'un
albatros. L'autre main complimentait sa barbe en mitre, dont la fourche
soyeuse avait l'air de bifurquer sur quelque invisible croupion. L'une
de ses jambes fines de Sardanapale accoutumé à languissamment s'ébattre
était ramenée sur l'autre, la pointe en bas, comme un serpent qui
s'enlacerait à un serpent. Le torse flexible, tabernacle de son coeur
pourri, transparaissait au travers de la fluide flanelle, couleur crème
et liserée de vert d'ortie, d'un pet-en-l'air matinal.
La lumière de la fenêtre, qui tombait en plein sur son
visage et sur les blondeurs fanées de son poil, ne le montrait pourtant
pas très beau, ce jour-là. Sa pâleur, habituellement extraordinaire,
atteignait presque à la lividité marbrée d'une tranche de roquefort,
menacée de la plus imminente fécondité. Des sillons blafards, des raies
crayeuses y couraient comme des sutures, et le bleu des yeux, --
naguère qualifiés de céruléens, -- commençait visiblement à se faïencer
sous les cuites sans nombre du libertinage.
N'importe, il avait mis au clair son plus adolescent
sourire, et Marchenoir, l'homme le plus aisément friponnable, quand on
voulait lui coller la fausse monnaie d'une sympathie sans valeur, y fut
trompé, comme toujours, en dépit des cruels avertissements de son
expérience.
-- Monsieur Marchenoir, répondit le Proxénète, -- dilatant
assez son sourire pour qu'une rangée de buées syphilitiques devînt
visible au dedans de la lèvre inférieure, -- je n'ai pas de peine à
deviner que vous m'apportez un article de début d'une rare véhémence.
Donnez-le-moi, j'y jetterai simplement les yeux et vous pourrez, à
l'instant, me juger sur mes actes.
Marchenoir tendit le manuscrit.
-- La Sédition de l'Excrément !... Titre superbe !...
Léo Taxil... la pornographie murale... très bien ! Il s'assit et,
prenant une plume, écrivit en syllabisant à haute voix :
"Nous sommes heureux d'offrir l'hospitalité de nos colonnes
à l'article suivant de notre vaillant confrère Caïn Marchenoir, l'un
des plus sombres coryphées de la littérature contemporaine, qu'un deuil
récent avait éloigné du champ de bataille et qu'un scandale monstrueux
y ramène aujourd'hui plus formidable que jamais. Nos lecteurs
applaudiront certainement à cette voix énergique s'élevant tout à coup
au milieu du lâche silence de l'opinion. Ils accepteront les audaces de
forme d'un satiriste génial, dont les indignations généreuses
s'expriment en frémissant, et qui pense que toute arme est bonne pour
la répression des industriels fangeux qui ont entrepris de souiller nos
murs. Le Pilate, traditionnellement attentif à détourner,
autant que possible, les effets immoraux de ces attentats, met
volontiers sa publicité au service de l'écrivain le plus capable d'en
montrer les dangers. Caïn Marchenoir est surtout une conscience. Ses
nombreux ennemis ont pu l'accuser d'être passionné jusqu'à
l'intolérance, mais nul ne s'est jamais avisé de mettre en doute sa
sincérité parfaite, alors même que sa polémique semblait excessive. --
P. B."
Properce glissa ce boniment sous enveloppe avec l'article et sonna. Un groom, d'une candeur hypothétique, apparut.
-- Portez cela à l'imprimerie, sans perdre une minute,
dit-il à ce serviteur. Vous direz, de ma part, qu'on donne à composer
tout de suite.
Se levant, alors, et s'adressant à Marchenoir surpris et déjà comblé :
-- Etes-vous content de moi, homme terrible ? Vous voyez si
je suis docile et rapide. Je vous prie de m'accorder, en retour, une
vraie faveur. Demain soir, je réunis à ma table quelques confrères.
Soyez des nôtres. Je sais bien que ces réunions ne sont pas dans vos
goûts de solitaire. Mais je pense qu'il est politique de vous montrer
un peu à ces bonnes gens, qui vous détestent pour la plupart et qui
vous lécheront, le plus civilement du monde, quand ils auront appris
que vous rentrez au Pilate. Je vous ménage un complet triomphe.
Venez sans habit et faites-moi l'honneur désormais de compter sur mon
amitié, ajouta-t-il, en lui offrant celle de ses deux mains qui avait
le plus servi.
Marchenoir, presque touché, promit de revenir le lendemain et s'en alla, doucement rêveur.
LVII
Les illusions de Marchenoir, aussi stupides que spontanées,
n'avaient pas ordinairement la vie très dure. Il vécut, l'espace d'un
jour, sur l'espoir insensé d'une justice littéraire procurée par ce
souteneur. Il rêva des polémiques inouïes, des envolées d'imprécations
sublimes, toute la lyre vengeresse des ouragans réprobateurs ! Il lui
dirait enfin tout ce qu'il avait sur le coeur, à cette immonde société,
dont l'inacceptable ignominie le faisait rugir !...
En vain, Leverdier s'efforça de mettre sous les yeux de ce
désespéré le danger palpable de trop espérer. Pour tempérer son
enthousiasme, il lui rappela tout ce qu'il savaient, l'un et l'autre,
de Beauvivier, ses habitudes de trahison, les verrous, les triples
barres, les cadenas, les serrureries compliquées de cette conscience
dangereuse, environnée de chausse-trapes et d'oubliettes à engloutir
des éléphants, pénétrable seulement par de rares chatières à guillotine
où les téméraires les plus altiers ne pouvaient passer qu'en rampant...
-- Sans doute, répondait-il, mais qui sait ? Je suis,
peut-être, une bonne affaire aux yeux de cet homme. D'ailleurs, j'ai
besoin d'espérer. Même en écartant toutes les considération d'ordre
élevé, songe donc, mon ami, que ce serait du pain pour ma pauvre compagne et pour moi.
-- Hélas ! dit l'autre, en l'accompagnant par les rues, je
le désire, mais ce dîner m'inquiète un peu. Une drôle d'idée qu'il a
eue, cet animal, de te fourrer le museau, du premier coup, dans l'auge
à cochons ! Enfin, sois prudent, endure pour Véronique tout ce qui ne
sera pas absolument insupportable, et sauve-toi de bonne heure. Tu me
retrouveras au café.
Les deux amis se séparèrent à la porte de Beauvivier.
Dès son entrée dans le vaste salon, où les nombreux convives
s'empilaient, Marchenoir fut dégrisé de son rêve, instantanément. Il
sentit, comme en une bouffée de dégoût, l'incompatibilité sans remède,
infinie, de tout son être avec ces êtres nécessairement hostiles à lui,
et dont quelques-uns étaient si bas qu'on pouvait s'étonner de les voir
admis, même dans ce lieu de prostitution.
Ils représentaient, cependant, toute la presse dite littéraire,
et même un peu la littérature, et, certes, il n'y avait pas, dans le
nombre un individu qui eût fait un geste, pour le secourir, s'il avait
été en danger, -- un seul geste -- ou qui même, eût hésité à l'y
enfoncer davantage, en protestant de l'impartialité du coup de
sabot qu'il lui eût appliqué sur le péricrâne. Pas une femme,
d'ailleurs, ce qui donnait à pressentir qu'on allait être un peu
goujat. Il se vit épouvantablement seul et détesté.
Beauvivier se précipita. -- Mon cher monsieur Marchenoir,
dit-il, vous étiez attendu avec la plus dévorante impatience.
Messieurs, voici notre nouveau leader.
Néanmoins, il n'usa pas son précieux pharynx en
présentations superflues. Les bonzes de la publicité s'inclinèrent
comme des épis, et l'infortuné dut subir le contact de plusieurs mains
sordides qui se tendirent vers lui. Tout à coup, il se trouva flanqué
du docteur des Bois et de Dulaurier, en qui renaissait une estime sans
bornes pour ce ressuscité d'entre les morts. Le lycanthrope, déjà
énervé, n'entendit qu'à peine les gazouillements du premier, mais le
second paya pour tout le monde. Sans même y penser, il lui serra la
main d'une telle force que le poète sigisbée ne put retenir ce cri : --
Ah ! vous me faites mal ! -- Je vous étreins comme je vous aime ! mon
cher, lui répondit-il, en le fixant avec des yeux froids et clairs plus
inquiétants que la colère. Dulaurier s'éloigna sous l'aile de Chérubin,
comme un chien rossé, et Marchenoir, enfin tranquille, prit une
cigarette, et, s'enfonçant dans un fauteuil, se mit à considérer
silencieusement cette populace de la plume, qui remuait la langue en
attendant qu'on annonçât la mangeaille.
LVIII
Il vit d'abord, non loin de lui, le roi des rois,
l'Agamemnon littéraire, l'archicélèbre, l'européen romancier, Gaston
Chaudesaigues, recruteur d'argent inégalable et respecté. Seul, le
gibbeux Ohnet lui dame le pion et ratisse plus d'argent encore. Mais
l'auteur du Maître de Forges est un mastroquet heureux qui
mélange l'eau crasseuse des bains publics à un semblant de vieille
vinasse, pour le rafraîchissement des trois ou quatre millions de
bourgeois centre gauche qui vont se soûler à son abreuvoir, et il n'est
pas autrement considéré. Il est unanimement exclu du monde des lettres,
ce dont il brait, parfois dans la solitude. Sans son héroïque ami
Chérubin des Bois, qui a naturellement du goût pour les millionnaires
et qui lui ouvre ses bras quand on est seul, ce triomphateur serait
tout à fait sans consolation.
Chaudesaigues nage, il est vrai, dans une moindre opulence.
Cependant, il dépasse encore les plus cupides sommets littéraires de
toute la hauteur d'un Himalaya. Il faut se représenter une façon de
juif-auvergnat, né dans le midi, et compatriote de Mistral, un
troubadour homme d'affaire, un Lampiste des Mille et une Nuits, qui n'aurait qu'à frotter pour que le génie
apparût et L'ÉCLAIRAT. On se rappelle l'énorme succès de son livre sur
le duc de Morny, qui avait protégé ses débuts, auquel il devait tout,
et dont il épousseta et retourna les vieilles culottes aux yeux d'un
public avide de couvrir d'or le révélateur.
De telles indiscrétions peuvent être le droit absolu d'un
véritable artiste, affranchi par sa vocation de toutes les convenances
de la vie normale mais aucun marchand de lorgnettes ne doit prétendre à
d'aussi dangereuses immunités, et Chaudesaigues est précisément un des
plus bas mercantis de lettres dont le tube classique de cette vieille
catin de gloire ait jamais trompeté le nom.
Il est ce qu'on appelle, dans une langue peu noble, "une horrible tapette".
En 1870, il avait attaqué Gambetta, dont il raillait le mieux qu'il
pouvait la honteuse dictature. Quand la France républicaine eu décidé
de coucher avec ce gros homme, sa nature de porte-chandelle se mit à
crier en lui et il fit négocier une réconciliation, s'engageant provisoirement à ne plus éditer le volume où le persiflage était consigné.
Un peu avant le 16 mai, il s'en va trouver le directeur du Correspondant, revue tout aristocratique et religieuse, comme chacun sait. Il offre un roman : Les Rois sans patrie.
Le thème était celui-ci : Montrer la royauté si divine que, même en
exil et dans l'indigence, les rois dépossédés ne parviennent pas à
devenir de simples particuliers, qu'ils sont encore plus augustes
qu'avant et que leur couronne repousse toute seule, comme des cheveux,
sur leurs fronts sublimes, par-dessus le diadème de leurs vertus. On
devine l'allégresse du Correspondant. Mais le 16 mai raté,
Chaudesaigues change son prospectus, réalise exactement le contraire de
ce qu'il avait annoncé, et transfère sa copie dans un journal
républicain.
Toutefois, ce n'est pas un traître pur, un traître par
plaisir, à l'instar de Beauvivier. Il lui faut de l'argent, voilà tout,
un argent infini, non seulement pour contenter les plus ataviques
appétits de sa nature de fastueux satrape, mais afin d'élever, dans une
occidentale innocence, les enfants à profil de chameau et à toison
d'astrakan, qui trahissent, par le plus complet retour au type,
l'infamante origine de leur père.
On n'avait peut-être jamais vu, avant lui, une littérature aussi âprement boutiquière. Son récent livre Sancho Pança sur les Pyrénées,
conçu commercialement, en forme de guide cocasse, d'un débit universel,
avec des réclames pour des auberges et des fictions d'étrangers
sympathiques, est, au point de vue de l'art, une honte indicible.
Son talent, d'ailleurs, dont les médiocres ont fait tant de
bruit, est, surtout, une incontestable dextérité de copiste et de
démarqueur. Ce plagiaire, à la longue chevelure, paraît avoir été formé
tout exprès pour démontrer expérimentalement notre profonde ignorance
de la littérature étrangère. Armé d'un incroyable et confondant toupet,
voilà quinze ans qu'il copie Dickens, outrageusement. Il l'écorche, il
le dépèce, il le suce, il le racle, il en fait des jus et des potages,
sans que personne y trouve à reprendre, sans qu'on paraisse seulement
s'en apercevoir.
Virtuose de conversation à la manière fatigante des
méridionaux dont il a l'accent, il se trouble aisément en la présence
d'un monsieur froid, qui l'écoute en le regardant. sans rien exprimer.
Ce don Juan équivoque manque de tenue devant la statue du Commandeur.
Justement, il pérorait avec deux de ses compatriotes, aussi
peu capables l'un que l'autre de l'intimider, Raoul Denisme et Léonidas
Rieupeyroux. Le premier, raté fébrile et gluant chroniqueur, est
généralement regardé comme un sous-Chaudesaigues, ce qui est une façon
lucrative de n'être absolument rien. Mais le crédit du maître est si
fort que le vomitif Denisme arrive tout de même à se faire digérer.
Incapable d'écrire un livre, il dépose, un peu partout, les sécrétions
de sa pensée, On redoute comme un espion ce croquant chauve et barbu,
qui a dû, semble-t-il, payer de quelque superlative infamie son ruban
rouge et dont la perfidie passe pour surprenante.
Quant à Léonidas Rieupeyroux, c'est un personnage vraiment
divin, celui-là, capable de restituer le goût de la vie aux plus
atrabilaires disciples de Schopenhauer. Il est grotesque comme on est
poète, quand on se nomme Eschyle. Il a la Folie de la Croix du
Grotesque. Méridional, autant qu'on peut l'être en enfer, doué d'un
accent à faire venir le diable, il rissole, du matin au soir, dans une
vanité capable d'incendier le fond d'un puits.
Il est l'inventeur des paysans épiques. La vieille truie,
connue sous le nom de George Sand, les faisait idylliques et
sentimentaux. Marchenoir, élevé au milieu de ces lâches et cupides
brutes, se demanda, en voyant gesticuler Léonidas, quel pouvait être le
plus bête de ces deux auteurs. Il conclut, en ce sens, à la supériorité
de l'homme.
La fécondité de celui-ci consiste à publier éternellement le
même livre sous divers titres. C'est une finesse du Tarn-et-Garonne.
Si, du moins, ses paysans se contentaient d'être épiques, mais ils sont
civiques, bonté du ciel ! Pendant des cent pages, ils
gargouillent et dégobillent les rengaines les plus savetées, les plus
avachies, les plus jetées au coin de la borne, sur les Droits de
l'homme et les devoirs du citoyen, sans préjudice de la fraternité des
peuples.
Un des poètes contemporains les plus démarqués nomma, un jour, Rieupeyroux, le Tartufe du Danube,
mot exact et spirituel dont plusieurs imbéciles ont voulu se faire
honneur. C'est, en effet, un hypocrite véhément, espèce très peu rare
dans le midi. Hypocrite de sentiments, hypocrite d'idées et faux
pauvre, il appartient à cette catégorie d'odieux cafards, dont la
besace est gonflée du pain des indigents qu'ils ont dépouillés, en leur
volant la pitié du riche.
Un jour, ce personnage alla trouver Chaudesaigues et
quelques autres financiers de lettres, dont il savait l'ascendant chez
un éditeur fameux. Lamentateur fastueux et grandiloque, il raconta que
sa mère venait d'expirer et qu'il était sans argent pour la mettre en
terre. En même temps, d'impayables arriérés tombaient sur lui.
Qu'allait-il devenir avec sa femme et ses enfants ? Certes, il ne
demandait pas d'argent à ses confrères, mais enfin, on pouvait agir
pour lui sur l'éditeur qui ne refuserait pas d'escompter son génie.
Bref, on parvint à faire dégorger, sans escompte, deux ou trois mille
francs, au capitaliste circonvenu. Jusqu'à présent, l'histoire est
banale. Mais voici :
Quelque temps après, Léonidas se présente seul, et dit à son créancier qui était flatté doucement d'être un donateur :
-- Monsieur, je suis un honnête homme. Vous m'avez avancé de
l'argent et je suis ennuyé de ne pouvoir vous le rendre. Je n'en dors
plus. Eh bien ! je vous apporte un manuscrit étonnant. Payez- vous de
ce que je vous dois en le publiant.
L'éditeur, déjà fourbu de son premier sacrifice, et que la
seule idée d'imprimer, par surcroît, du Rieupeyroux, comblait de
terreur, essaya vainement de protester et de fuir. Il tenta, sans
succès, de se couler par les fentes, de grimper au mur, de s'obnubiler
sous le paillasson. Il fallut absolument qu'il y passât. Cet honnête
homme, insolvable, allait peut-être se pendre chez lui !
Ainsi fut édité l'étonnant volume où cet enfant du midi,
informant tous les peuples de ses relations amicales avec Baudelaire,
raconte avec candeur la mystification personnelle dont sa vanité
d'autruche fut le prodigieux substrat et qu'il est seul, depuis vingt
ans, à ne pas comprendre.
La saleté physique de Rieupeyroux est célèbre. C'est un
citoyen oléagineux et habité. Il ignore l'eau des fleuves et la
virginale rosée des cieux. Il promène sous l'azur une fleur de crasse,
immarcescible comme la pureté des anges. Ses cheveux, qu'il porte
encore plus longs que Chaudesaigues, et qui flottent sur l'aile des
vents, fécondent l'espace à la plus imperceptible nutation de son chef.
On ne l'approche qu'en tremblant, et les voleurs, dont il doit avoir
tant de crainte, y regarderaient à beaucoup de fois avant de le
détrousser.
Un autre trio, curieux et illustre, était celui formé par
Hamilcar Lécuyer, Andoche Sylvain et Gilles de Vaudoré, trois poètes
romanciers.
Marchenoir savait par coeur son Lécuyer, qu'il avait, une
fois, sanglé de la plus mémorable sorte. Ils s'étaient rencontres, il y
avait nombre d'années, chez Dulaurier, très humble alors, dont la
petite chambre était un cénacle.
Cet africain besogneux et hâbleur, mais rongé d'ambition, et
qui méditait les rôles classiques de Catilina ou de Coriolan, aurait
vendu sa mère à la criée, au carreau des Halles, pour attraper un peu
de publicité. Cymbale sensuelle et ne vibrant qu'aux pulsations venues
d'en bas, il était admirablement pourvu de tous les tréteaux
intérieurs, par lesquels une âme élue de saltimbanque prélude, d'abord,
au vacarme fracassant de la popularité.
Le moment venu, la cuve s'était débondée. Il en était sorti,
comme d'un abcès monstrueux, des flots de sanie écarlate, des
purulences recuites et granuleuses, de la bile d'assassin poltron et
malchanceux, d'inexprimables moisissures coulantes et des excréments
calcinés. Alors on avait crié au prodige. Les redondances clichées et
la frénésie piquée des vers de ses Chants sacrilèges avaient
paru suffisamment eschyliennes à une génération sans littérature, qui
n'a pas assez de langue dans sa gueule de bête pour lécher les pieds de
ses histrions.
Prostitué publiquement à une comédienne cosmopolite, devenu
lui-même acteur et jouant ses propres pièces en plein théâtre du
boulevard, il avait fini par poser, sur sa tête crépue d'esclave
nubien, une couronne fermée de crapule idéale et de transcendant
cynisme, dont Marchenoir discerna, dès le premier jour, la fragilité et
la basse fraude.
Réalité misérable ! Ce bateleur n'est pas même un bateleur,
il n'y a pas en lui la virtualité d'un vrai sauteur, sincèrement épris
de son balancier. Il suffit de gratter ce crâne fumant, pour en voir
jaillir, aussitôt, un romancier-feuilletoniste de vingtième ordre.
C'est un bourgeois masqué d'art, très opiniâtre et très laborieux, mais
aspirant à se retirer des affaires. La vile prose de son mariage avait
éclairé bien des points obscurs, et la langue des vers de ce Capanée de
louage -- langue piteuse et pudibonde, jusque dans le paroxysme du
blasphème, -- trahit pour un connaisseur l'intime désintéressement
professionnel du blasphémateur, qui n'a choisi le paillon de l'impiété
que parce qu'il tire l'oeil un peu plus qu'un autre et qu'il fait
arriver un peu plus de ce désirable argent que le pur bourgeois
recueillerait, avec sa langue, dans les boues vivantes d'un charnier !
Quelque considérable que fût, en réalité, la situation
littéraire de ce négociant, l'équitable gloire n'avait pourtant pas
frustré de sa mamelle Andoche Sylvain, le plus lu, peut-être, de tous
les virtuoses assemblés chez le rédacteur en chef du Pilate.
Celui-ci présente l'aspect d'un commissionnaire de gare
congestionné, à la barbe épaisse et sale, au teint de viande crue et
bleuâtre, à l'oeil injecté et idiot, qu'on craindrait, à chaque minute,
de voir rouler malproprement au milieu des colis qu'on lui aurait
confiés en tremblant.
Le journal fameux où il renarde sa prose et même ses
vers lui doit, paraît-il, sa prospérité et double son tirage les jours
où le nom du Coryphée rutile au sommaire. Il est, en effet, le créateur
d'une chronique bicéphale dont la puissance est inouïe sur l'employé de
ministère et le voyageur de commerce. Alternativement, il pète et
roucoule. D'une heure à l'autre, c'est la flûte de Pan ou le mirliton.
Son côté lyrique est fort apprécié des clercs de notaire et
des étudiants en pharmacie qui copient, en secret, ses vers, pour en
faire hommage à leur blanchisseuse. Mais son autre face est
universellement baisée, comme une patène, par les dévots de la vieille
tradition gauloise. Andoche Sylvain représente, pour tout dire, l'esprit gaulois.
Il se recommande sans cesse de Rabelais, dont il croit avoir le génie,
et qu'il pense renouveler en ressassant les odyssées du boyau culier et
du grand côlon.
Cet écumeur de pots de chambre a trouvé, par là, le moyen de
se conditionner une spécialité de patriotisme. De son castel
d'Asnières, où ses travaux digestifs s'accomplissent à la satisfaction
d'un peuple joyeux d'antiques rouleuses et de cabotins retraités, il
sonne, à sa façon, la revanche de la vieille gaieté française et lâche de sonores défis au visage de l'étranger.
L'intelligente oligarchie républicaine a rémunéré ce
champion d'une lucrative sinécure dans un ministère. Elle a même fini
par le décorer, maladroitement, il est vrai. Il a été promu chevalier,
comme bureaucrate et non comme poète, ce dont les journaux unanimes ont
clamé toute une semaine, -- offrant ainsi le spectacle inespérément
ignoble d'un gouvernement de pirates réprimandé par une presse de
coupeurs de bourses, pour n'avoir pas assez avili la littérature, en la
personne incongrûment récompensée d'un accapareur de salaires, que tous
les deux ont la prétention d'honorer.
Pour ce qui est de Vaudoré, c'est le plus heureux des
hommes. Tout ce que la médiocrité de l'esprit, la parfaite absence du
coeur et l'absolu scepticisme, peuvent donner de félicité à un mortel
lui fut octroyé.
On l'appelle, volontiers, l'un des maîtres du roman
contemporain, par opposition à Ohnet, toujours envisagé comme point
extrême des plus dégradantes comparaisons. Toutefois, il serait assez
difficile de préciser la différence de leurs niveaux. Leur public est
autre, sans doute. Mais ils disent les mêmes choses, dans la même
langue, et sont équitablement payés d'un succès égal.
Seulement, Vaudoré l'emporte infiniment par les supériorités
inaccessibles de son impudeur. Ce médiocre devina, du premier coup, son
destin. Sans tâtonner une minute, il choisit la bâtardise et
l'étalonnat. Telles sont les deux clefs par lesquelles il est entré
dans son paradis actuel.
Aimé d'un aveugle maître qui crut, sans doute, à l'aurore d'un génie naissant, non seulement il lui soutira une nouvelle
fameuse écrite presque entièrement de la main du vieil artiste et qui,
signée du nom Vaudoré, commença la réputation du jeune plagiaire, --
mais après la mort du patron il répandit par le monde que ce défunt
l'avait engendré, n'hésitant pas à déshonorer sa propre mère, que le
progéniteur supposé ne connut peut-être jamais. Au moyen de ces
industries, il parvint à se remplir d'un atome vivifiant de la gloire
d'un des romanciers les plus puissants sur les générations nouvelles,
et il hérita de tout son crédit.
Un aussi démesuré triomphe ne suffisant pas encore à ce
pédicule de grand homme, il inaugura le sport fructueux de l'étalonnat.
Jusqu'à ce novateur, on s'était contenté de faire l'amour vertueusement
ou paillardement, mais dans l'obscurité convenable aux salauderies
préliminaires de la putréfaction. Quand on sortait de cette ombre,
comme le fit le marquis de Sade, c'était pour attenter délibérément à
quelque loi d'équilibre primordial, en risquant sa vie ou sa liberté.
Le bâtard volontaire ignore ce genre de grandeur, comme il ignore tous
les autres. Il a simplement imaginé de forniquer, de temps en temps,
par-devant experts, pour obtenir un renom d'écrivain viril et subjuguer
la curiosité des femmes. Remarquablement doué, paraît-il, ce romancier
ithyphallique a colligé les suffrages des arbitres les plus rigides et
les princesses russes les plus retroussées sont accourues, déferlantes
et pâmées, du fond des steppes, jusqu'à ses pieds, pour lui apporter la
saumure de tout l'Orient...
Les confrères, quoique pénétrés de respect pour l'énormité du succès, le nomment entre eux, volontiers, le tringlot
de la littérature. Telle est, en vérité, la physionomie précise du
personnage et tel son degré de distinction. C'est un sous-officier du
train et même un sous-off. Petit, trapu, teint rouge et poil
châtain, il porte la moustache et la mouche et a des diamants à sa
chemise. C'est le traditionnel bellâtre de garnison qui affole les
caboulotières et qui ne parvient pas à se remettre de son effronté
bonheur. Un désir infini d'être cru Parisien jusqu'au bout des ongles
est la soif cachée de cet indécrottable provincial.
Étonnamment dénué d'esprit et de toute compréhension de
l'esprit des autres, il est impossible de rencontrer un être plus
incapable d'exprimer un semblant d'idée, ou d'articuler un seul traître
mot sur quoi que ce soit, en dehors de son éternelle préoccupation
bordelière. La parfaite stupidité de ce jouisseur est surtout
manifestée par des yeux de vache ahurie ou de chien qui pisse, à demi
noyés sous la paupière supérieure et qui vous regardent avec cette
impertinence idiote que ne paierait pas un million de claques.
Ce n'est pas lui qui s'exténuera jamais pour tenter de faire
un beau livre, ou pour écrire seulement une bonne page ! -- Je ne tiens
qu'à l'argent, dit-il, sans se gêner, parce que l'argent me permet de
m'amuser. Les artistes consciencieux sont des imbéciles.
En conséquence, il est admiré de la juiverie parisienne qui
le reçoit avec honneur, ce dont il crève de jubilation. Quand il est
invité chez Rothschild, le tringlot en informe, quinze jours, la terre
entière. C'est, à cette école, sans aucun doute, qu'il a puisé la
science des affaires. On l'a vu, à Etretat, vendant des terrains à des
confrères qu'il savait gênés, pour les racheter ensuite, à vil prix.
Sa vanité, d'ailleurs, est à son image. Son hôtel de
l'avenue de Villiers est d'une esthétique mobilière de dentiste suédois
ou de concierge d'hippodrome. Que penser, par exemple, de portières de
soie bleu-ciel, rehaussées de broderies d'or orientales, d'un divan de
même style, d'un traîneau hollandais en bois sculpté, faisant l'office
de chaise longue et capitonné de bleu clair, enfin, d'une immense peau
d'ours blanc sur des tapis de Caramanie, probablement achetés au Louvre ?
-- C'est l'appartement d'un souteneur Caraïbe, disait un
observateur exact. On aime à croire que c'est en ce lieu qu'il a écrit
cette fameuse autobiographie d'un cynisme si inconscient, -- que
Falstaff n'aurait pas osé signer, -- où il s'offre en exemple à tous
les maquereaux inexpérimentés qui pourraient avoir besoin de lisières.
Dulaurier, apparemment consolé de la poignée de main de
Marchenoir, s'était approché de ces trois glorieux. Cela faisait en
tout quatre glorieux dont trois "jeunes maîtres", car Sylvain commence
à se décatir. La sympathie de cette flûte devait naturellement aller à
ces tambours.
Il est vrai que Dulaurier a, en commun avec Gilles de
Vaudoré, l'inestimable faveur de tous les ghettos et de toutes les
judengasses. Cet enfant de pion, dont la principale affaire en ce monde
est d'avoir une "âme de goéland", -- ainsi qu'il le déclare lui-même,
-- se tuméfie de bonheur à la seule pensée qu'on le reçoit au salon
chez les bons youtres, qu'il prend sincèrement pour la plus haute
aristocratie, puisqu'ils ont l'argent.
Il venait justement de publier, sous le titre amorphe de Péché d'amour,
un recueil de centons moraux et psychologiques ramassés partout, qu'il
avait dédié à une renarde juive, dont Samson lui-même aurait renoncé à
incendier l'arrière-train et dont il portait les bagages par toute
l'Europe, -- quémandeur dolent d'une infatigable cruelle qui lui
faisait expier l'atroce meconium de ses déprécations amoureuses par le plus géographique des châtiments éternels !
LIX
Marchenoir aurait bien voulu pouvoir s'en aller. Il
prévoyait trop les abominables heures qu'il allait passer. -- Quel amas
de voyous ! se disait-il, consterné. Il va falloir pourtant que je me
mêle à tout ça, que je parle, que je mange aussi, que je fasse une
trouée dans le dégoût dont ma bouche est pleine, pour y enfourner les
aliments qu'on va m'offrir.
Il vit avec désespoir qu'il n'y avait pas devant lui un seul
être avec lequel il pût échanger trois paroles sans laisser éclater son
mépris.
Un tel merle blanc n'était, certes, pas ce normalien
blondasse et barbu, l'homme à l'oeil qui verse, l'augural vicomte
Nestor de Tinville, le doctrinaire épicurien de la grande presse qui
s'étalait là. On peut défier de mettre la main sur un cuistre plus
exaspérant. Il est, à l'heure actuelle, un des types les plus accomplis
de cette intolérable ventrée de journalistes oraculaires dont
Prévost-Paradol fut le prototype.
Rien ne saurait s'accomplir dans le monde sans la volonté de
Dieu, mais sous la réserve des considérants préalables du noble
vicomte. Il est le vrai sage, affermi sur une expérience de granit, par
conséquent, dispensé de toute invention, de tout style, et même de
toute écriture. Il a pour lui la sagesse, rien que la sagesse. Il est
celui qu'on ne trompe pas. La sagesse est son grand ressort. Si vous
lui refusez la sagesse, vous l'assassinez. Quand les filandiers
vulgaires ont pâli longtemps sur un écheveau, il laisse tomber,
sereinement, une lourde sentence et tout se débrouille. Il ne reste
plus qu'à débobiner la lumière.
Il a, -- comme tous les sages, d'ailleurs, -- un respect
infini pour la richesse et pour les riches, sans exception. La richesse
est, à ses yeux, un critérium de justice, de vertu, d'aristocratie, --
peut-être aussi de virginité, car il parle souvent de virginité, sans qu'on sache pourquoi ce vocable lui est si cher.
Il prononce que le premier devoir du riche est "d'aimer le
luxe", et que les crevants de misère, au lieu d'envier les gens qui
s'amusent, les devraient bénir. "Que m'importe ? --
écrivait-il, à propos d'un roman naturaliste racontant les angoisses
d'un malheureux expirant de faim, -- j'ai une si bonne cuisinière !"
La solennité stérile, la morgue constipée, la dureté basse
de ce mulet de la chronique, avaient le don d'irriter au plus haut
degré Marchenoir. Puis, il savait l'effarante ignominie de sa vie
privée et la honte, à faire beugler, de son mariage !...
-- Ne pourriez-vous, dit-il à Beauvivier qui vint à passer,
me faire dîner sur une petite table séparée, ou m'envoyer simplement à
la cuisine ? Je vous assure que je ferais de bon coeur la connaissance
de vos domestiques.
-- Mes convives vous dégoûtent donc terriblement ? Vous êtes
un fauve bien délicat ! C'est pourtant le dessus du panier qu'on vous
offre ! Mais voyons, vous m'y faites penser. A côté de qui voulez-vous
que je vous place, ou plutôt, à côté de qui tenez-vous absolument à
n'être pas ? Vous m'aurez déjà à votre gauche. Mon voisinage vous
répugne-t-il ? Non. Qui mettrai-je maintenant à votre droite ? Parlez,
il est encore temps.
D'un regard circulaire, Marchenoir tria la chambrée.
-- Placez-moi donc à côté de ce loucheur, répondit-il en
désignant Octave Loriot dans la profondeur d'un groupe. Celui-là, du
moins, n'est qu'un imbécile.
Octave Loriot n'est, en effet, qu'un imbécile. Les analyses
de la critique la plus attentive n'ont pu dégager un autre élément de
la pulpe cérébrale de ce romancier pour dames. Il cuisine loyalement
son petit navet au macaroni, selon les inusables formules d'Octave
Feuillet, de Jules Sandeau, de Pontmartin ou de Charles de Bernard.
Quelques-uns prétendent abusivement qu'il procède du Maître de Forges.
Il est bien trop anémique et frêle, pour qu'on le compare à ce
Crotoniate, à cet Hercule Farnèse, à ce Colosse Rhodien de
l'imbécillité française. Il en est à peine le Narcisse, et n'aurait pas
même l'énergie de se noyer dans son image.
Mais voilà justement ce qui le rend si précieux aux
sentimentales âmes dont il encourage les transports, -- sans obérer son
propre coeur. Car il ne se risque pas au hasardeux négoce des grandes
passions. Il borne ses voeux à l'humble trafic des émollients et des
préservatifs C'est un modeste bandagiste pour les hernies inguinales ou
scrotales de l'amour.
Il continue donc la série des romanciers de confiance de la
société correcte, pour laquelle Chaudesaigues a trop d'originalité,
Vaudoré trop de sentiment, et le bélître Ohnet trop de profondeur.
Dulaurier, seul, pourrait lui porter ombrage. Mais l'auteur de Péché d'amour
est un poulain de trop peu de manège, dont on n'est pas encore assez
sûr. Demain, peut-être, il va tout casser, tandis qu'on est bien
tranquille avec cette honnête rosse, qui n'a jamais renâclé, et qu'un
strabisme, heureusement convergent, permet de gouverner sans oeillères.
En conséquence, les personnes vertueuses qu'il a pudiquement
lubrifiées de son imagination, pendant leur vie, se souviennent de lui
à l'heure de la mort et le consignent dans leur testament. L'heureux
Loriot est le seul romancier qui couche dans des châteaux légués par
l'admiration.
Le groupe, dont ce propriétaire faisait partie, se massait
respectueusement autour de Valérien Denizot, l'officier à monocle de la
cavalerie légère du journalisme. Sacré homme de lettres par Dumas fils,
le grand archonte, et vraisemblablement né pour autre chose. Denizot
est le plus universel raté de son siècle. Raté de la poésie, raté du
roman, raté du théâtre, raté de la politique, raté même de l'amour,
ayant été cocufié à Lesbos, -- ce qui est un cocuage sans espérance.
On ne connaît, à Paris, que le seul Bergerat qui puisse lui
être comparé comme manant de l'écritoire. Encore, Bergerat fut-il
rageusement vernissé de littérature par son beau-père Théophile
Gautier, dont la voluptueuse bedaine avait, dit-on, des entrailles
répulsives pour ce théâtrier et ce fils de prêtre.
Denizot, lui, se passe très bien de littérature. Il est un
manant sans mélange, un goujat complet, -- à table surtout, quand il
boit du vin du Rhin pour se donner l'air d'un burgrave. Les femmes sont
obligées, alors, de prendre la fuite. Ce vieux gavroche n'a jamais
soupçonné qu'il pût exister autre chose que des filles ou des
brelandiers, car il est prince du tripot, comme il est roi de la basse
blague, ayant été rétribué de ses services de spadassin de plume et de
ses fonctions de torcheur privé de Waldeck-Rousseau, -- dont il eut le
génie de déshonorer un peu plus le ministère, -- par un diplôme de
chevalerie et le juteux octroi d'une cagnotte.
L'esprit de mots tant vanté de Valérien Denizot est puisé à
une source difficilement tarissable. Il possède une bibliothèque
Alexandrine de calembredaines, d'ana, de recueils grivois, de
compilations burlesques. C'est à n'en jamais voir la fin. Il ne tient
qu'à lui d'être, cent ans encore, "le plus spirituel de nos
chroniqueurs".
Par malheur, il se doute un peu de son néant et cela
l'enrage contre l'univers. Personne n'est absous de son impuissance.
S'il avait un sou de talent au service de sa désespérée fureur de raté,
nul n'échapperait au venin de ses abominables crocs, -- à l'exception,
peut-être, de quelques turfistes à poigne, accoutumés à rosser des
bêtes plus nobles, mais fort capables, après le champagne, de déroger
jusqu'à son calottable visage.
Probablement fatigué de se porter lui-même, il s'appuyait
sur son digne confrère, Adolphe Busard, connu dans tous les théâtres
sous le sobriquet significatif de Mimi-Vieux-Chien. Ce vieux
chien a les allures et la physionomie d'un officier de cavalerie,
supérieur en grade à Denizot, mais d'une arme plus lourde.
C'est un bonapartiste obséquieux et rêche, à physionomie quelque peu chinoise, plagiaire plein d'impudence, très puissant au Pilate et baryton des plus influents. Une vieille pratique,
s'il en fut, et du meilleur temps ! On assure que Napoléon III a payé
plusieurs fois ses dettes. Hélas ! le pauvre sire aurait mieux fait de
venir en aide à quelques nobles artistes dédaignés, qui l'eussent
efficacement protégé de leur encre ou de leur sang contre la hideuse
vermine qui le dévora.
Le sang de Busard, si cette matière coulante existe en lui,
est un trésor dont il paraît singulièrement avare. Quant à son encre,
il l'utilise exclusivement à faire, en littérature, des travaux
d'expéditionnaire. Son zèle de copiste est infatigable. Une de ses
prétentions les plus chères est de passer pour un historien littéraire,
pour un bibliophile savant et documenté. Naturellement, il est moliériste,
comme il convient à tout esprit bas. Jules Vallès est probablement le
seul gredin qui ait méprisé Molière. Il est vrai que Vallès était un
gredin de talent.
Busard se contente de démarquer le talent des autres ou, plus simplement, de les dépouiller en bloc, sans discernement et sans choix, car il est incapable même d'apercevoir le talent. On se rappelle cet important, ce définitif travail, tant annon